Portrait

Vincent Desprez, penseur de paysage

Le responsable de l'architecture du paysage à la HEPIA de Genève oeuvre désormais comme nouveau chef du service des parcs et promenades à Neuchâtel. Entre deux univers, balade avec un amoureux de la nature qui redessine les villes pour le bien-être des habitants

Nous aurions aimé le rencontrer au Jardin anglais, à quelques pas du lac: quel meilleur décor pour parler de son rôle du chef des parcs et promenades à Neuchâtel? Mais la balade est tombée à l’eau qui coulait du ciel depuis le matin. Peu importe: en écoutant Vincent Desprez parler, le décor se dessine tout seul. On voit les paysages défiler. Les montagnes autour de Leysin où le paysagiste aménageant le jardin familial éveille son intérêt pour le métier. Les plaines de Lullier où se trouve l’Ecole d’horticulture. Le vignoble du Chablais où il œuvre comme pépiniériste paysagiste avant de troquer le soleil des Alpes contre les brumes de Strasbourg et le travail de la terre contre des études en aménagement du territoire. Une époque charnière.

«Jusque dans les années 90, les services de parcs et promenades se préoccupaient surtout du fleurissement des espaces. Aujourd’hui ils emploient des architectes du paysage qui travaillent avec les urbanistes sur un développement cohérent qui tient compte de la vision globale d’un territoire», dit Vincent Desprez, qui a pris part à ce virage. D’abord sur le terrain, à Neuchâtel, où, au sein du même service des parcs et promenades, il a mis en place un bureau technique pour la planification urbaine. Puis, pendant 22 ans, à la Haute Ecole du paysage, d’ingénierie et d’architecture de Genève (HEPIA), comme responsable de la filière de l’architecture du paysage. Le temps est venu de retourner aux sources, même s’il garde des liens avec le monde universitaire qui nourrit les expériences pratiques et vice versa. «J’ai beaucoup de plaisir à remettre les mains dans la pâte, de voir le fruit de mes efforts. Ici, j’ai l’impression de refaire mon vrai travail – des aménagements qui servent la qualité de vie.»

Diplomatie et sécurité

A Neuchâtel, ville entre lac et montagnes, «où la nature est si présente», Vincent Desprez semble être dans son élément. Casque de vélo sous le bras, veste sportive pour résister contre les intempéries en dehors du travail et en service. «J’adore ce temps», dit-il en regardant la voile d’embrun sur les sommets du Jura. Et la balade continue à Chaumont, où «il a neigé aujourd’hui» et où il s’est rendu pour convaincre un collectif villageois de la replantation d’arbres au bord de la route. «En ville les gens râlent quand on enlève les arbres et à la campagne quand on les plante – parce qu’ils cachent la vue, soi-disant!»

La médiation autour du paysage est la face invisible de sa mission, mais d’autant plus importante que le résultat, lui, laissera des traces à la surface. «Par le passé nous avons fait trop d’aménagements sectoriels sans prendre en compte le paysage à l’échelle globale et nous avons laissé des cicatrices indélébiles. Des arbres et cordons boisés qui semblent aléatoires forment en réalité des trames vertes qui relient des structures naturelles entre elles ou s’inscrivent dans une logique paysagère locale.»

Passionné de l’histoire des lieux, il parle de Neuchâtel du XIXe siècle, de ses vieux arbres, séquoias, témoins de l’époque où les essences exotiques ramenées en souvenirs de voyage agrémentaient les jardins des maisons de maître. Et se pose la question: ces espèces, qui prennent l’âge, appartiennent-ils au passé? Faut-il replanter les mêmes pour les remplacer? C’est son côté philosophe. «Il ne faut pas oublier que les végétaux sont des êtres vivants, ni le risque que cela représente.» La sécurité – des habitants et de ses équipes – est sa hantise depuis qu’il a vu un arbre se coucher sur une famille trois jours après sa prise de fonction. «On a pu éviter le pire, mais cela m’a fait prendre toute la mesure de ma responsabilité. J’essaie de protéger au maximum les gens et bien les informer. Malheureusement, ce sont souvent ceux qui s’opposent à l’abattage d’un arbre qui risquent de déposer une plainte quand l’arbre tombé aura endommagé leur voiture.»

Face-à-face avec la nature

Avocat de l’équilibre paysager, Vincent Desprez reste pragmatique: «Il faut l’admettre, tout paysage est maintenant anthropisé…» Tout? Il reste encore des repaires où l’homme a laissé à la nature ses droits. Dans un de ces lieux secret se trouve une petite bergerie inaccessible en voiture où Vincent Desprez n’est pas un aménageur mais un Robinson. «Débroussailleur-forestier face à l’emprise de la nature sauvage, précise-t-il. Mon père m’avait dit une fois que cette demeure était mon assurance vie. Plus tard j’ai compris: il voulait simplement dire que ce lieu était indispensable pour me ressourcer.»

Il garde le silence le temps de redescendre de la montagne et retrouver la ville qui lui est confiée. A son premier passage à Neuchâtel, Vincent Desprez a vu la naissance du plan d’aménagement communal. Il rêve désormais d’un plan paysage, une sorte de carte d’identité géographique de la ville et ses alentours, qui permettra de prendre la mesure du potentiel paysager de la région et de concevoir des aménagements à venir en harmonie avec le contexte en évitant des erreurs d’intégrations. «Il y a un élément structurel très important à Neuchâtel, c’est la topographie en pente. Elle offre des ouvertures et des panoramas extraordinaires si on sait explorer ses richesses. Par un beau temps, la vue s’étend des Alpes bernoises au Salève.» Ses yeux brillent. Son vélo l’attend. Quand il arpente les collines de Neuchâtel, Genève lui sourit.


Profil

1963. Naissance à Paris

1964. Arrivée à Leysin

1987. Diplôme d’architecte-paysagiste, Ecole d’ingénieurs de Lullier-Genève

1989. Licence en aménagement du territoire, Université de Strasbourg

1990-1994. Adjoint au chef du Service des parcs et promenades de la Ville de Neuchâtel

1994-2016. Professeur HES, responsable de la filière «architecture du paysage» de la HEPIA à Genève. Depuis septembre 2016 – chef du Service des parcs et promenades de la Ville de Neuchâtel

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