Interview 

Olivier Theyskens, ex tenebris veritas

Prodige de la mode belge, l'ancien directeur artistique de Rochas et Nina Ricci relance sa marque, fidèle à son romantisme sombre. Rencontre lumineuse

Une pièce vide, des murs très blancs, un canapé noir. On se croirait dans un film de science-fiction type Matrix, le genre d’histoire où les humains découvrent qu’ils évoluent dans un monde virtuel. Au point que l’on ne s’étonnerait pas de voir Olivier Theyskens, sa peau diaphane, ses yeux de biche, ses longs cheveux noirs, s’évaporer sous nos yeux. Aucun risque. Après avoir officié pendant cinq ans en tant que directeur artistique de la marque américaine Theory, à New York, le créateur belge vient de relancer sa griffe (créée en 1998) la saison dernière à Paris. Il l’avait quittée en 2002, à 25 ans, au moment de prendre la tête de la création de la maison Rochas puis, en 2006, de Nina Ricci, où il est resté jusqu’en 2009.

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Dans ses robes au parfum de couture, Theyskens glissait des rêves à la fois sombres et flamboyants. Des silhouettes d’un romantisme ténébreux, capables de vous arracher des larmes. Des silhouettes «theyskeniennes». Pour son grand retour parisien, le couturier de 40 ans (30 en apparence) signe une collection printemps-été teintée de réalisme et revient à ses premières amours: rigueur, sophistication, jeu entre l’ancien et le moderne, comme le prouvent ces robes néo-victoriennes cohabitant avec des pantalons cigarette, des tailleurs fluides ou des vestes en serpent noir.

Dans son studio du Marais, entre deux tasses de thé vert, l’un des prodiges de la mode belge nous parle de son retour à lui-même.

Le Temps: Vous avez présenté votre collection printemps-été 2017 en septembre dernier, quatorze ans après avoir arrêté votre marque. Que ressent-on après une telle absence?

Olivier Theyskens: Le temps passe tellement vite! J’adore travailler pour d’autres marques, mais au fond de moi, j’ai toujours eu le sentiment qu’il me fallait fonder ma propre maison, avoir mon point de vue et l’exprimer dans un cadre neutre. Je me suis beaucoup amusé chez Theory, j’ai beaucoup appris sur le milieu de gamme, mais je savais que je ne resterais pas là-bas éternellement.

Après avoir passé tant de temps à créer pour les autres, a-t-il été difficile de retrouver votre écriture propre?

J’ai pris une année sabbatique avant de relancer ma marque, et je dessinais des collections fictives, juste pour le plaisir. Quand j’ai démarré la collection d’été, les choses sont donc sorties très naturellement. J’ai senti que j’allais à l’essentiel, que je retrouvais mon identité de base: une approche de la mode à la française, type couturier, que je tiens de ma mère et de mes racines normandes, et l’esprit belge dont j’ai été nourri en grandissant en Belgique. Cette collection reflète beaucoup ces deux contrastes. 

On qualifie souvent votre style de gothique. Que pensez-vous de cette étiquette?

Je ne me considère pas comme gothique. Mais je n’ai aucun mal à reconnaître qu’il y a un côté sombre dans mon travail, notamment parce que j’utilise beaucoup de noir. C’est plus une question d’allure. J’aime la couleur noire, elle donne davantage d’élégance, et de nombreuses matières sont plus belles en noir.

Vous dites souvent que les femmes Theyskens ont des fêlures…

Oui, parce qu’on est humain. Quand les mannequins passent mes vêtements, je leur demande de ne pas avoir l’air béat, je veux qu’elles aient quelque chose de sérieux, un brin dur. Je trouve que ça les rend belles. Ce n’est pas un concept aisé à saisir, car beaucoup de monde pense que ce sera plus joli si tout le monde a l’air heureux. En tant que grand mélancolique, je suis attiré par les sentiments antinomiques.

A quoi ou à qui pensez-vous lorsque vous créez une collection?

Quand je dessine, je me mets dans la peau d’une femme et je me demande pourquoi j’aurais envie de cette coupe ou de cette longueur de manche. Un peu comme les acteurs qui se plongent dans un rôle. Attention, je ne porte pas de robe! (rires) C’est une projection strictement psychologique, qui me nourrit. Si je ne ressens pas une justesse dans ce que je fais, si j’ai l’impression que ça ne me plairait pas en tant que femme, alors je remets mon choix en question.

Est-ce aussi l’instinct qui vous a poussé à interrompre vos études à La Cambre, la grande école de mode à Bruxelles?

Quand j’ai commencé La Cambre, j’avais à peine 17 ans. Ça se passait très bien, je m’y suis fait des amis pour la vie, mais je travaillais de mon côté, je n’interagissais pas beaucoup avec le monde professoral. Je pensais que quitte à financer une collection, autant le faire en dehors de l’école. Un jour, je suis simplement parti. J’ai continué à créer des vêtements chez moi, à composer mon esthétique avec des dentelles anciennes, des draps et plein d’autres choses que je trouvais chez ma grand-mère.

Vous vous êtes vite retrouvé sous les projecteurs grâce à Madonna, qui a porté l’une de vos robes lors de la cérémonie des Oscars de 1998. Avez-vous ressenti une grande pression à ce moment-là?

Je n'ai jamais ressenti de pression par rapport aux retombées médiatiques. Je me préoccupais surtout de la qualité de mes vêtements, car j’ai tout d’un coup reçu plein de commandes de grands magasins comme Barney’s, aux Etats-Unis. Heureusement, j’ai rapidement commencé à travailler avec de petites usines en Italie qui m’ont offert leur savoir-faire et leur soutien. Ça s’est passé de façon très organique, très humaine, et je travaille encore aujourd’hui avec certaines de ces usines.

Passer du milieu industriel italien aux ateliers parisiens de la maison Rochas, c’était un changement radical...

J’ai toujours eu un grand amour pour la mode française et les grands couturiers du XXe siècle. En plus, je n’avais pas la vie facile en tant que jeune créateur, j’avais une toute petite équipe et on apprenait tous. Je disais toujours «Comme ça doit être bien de pouvoir travailler dans une maison!» même si je suis longtemps resté fermé à l’idée de le faire. Quand Rochas m’a contacté, il y a eu une alchimie, comme une évidence. A l’époque, ils n’avaient qu’une division parfums, il fallait mettre en place toute la structure mode. Je crois que j’étais l’homme de la situation. 

Vous avez connu les difficultés de l’indépendance et le faste des grandes structures. Que conseilleriez-vous à un jeune designer qui aimerait aujourd’hui créer sa marque?

En ce qui me concerne, j’ai toujours voulu être à mon compte, défiler, avoir des boutiques. Mais ce n'était pas la norme à mon époque. Les héros d’alors étaient les grands créateurs, les Alexander McQueen, Hussein Chalayan ou Dolce & Gabbana, et ils devenaient encore plus héroïques s’ils étaient investis d’une mission dans une grande maison. Au final, c’est une question d’envie. Si quelqu’un ressent un appel dans ses tripes, il faut qu'il se lance, quitte à se prendre un mur. Mais il faut aussi rester prudent. Avec les moyens de communication modernes, un jeune créateur peut toucher un public beaucoup plus large qu’il y a vingt ans. Cela dit, je m’interroge sur la capacité de l’industrie de la mode à assimiler les nouveaux venus.

D’un autre côté, le jeu des chaises musicales auquel sont soumis les créateurs au sein des maisons peut être décourageant…

Le jeu des chaises musicales est de toute façon nocif. Pour inspirer le respect, une marque ne peut pas se jouer à toutes les sauces, il faut qu’elle évolue dans le temps, qu’une histoire se tisse. Sinon les clients ne s’y retrouveront pas. Si l’on aime un restaurant, on n’a pas envie que le chef change tous les trois ans, non? A l’époque de Rochas, je me voyais très bien rester vingt ans.

Aujourd’hui, pourriez-vous à nouveau mettre votre talent au service d'un grand nom de la mode?

Oui sans problème, c’est quelque chose que je sais faire. Mais il faut que le timing soit bon. Un acteur ne peut pas jouer dans trois films en même temps et, en ce moment, je suis bien occupé! (rires)

Olivier Theyskens en grande maison parisienne, ça vous fait rêver?

Oui! J’aimerais beaucoup grandir en restant concentré sur l’intégrité, le désir, l’esthétique, la qualité du produit. Mais il ne faut pas rester attaché au cliché passéiste de la marque établie. Est-ce qu’une grande maison aura toujours des boutiques installées sur les grandes avenues? Ce n’est pas dit. Il faut rester ouvert. Tout change.


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