Interview

Sonia Sieff et les Françaises

Trente-deux femmes se sont dévêtues devant l’objectif de la fille de Jeanloup Sieff. Sans pose, sans filtre. La beauté d’une certaine figure parisienne. Rencontre avec la photographe

Elles s’appellent Zoé, Ophélie, Charlène, Alix, Marie ou encore Pauline. Elles sont pour la plupart comédiennes, danseuses, designers, journalistes, musiciennes. Toutes gravitent dans la tribu parisienne élargie de la photographe Sonia Sieff. Et posent pour elle de façon solaire et assumée dans des lieux qui leur sont familiers. Trente-deux clichés pour 32 femmes différentes. Sur des rochers à Porquerolles ou le fauteuil d’un intérieur haussmannien, devant une fenêtre des toits de l’Opéra de Paris, dans un jardin d’hortensias fleuris…

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Après s’être fait un prénom dans les shootings de mode, la fille des grands photographes Jeanloup Sieff et Barbara Rix, Sonia, 37 ans, aborde le nu avec la fougue d’une belle Française incarnée. Sans jamais retoucher les corps de ses sujets. Quatre années de travail s’achèvent ainsi sur son premier livre Les Françaises (Rizzoli), dont certains clichés ont été présentés à la Galerie A, à Paris, à l’Atelier Relief à Bruxelles et au Domaine des Andéols, dans le Luberon. C’est dans cet hôtel intimiste où l’art est omniprésent que le T a rencontré la photographe.


Vos 32 amies françaises, les avez-vous vues nues avant?

Non. Pour certaines, c’était leur première fois, cela sous-entend le cadeau qu’elles m’ont fait. Aucune d’elles ne me semble parfaite au sens commercial du terme, elles en sont d’autant plus belles. Elles ont cet âge miraculeux, entre la trentaine et la quarantaine. Elles incarnent une certaine femme française. Ma femme française. Celle qui m’entoure. Majoritairement Parisienne, plutôt intellectuelle ou cultivée, elle évolue dans un milieu créatif. Qu’elle soit célèbre ou pas n’est pas le propos. La célébrité touche tout le monde aujourd’hui via les réseaux sociaux. Ce sont des féministes contemporaines. Cet élan féministe revient dans l’air du temps et accompagne la sortie du livre.


Qu’avez-vous en commun avec elles?

Il y a évidemment beaucoup de moi dans ces photos. Les images sont directes, frontales. Les sujets sont des femmes qui font des choses, qui ont une passion. C’était hyper-important pour moi qu’elles soient incarnées, qu’elles aiment la déco, le cinéma, qu’elles aient du goût et se nourrissent de tout ce qui est beau.


Toutes posent dans des lieux familiers.

Oui, l’idée était de les mettre en scène dans leur environnement personnel ou professionnel. La plupart avaient des intérieurs photogéniques. Pour varier les styles, j’ai parfois choisi leur maison de campagne ou des spots de vacances dans le sud de la France, à Porquerolles ou à Biarritz. Le repérage et le choix des lieux comptaient pour équilibrer l’ensemble, mais les poses se sont faites de manière complètement improvisées. Le pompon Marie-Antoinette reste le shooting le plus rapide de l’histoire du livre. Je suis arrivée chez Joséphine et en 45 minutes j’avais terminé. C’est en voyant la photo que j’ai compris que j’avais fait une image. Un cliché réussi est un petit miracle.


Après plusieurs années dans la photographie de mode, vous sortez un premier livre personnel. C’est un virage important pour vous?

Aujourd’hui, on respecte d’autant plus un photographe s’il fait des livres. La photographie de mode est considérée comme périssable et donc incompatible avec la photographie d’art. Il y a cette idée que l’on est soit artiste, soit artisan. Je ne suis pas d’accord. Irving Penn faisait des photos de mode qui se vendent aujourd’hui comme des photos d’art. Il était complet, comme mon père. Pour moi, on vit de son œuvre, sans que cela soit prétentieux. La commande n’est pas nécessairement un frein et peut insuffler une énergie. Viviane Sassen et Steven Meisel le prouvent aujourd’hui.


Que vous ont transmis vos parents et votre parrain Robert Doisneau?

Tout. A commencer par leur passion, intrinsèquement liée aux vies qu’ils ont eues. Avec intelligence et légèreté. Rien n’était un cours obligé, solennel ou scolaire. Le studio était attenant à l’appartement familial du XVIIe arrondissement. Mon père m’a appris à mettre les mains dans les produits, à tirer moi-même mes photos. Mais je n’ai pas reçu de legs technique, car mon père ne s’y intéressait pas tant. Il pouvait être instinctif justement parce qu’il maîtrisait la technique. C’est pour cela que je n’ai pas fait d’école d’art. J’ai eu conscience très tôt du danger qu’elles représentent: étudier les Beaux-arts peut briser et influencer, lorsque l’on n’a pas encore trouvé son propre style.


Comment vous êtes-vous mise à la photo?

Mon père m’a offert un appareil quand j’ai eu 17 ans. Peu après, ma mère, mon frère et moi l’avons accompagné en pèlerinage dans la vallée de la Mort. J’ai pris plein de photos, avant de réaliser que le film ne s’était pas déclenché. J’étais désemparée et j’ai compris que ce sentiment était révélateur d’un amour naissant pour la photographie. Mon père a par la suite toujours suivi mon parcours d’un œil bienveillant.


Vous assumez donc totalement cette filiation…

Absolument. Au point que je réalise un documentaire sur lui. Je vais interviewer des personnes qui ont un regard sur son œuvre, en les emmenant sur son terrain. J’espère sortir ce documentaire pour les 20 ans de sa mort, dans trois ans. En ce qui concerne notre approche photographique, nous n’avons pas le même style, mais il y a des clins d’œil. Un style distinct avec des affinités électives.


Quel est votre dernier coup de cœur mode?

J’ai fait une collection capsule pour la marque de pull en cachemire Bompard. En changeant les proportions et les volumes, J’ai dessiné mon vestiaire idéal avec huit pièces dont un petit pull rouge aux épaules dénudées à porter le soir, un pull kaki immense à capuche que j’ai appelé le grand voyageur et un pull recto verso bigou fuchsia-orange, en vente à partir de mi-octobre en boutique.


Le vêtement qui vous a fait resplendir cet été?

Une robe très années 50 de chez Fifi Chachnil qui s’appelle la robe infirmière.

Que vous inspire l’été indien?

J’adore la chanson française de Barbara, Manset à Joe Dassin. J’adore aussi l’été qui s’étire. Le mois d’août ne me passionne pas, je le trouve trop évident. Un printemps fou ou un été indien me galvanisent. Je m’évade dès que je peux le temps d’un week-end prolongé. Souvent sur un coup de folie. J’ai envie d’aller à la Biennale de Venise. Puis à Vals, découvrir l’hôtel 7132 et les thermes. J’ai une vraie nostalgie de la Suisse, que j’associe à mon enfance. Mes parents nous y emmenaient toujours en vacances d’hiver. On venait y chercher les paysages et une certaine lenteur, que je trouve encore aujourd’hui très reposante. C’est un merveilleux pays.


Un hôtel d’art et de mode

Entre les vignes, les collines et les champs de lavande du Luberon, un ensemble de résidences hôtelières attire les amateurs de belles choses. Ceux qui s’accordent sur l’idée d’un séjour inspirant dans un lieu où le luxe est irréprochable, derrière un accueil simple et chaleureux. Construit par Olivier Massard, le pape des défilés de mode, sur les terres de l’ancienne ferme familiale, le Domaine des Andéols est constitué de maisons indépendantes de style provençale et de suites nature disséminées dans le parc. «Chacune d’entre elles est aménagée sur mesure et dévoile des œuvres d’art de notre collection», explique Césare Massard, le fils du propriétaire. Repris depuis peu en gérance par le groupe suisse Athal Hospitality, le lieu est en plein bouillonnement artistique. Une cabine de soin a été posée sur un étang pour des massages extraordinaires, une fresque a été peinte dans le restaurant par Jean-Charles de Castelbajac et la galerie attenante au restaurant expose des artistes renouvelés chaque saison. «Le but est aussi d’inviter des artistes en résidence pour qu’ils posent leur touche sur le domaine», précise Stefan Fraenkel, responsable du développement du groupe Athal.

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