La créativité et la folie de la jeunesse d’un côté, le savoir-faire et la sagesse de l’expérience de l’autre. Depuis deux ans, le groupe Chanel propose à chacun·e des dix finalistes mode du Festival de Hyères (dont il est partenaire depuis 2014) de développer une pièce en collaboration avec l’un de ses métiers d’art, et d’œuvrer ainsi à la préservation des savoir-faire de la mode. La meilleure réalisation se voit décerner le Prix 19M des Métiers d’art de Chanel. Une récompense dotée de 20 000 euros et d’une collaboration autour d’un nouveau projet créatif.

Lors de la 36e édition du festival, qui s’est tenue en octobre dernier, Adeline Rappaz, seule Suissesse en lice, a remporté le Prix du public pour Le temps des rêves, une collection exubérante composée de vêtements entièrement conçus à partir de matériaux recyclés. Soit des centaines, possiblement des milliers d’heures à manipuler des chutes de tissus, à revisiter des histoires déchues, pour en écrire une nouvelle, quelque part entre le royaume du punk et celui de la haute couture.

Main dans la main avec les ateliers de Verneuil-en-Halatte, artisans maroquiniers de Chanel, cette alumni de la Haute Ecole d’art et de design de Genève a donné vie à un fabuleux sac à main issu de morceaux d’assiettes en céramique. Une pièce de 30 centimètres de haut, pesant 3 kilos et réalisée en quatre jours. Avec Rodolphe Maucolin, directeur général des ateliers de Verneuil, la créatrice revient sur cette collaboration inédite.

Adeline, comment avez-vous pensé ce sac et de quelle façon s’inscrit-il dans la collection que vous avez présentée au festival de Hyères?

Adeline Rappaz: L’upcycling est au cœur de ma collection et cette pièce est fidèle à cette idée. J’ai voulu amener un élément luxueux vers quelque chose de plus pauvre, de plus do it yourself. C’est pourquoi j’ai décidé d’acheter des assiettes dans un magasin de seconde main, de les casser, puis de les apporter aux ateliers de Verneuil-en-Halatte pour qu’ils en fassent une broderie en les mélangeant à une matière noble, du cuir. En ce qui concerne le volume du sac, il rappelle un œuf de Fabergé, un objet synonyme d’opulence.

Dans les ateliers de Verneuil, comment avez-vous réagi en découvrant ce projet inhabituel?

Rodolphe Maucolin: Lors du premier rendez-vous, on s’est demandé comment on allait bien pouvoir faire ça, car c’est un projet effectivement inhabituel. Le plus grand défi était de trouver une manière de faire tenir des morceaux de céramique de tailles différentes sur du cuir. Nous avons choisi de travailler avec un designer 3D pour mettre au point l’ensemble des pièces métalliques, dont la coque rigide et le fermoir. Ensuite, notre modéliste Isabelle Coquema a développé un savoir-faire manuel totalement inédit pour parvenir à gainer cet œuf et à créer des liens de cuir qui puissent tenir chaque morceau de porcelaine. Pour nous, ce sac est un véritable exploit.

A. R.: Lors de ma première visite, je ne savais pas jusqu’où je pourrais pousser mes demandes. Mais on ne m’a imposé aucune limite.

Pour vous, artisans maroquiniers, en quoi ce type de collaboration avec de jeunes designers est-il important?

R. M.: Les ateliers de Verneuil, c’est 450 personnes. Nous sommes plus dans une dimension industrielle qu’artisanale, avec un client, Chanel, que nous connaissons très bien. Nous confronter à des personnalités comme Adeline, avec des envies absolument dingues, c’est donc rare et extrêmement riche pour nous. Notre credo, c’est de ne jamais dire non à la création, à la créativité, aux nouveaux projets. Et pour ne jamais dire non, il faut relever de nouveaux défis qui nous permettent de progresser. Sinon, on a toujours tendance à reproduire ce que nous savons faire, et que nous faisons très bien.

Qu’espérez-vous transmettre lors de ces collaborations?

R. M.: Face à un ou une jeune designer, notre rôle est à la fois de donner confiance pour qu’il ou elle se sente libre de développer ses idées, mais aussi d’imposer un maximum de rigueur pour que l’objet puisse voir le jour et correspondre aux attentes du marché. Et je dois dire qu’Adeline a parfaitement joué le jeu en nous fournissant toutes les informations dont nous avions besoin. Elle a tout de suite compris que la créativité ne pouvait pas se passer d’un certain nombre de contraintes techniques.

Et vous, Adeline, que vous a apporté cette collaboration avec les ateliers de Verneuil?

C’est la première fois que j’ai pu parler d’un objet de façon aussi détaillée, avec de tels connaisseurs en face de moi. Comme le dit Rodolphe, cela m’a appris à être précise et encore plus précise sur chacune de mes idées. A penser à tout et à ne pas laisser trop de place au hasard.