Quels liens voyez-vous entre design et «surcyclage»?

Adrien Rovero: Chaque idée de design fait partie d’une histoire: on ne va pas réinventer totalement la chaise, quand on en conçoit une, mais on va l’améliorer et l’adapter à notre mode de vie. Chaque design est donc une forme de recyclage. L’upcycling ou «surcylage» fait partie de nombre de démarches créatives aujourd’hui. A différencier du simple «ready-made», qui ne consiste qu’à prendre une chose toute faite et la déplacer dans un autre contexte. Enfin, aujourd’hui, pour tous les concepteurs, réfléchir au cycle de vie de l’objet est une évidence, c’est pratiquement aussi important que la fonction de l’objet en elle-même.

L’écologie est-elle davantage présente lorsque vous concevez des produits aujourd’hui?

Il existe toute une série de critères de création: la fonction, la longévité, l’ergonomie, l’impact culturel et l’écologie. Je pense qu’il est fondamental de placer ce critère en premier aujourd’hui. A l’école de design, on essaie de transmettre que, puisqu’on crée des objets qui, par définition, consomment de l’énergie, il est d’autant plus important d’y apporter de la qualité, de dépasser l’aspect marketing pour concevoir un bon design. Celui-ci est forcément durable. La durabilité est une valeur intrinsèque au bon design.

Vous avez notamment collaboré avec la maison Hermès, réputée pour sa durabilité, qu’en avez-vous retiré?

Hermès a fondé un secteur, «Petit H», où les chutes issues de la fabrication des produits sont réutilisées. Pour moi, ces valeurs sont importantes. Si l’on conçoit un matériau de qualité, un cuir par exemple, il est finalement logique de ne pas le gâcher. Hermès est une maison issue de l’artisanat, et dans ce secteur, il a toujours été logique de réutiliser les matériaux issus de la fabrication. Finalement, on revient vers cette tendance.

En quoi avez-vous retrouvé ces valeurs en collaborant avec Miele?

Ce qui est intéressant chez Miele, c’est que leur modèle d’affaires combat structurellement l’obsolescence programmée: si une pièce d’une de leurs machines est défectueuse ou manquante, on peut la commander chez eux jusqu’à quinze ans plus tard! [Les pièces de rechange sont disponibles chez Miele pendant environ quinze ans, moins selon certains produits, mais parfois jusqu’à vingt ans. La Suisse contrairement à ses voisins ne compte pas de loi contre l’obsolescence programmée, ndlr.]

Avez-vous déjà renoncé à utiliser un matériau pour certaines de vos créations, par souci pour l’environnement?

Oui, pour l’une de mes créations, je souhaitais des pièces de métal brillantes, chromées, un procédé qui est peu écologique, j’y ai donc renoncé. Et j’essaie d’éviter le plastique. Mais il faut éviter les raccourcis: sur le bilan énergétique complet d’un objet, le plastique peut parfois avoir un réel intérêt par rapport au bois. A mon sens, il faut viser la justesse: le bon matériau, au bon endroit pour le bon usage. J’observe une explosion du greenwashing aujourd’hui…

Par exemple?

Des tubes de dentifrice au capuchon en bambou, où s’intègre un pas de vis en plastique. Il ne faut pas négliger ces détails. L’impact environnemental d’un objet est quelque chose de très complexe.

Qu’est-ce qui vous inspire pour aller vers la durabilité?

C’est le quotidien, nos usages et ce qu’on rêverait d’avoir. Je n’entame pas ma réflexion par la thématique écologique, mais elle s’intègre dans tout mon travail. Cela suppose par exemple de pouvoir faire un pas de côté: pourquoi a-t-on besoin d’une lampe? Pour avoir plus de lumière. Mais est-ce que placer un miroir dans une pièce ne pourrait pas apporter de la luminosité sans consommer d’énergie? Je crois à ce regard décalé et global, qui permet beaucoup d’innovations.

Souvent, le style «intemporel» est aussi vu comme un gage de durée dans le temps…

L’aspect esthétique est une vraie question. Si on veut garantir qu’un objet sera encore utilisé dans dix ans, on risque de concevoir quelque chose de très consensuel, qui trouve très vite ses limites. Je crois qu’il est plus important, au contraire, de prendre un vrai risque. La chaise Chair one de Konstantin Grcic est un bijou technologique et une innovation radicale sur le plan du design… et elle est toujours plébiscitée aujourd’hui.

La tendance du moment n’est donc pas à la simplicité?

Je dirais plutôt à la «simplexité»: un objet doit avoir l’air simple, mais intégrer beaucoup de complexité. L’époque est à la conception holistique: on veut qu’un produit soit à la fois recyclable, beau et réponde à tous les besoins. A la fin, il inclut peut-être des matériaux de seconde main, très complexes, pleins d’irrégularités comme les plastiques recyclés. Ce qui a un impact extraordinaire sur les nouvelles esthétiques contemporaines! On n’est plus à l’époque du «less is more», mais à l’ère où les équipes de marketing et de développement de produit doivent collaborer pour créer.

Quel impact pour vous, en tant que designer?

Lorsqu’on développe un produit, il est toujours hyper-agréable de savoir qui va le fabriquer, ce qui ne coule pas toujours de source pour les personnes qui nous mandatent. Or c’est en échangeant avec les fabricants que peuvent naître de réelles innovations, je l’ai vécu plusieurs fois. Cette conception de manière collaborative est vraiment belle.


Le «surcyclage»

Cette pratique ancienne théorisée par l’ingénieur allemand Reiner Pilz en 1994 qualifie le recyclage «par le haut», qui consiste à récupérer des matériaux ou des produits dont on n’a plus l’utilité et de les transformer en produits ou matériaux de qualité supérieure.


Né en 1981, Adrien Rovero est titulaire d’un master en design industriel de l’ECAL/Université d’art et de design de Lausanne, en Suisse. Il a travaillé dans les domaines de l’ameublement, de l’éclairage et de la conception d’expositions. En 2006, il a ouvert son studio à Renens. Il compte parmi ses clients Hermès, l’Atelier Pfister et le Centre Pompidou.


Miele donne un coup de jeune à sa politique environnementale

Outre Adrien Rovero, l’artiste de rue Céline Quadri et le créateur de mode Julian Zigerli ont conçu pour Miele des décalcomanies permettant de customiser de vieux vêtements. Ces motifs inspirés par la durabilité s’impriment sur textile au moyen d’un simple fer à repasser et seront disponibles en édition limitée dans la boutique en ligne de Miele Suisse.

L’opération est une première pour le groupe aux 20 100 employés, leader mondial sur le marché des appareils ménagers haut de gamme.

L’entreprise familiale est associée depuis longtemps à la durabilité en raison de la qualité et la longévité de ses produits. Miele a cependant développé bien d’autres manières de limiter l’impact environnemental de son activité et de ses produits. Sa production est entièrement européenne, et ses lave-linge, produits phares, comptent une teneur élevée en métaux recyclables (fonte, inox), contrairement au plastique, plus difficile à revaloriser, notamment les plastiques dits mélangés.

Au siège de Gütersloh (Allemagne, Rhénanie du Nord-Westphalie), les ingénieurs de l’entreprise conçoivent en permanence des solutions pour réduire la consommation d’eau et d’énergie de ses appareils. «Nous avons également constaté que nos clients utilisent trop de lessive dans leur lave-linge et avons développé récemment une solution pour réduire cette consommation jusqu’à 30%», détaille Andreas Oehrli, responsable Marketing et Communications de la marque. Des efforts clairs pour la durabilité, que Miele aimerait faire mieux connaître dans un contexte de préoccupation croissante des consommateurs envers ce sujet.