horlogerie

Les aiguilles des montres larguent les amarres

Longtemps considérées comme essentielles dans l’affichage du temps, les aiguilles disparaissent des cadrans au profit d’une indication numérique de l’heure

Un cadran, deux aiguilles. L’une, plus courte, pour les heures. L’autre, plus élancée, pour les minutes. En horlogerie, c’est une norme, une convention généralement admise qui préside non seulement à la construction d’un mouvement mécanique mais également à l’esthétique d’une montre. L’affichage analogique du temps se voit pourtant parfois délaissé par une poignée d’horlogers désireux d’insuffler une dose d’anticonformisme à leurs créations. Leur truc en plus? Ou plus exactement en moins: départir un garde-temps d’une, voire de toutes ses aiguilles au profit d’un affichage du temps décalé, différent, en marge de l’académisme et de la rigueur formelle horlogère.

La déferlante du quartz

Jusqu’aux années 1980, l’affichage digital du temps reste un phénomène marginal. En 1886, la montre de poche IWC Pallweber indique les heures et les minutes grâce à deux disques placés dans deux guichets distincts. Ce modèle – jugé révolutionnaire à l’époque – a été réinterprété par la marque pour ses 150 ans dans une version bracelet en édition limitée. Le mécanisme de l’heure sautante inventé dans les années 1830 par un horloger français séduit aussi d’autres horlogers au début du siècle dernier. Audemars Piguet, Cartier, Rolex ou Vacheron Constantin notamment s’y emploient à travers des modèles dans des boîtiers au look peu orthodoxe dans lequel on sent l’empreinte des Années folles, fort éloignée de l’esthétique horlogère classique.

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Depuis le début des années 2000, la déferlante du quartz banalise l’affichage numérique. Les horlogers y voient un nouveau territoire créatif à défricher. Les plus subversifs d’entre eux ont fait de ce champ d’exploration une marque de fabrique. MB&F prône une horlogerie créative et conçoit ses montres comme des machines horlogères en forme de vaisseau spatial, bolide mécanique et autres pieuvres agrippées au poignet. Pour cette marque l’affichage digital est la règle, l’analogique une exception. Au cœur de la HM6 Final Edition dévoilée il y a quelques semaines, les heures et les minutes sont ainsi indiquées par deux demi-sphères commandées par des engrenages coniques.

Chez HYT, dès la toute première création de la marque en 2004, une aiguille a été supprimée au profit d’un affichage fluidique des heures par deux liquides non miscibles intégrés dans un capillaire circulaire. Quant à Urwerk, qui s’ingénie à réinventer le visage du temps, inutile de préciser que les aiguilles font souvent figure d’intruses dans des mises en scène futuristes généralement portées par une complication satellite où l’heure vagabonde sur des plots tout autour du cadran. Et même lorsque la marque s’autorise des infidélités au mécanisme qui a fait son succès, les classiques aiguilles ne sont toujours pas à l’honneur. Dans sa nouvelle et colossale UR-111C, le temps se lit par un double affichage des minutes – linéaire et traînante, des heures digitales sautantes et des secondes squelettées dévoilées via un transmetteur optique.

Un cadran en mouvement

Les montres dépourvues d’aiguilles peuvent déconcerter au premier abord. La lecture du temps perd son caractère naturel. Il faut tout d’abord comprendre, apprendre, trouver de nouveaux repères. Ainsi, la lisibilité de l’Escale Worldtime de Louis Vuitton peut paraître compromise par l’absence d’aiguilles et la multiplication de lettres, de chiffres et de fanions colorés disposés de manière circulaire sur le cadran. Et pourtant, rien de plus aisé pour les globe-trotters d’accéder en un coup d’œil aux indications de la fonction Heures universelles. Synchronisés par un mouvement automatique, trois disques mobiles composent le cadran. Le grand disque extérieur permet de choisir la ville de référence en la positionnant à midi. Le disque du milieu assure par sa rotation l’affichage des heures diurnes et nocturnes. Au centre, la circonvolution du troisième disque présente l’écoulement des minutes. L’alignement des chiffres avec la flèche jaune centrale permet alors de lire l’heure sans aucune difficulté.

La jeune marque franco-suisse Klokers qui fait un carton avec ses montres accessibles dépourvues d’aiguilles s’appuie sur un concept similaire. Sur son tout premier modèle, KLOK-01, trois disques mobiles tournent sur eux-mêmes dans le sens anti-horaire pour pointer l’heure, la minute et la seconde sur un axe vertical fixe à 12h. Une manière ingénieuse de remettre du mouvement sur le cadran. Ou, plus exactement, de mettre le visage de la montre en mouvement, à l’instar de Ressence et son astucieux cadran tournant découpé de deux compteurs mobiles dont la rotation indique le temps via des dessins d’aiguilles.

Pour en savoir plus sur  Klokers, la montre sans aiguille

Ecouter l’heure

Se passer d’aiguilles pour dire le temps est un parti pris audacieux. Une manière de remettre les compteurs à zéro, de s’autoriser un pas de côté, hors des sentiers battus de la tradition horlogère. Adepte du minimalisme esthétique, l’impertinente marque H. Moser & Cie s’est illustrée au dernier Salon international de la haute horlogerie avec le modèle Swiss Alp Watch Concept Black. Après le logo et les index, c’est au tour des aiguilles de disparaître du cadran, sur lequel trône un unique tourbillon volant. Pour connaître l’heure, il faut tendre l’oreille et, comme il était d’usage dans la pénombre avant l’invention de l’électricité, écouter le tintement d’une répétition minutes.

Quelques rares horlogers se revendiquant des fondements de l’art mécanique poussent l’exercice encore un peu plus loin en remettant en question la nature même de la montre. En 2016, Hautlence avait défrayé la chronique avec son modèle Labyrinth, un objet en forme de montre-bracelet présentant, en lieu et place de l’heure, un jeu de labyrinthe miniature. Quelques années plus tôt, Haldimann avait lui aussi tenté une abstraction totale du temps à travers deux modèles, une H8 pourvue uniquement d’un tourbillon central, et une H9 au cadran intégralement dépouillé. Une façon subversive d’interroger sur l’utilité de la mesure du temps. Mais à ce stade, une montre mérite-t-elle encore de porter son nom? Il serait plus juste de parler de concept sculptural. Effronterie horlogère ou jeu de dupes face au temps qui se laisse si difficilement capturer…

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