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Haute couture

Les ailes du désir

Il y avait quelque chose de galvanisant, à Paris, en juillet dernier, pendant les défilés de la couture. On la sentait renaître, tel un phénix, plus moderne, plus jeune, plus onirique, plus poétique encore…

L’arrivée de Raf Simons chez Dior y est forcément pour quelque chose. Sinon comment expliquer cette frénésie d’innovations, cette surenchère de poésie lors de ces trois jours de défilés?

Une fois le nom du créateur belge jeté dans l’arène de la mode en avril dernier, une fois les attentes du microcosme comblées, les inquiétudes rassurées, les commentaires taris, il fut bientôt temps de se remettre à s’interroger, à spéculer. Qu’allait-il faire avec la haute couture, lui qui n’en avait jamais fait?… Bref, c’est peu dire que le premier défilé haute couture de Raf Simons pour Dior était le plus attendu de l’année.

Et les autres? C’est peut-être à cause ou grâce à cette attente pesante suspendue à l’aura d’un seul homme que les couturiers ont pu libérer leur geste, explorer de nouveaux territoires, essayer des matériaux inhabituels, ajouter des mots inédits à leur vocabulaire stylistique, affirmer leur signature, tout en convoquant le passé: l’esprit des années 20, 30, 50, 60, 70, 80 flottait sur les collections Chanel, Givenchy, Jean Paul Gaultier, Armani et Dior bien sûr.

Dior, parce qu’il faut commencer par celui-là. Jamais carton d’invitation ne fut autant désiré. Et, fait plus rare, de nombreux couturiers et créateurs étaient présents au premier rang: Azzedine Alaïa, Donatella Versace, ­Riccardo Tisci, Marc Jacobs, Diane von Furstenberg, Kris van Assche, Olivier Theyskens…

Plutôt qu’un défilé de rupture, ce fut un défilé de filiation et d’intention (lire Le Temps du 5 juillet 2012). Raf Simons y montrait la direction qu’il souhaitait suivre: regarder en arrière, s’inspirer d’un esprit, d’une allure Dior, décliner les codes de la maison au présent, de manière à leur ouvrir la porte du futur. Il a même repris la belle idée d’un bustier brodé porté sur un pantalon de la collection prêt-à-porter de l’automne-hiver 2012-2013, pour la décliner en mini-robes de bal précieuses sur des pantalons cigarette de soie noire. Parce qu’il n’y a pas que des femmes d’un certain âge qui portent de la couture, aujourd’hui. Leurs filles aussi. Et avec leurs tenues sur mesure qui coûtent le prix d’une voiture, elles veulent pouvoir danser. Raf Simons n’entrave pas. Ses robes ne font pas 2 mètres de diamètre. Elles ont l’élégance de savoir se comporter face à l’épreuve du réel. D’où la robe courte portée sur pantalon. D’où le tailleur «Bar» transformé en smoking. D’où la jupe de soie jaune acide portée avec un pull de la même teinte. Le Belge est adepte de ces mariages morganatiques: il avait déjà marié le tee-shirt avec la jupe longue de soirée chez Jil Sander lors du défilé printemps-été 2011. Certains observateurs ont été déconcertés par cette nouvelle couture, qu’ils ont appelée «minimaliste». Comme s’ils n’avaient pas vu, ou voulu voir, que l’on avait changé d’ère…

Raf Simons n’est pas le seul à proposer une nouvelle manière de porter, de faire, de regarder la couture. Donatella Versace, qui a choisi de faire défiler sa collection Atelier Versace sur la piscine du Ritz, comme son frère Gianni autrefois, pour son come-back parisien, a lancé des amazones caparaçonnées de bustiers arachnéens comme un bondage précieux. Le soir, elles sortiront le corps serti de dentelles, portant des cicatrices de tissus sous lesquelles apparaît la peau nue, et les jambes dévoilées par des jupes qui semblent avoir été découpées dans les ailes d’une libellule griffée Versace…

Le thème du défilé Chanel était le New Vintage. Un défilé en forme d’hommage à l’histoire de la maison, des années 1920 à 2000. Mais arrêtons-nous sur les années 70: sur cette combinaison tie & dye entièrement brodée de micro-paillettes en dégradé de bleu jusqu’au rose tyrien, sur cette robe couleur mercure que l’on aurait trempée dans du pigment fuchsia aux extrémités, sur ce manteau long sans manches qui aurait pu séduire une ­Talitha Getty. On croyait voir du tweed tissé alors que, vu de près, il s’agissait de broderies, en un précieux faux-semblant.

Chez Armani Privé, ce sont les eighties qui sont venues se rappeler à notre souvenir – époque Thierry Mugler – avec une collection couleur de temps, où se déclinaient toutes les couleurs du ciel, de l’aube jusqu’à la nuit. Les silhouettes aussi suivaient fidèlement le déroulé des 24 heures: une invitation à commencer sa journée en pantalon large façon pyjama de jour bleu pâle, et la terminer tard, en robe fourreau brodée comme une nuit étoilée.

En parlant de nuit, ambiance interlope chez Jean Paul Gaultier , où le couturier a divinement prouvé sa parfaite maîtrise de la coupe et du tailoring, avec cette collection où les personnages féminins et masculins semblaient avoir échangé leurs atours. Un hommage à George Sand, incarnée par le mannequin Erin O’Connor, portant l’habit et le haut-de-forme, en ouverture de défilé, et à toutes les garçonnes, tous les Beaux, tous les transgenres qui ont suivi, immortalisés par Brassaï. L’occasion aussi de voir flotter sur le podium de sublimes kimonos de soie et de capes brodées au graphisme Art déco.

Chez Givenchy, Riccardo Tisci nous entraîne toujours sur des chemins vierges. Pour créer cette collection, il a marié l’esprit sixties et gipsy, dans un exercice de style renversant. Ainsi, cette robe de cuir tressé, rebrodée de motifs de cuir en trois dimensions, qui semble à la fois si pure et si complexe. Et cette robe cape dont il faut ouvrir les pans pour découvrir à quel point l’intérieur est précieux. Et cette longue étole de franges de perles qui cache un jodhpur de velours entièrement brodé. Riccardo Tisci n’a pas peur de cacher ce qui est précieux, de ne pas tout montrer, d’attiser la curiosité, et l’on comprend pourquoi les femmes du Moyen-Orient sont aussi sensibles à sa couture…

Quant à Elie Saab, il ne s’est pas contenté de rendre les femmes plus belles. Sa collection, sans doute l’une de ses plus enchanteresses, semblait nimbée d’une lumière émanant des silhouettes. On a deviné quelques atours de déesses parmi toutes ces parures de corps, ces dentelles chantilly éthérées, ces caftans précieux, ces jacquards qui ressemblaient à des applications de feuilles d’or. Une certaine vision de Byzance…

Mais à côté des maisons historiques, il y avait beaucoup à voir chez les «jeunes» couturiers. Des collections à l’identité très forte, comme s’ils s’y étaient jetés tout entiers, montrant tout d’eux, osant plus qu’avant, mais de manière plus maîtrisée.

Stéphane Rolland a montré sans doute son défilé le plus abouti depuis qu’on le suit. Le plus proche de ce qu’il est aussi. Il le confiait d’ailleurs en coulisse (lire l’entretien ci-après). Chacune de ses robes semblait avoir été dessinée pour cacher/dévoiler l’architecture du corps. La star chinoise Fan Bingbing a clos le défilé en mariée spectaculaire aux épaules marquées de fourrure de silicone.

Depuis deux saisons Christophe Josse affirme sa signature. Il a fait lui aussi usage de matériaux rarement utilisés: applications d’écailles de crocodiles, d’organza de laqué, de Néoprène.

Alexis Mabille, quant à lui, s’est laissé porter par ses rêves: celui d’une femme bijou, emparurée jusqu’à la pointe des cheveux, avançant en fourreau, traîne derrière, comme pour dire «je ne fais que passer, mais ne m’oubliez pas».

Les défilés de Bouchra Jarrar sont de somptueux entre-deux où la créatrice mêle prêt-à-porter et couture. Entre-deux est un mot qui lui va bien d’ailleurs, car son travail est tout en contrastes. Elle tient sa ligne avec exigence tout en laissant son flou en liberté surveillée. Elle qui ne pouvait travailler à ses débuts qu’en noir et blanc a ajouté chaque saison une nouvelle couleur à sa palette. Il y eut un fuchsia, un bleu… Là ce fut le vert, dont l’éclat se modulait sous de la georgette de soie noire. Bouchra Jarrar a fait appel aux ateliers de broderie Lesage pour déposer quelques touches de magie sur ses robes du soir, de la poussière d’étoile pour ­conduire les femmes dans le plus beau de la nuit…

Enfin, il y a les poètes. Ceux qui, en un défilé, s’adressent à notre imaginaire plus qu’à notre raison. Ceux qui nous entraînent dans un monde onirique.

Le plus poète de tous, sans doute, car il se réinvente à chaque défilé, Franck Sorbier. Manquant sérieusement de moyens, mais pas de rêves, ni d’idées, il a offert aux invités médusés une vision de la couture telle qu’elle pourrait devenir si l’on inventait un tissu aux imprimés capables de se métamorphoser au fil du jour. Sur une immense robe blanche, comme une toile de peintre, le maître couturier a fait projeter des fleurs en train d’éclore, des papillons prenant leur envol, des cieux changeants, comme si la robe était l’écran blanc sur lequel il transposait ses rêves.

D’autres jeunes couturiers semblent vouloir suivre la voie de la poésie: Serkan Cura (lire interview ci après), Yiqing Yin et ses silhouettes en métamorphoses d’une poésie folle, Maison Martin Margiela et sa collection «Artisanal», qui transforme le trivial en sublime dans un merveilleux exercice de récupération où des boutons de porte ferment des vestes de coton blanc, où des gants de base-ball deviennent une veste, des bijoux d’opéra retrouvent vie, devant un Raf Simons applaudissant au premier rang. Dans la liste, il faut ajouter Iris van Herpen, aussi. A l’issue de son défilé intitulé «Hybrid Holism», cette dernière ­confiait rêver d’un vêtement évolutif: «Cette collection s’inspire de l’architecture vivante. Il m’arrive de rêver qu’une robe se transforme, change de structure, au bout de trois ans par exemple et devienne une autre robe. J’ai envie qu’il y ait plus de vie dans les vêtements, qu’ils ne restent pas ce qu’ils sont pour toujours… Le concept est encore trop abstrait pour donner des résultats avant deux ou trois saisons, mais on y travaille, les recherches sont en cours», dit-elle.

Entre une couture fortement ancrée dans le réel – Dior par exemple –, des vêtements mutants d’Iris van Herpen, l’histoire d’une nouvelle couture est en train de s’écrire, ou plutôt de se chanter. Il s’agit d’une polyphonie où plusieurs voix s’élèvent, elles ne chantent pas toutes le même chant, mais certaines s’entremêlent…

il y a les poètes. Ceux qui, en un défilé, s’adressent à notre imaginaire plus qu’à notre raison

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