DROGUE DURE

Alaïa dans la peau

Azzedine Alaïa est l’un des plus grands couturiers de notre temps et l’un des plus discrets. Lui qui voulait être sculpteur modèle le corps des femmes avec ses robes comme des secondes peaux. Interview exclusive.

A Paris, dans une petite rue du Marais, il est un lieu de perdition pour les filles. Je dis les filles parce qu’il faut avoir dépassé tous les préjugés sur l’âge, les formes, ou leur absence, l’attitude et l’apparence, pour comprendre combien on court à sa perte dans cet endroit-là: rue de Moussy, donc. Une porte discrète, genre porte d’entrepôt, qu’elle fut autrefois; on sonne, on entre, et là, on est foutue. Que l’on soit bien ou mal foutue d’ailleurs. On est chez Azzedine Alaïa, dit le Maître, l’un des plus grands couturiers, et ce, même si sa petite taille tendrait à prouver le contraire. Suspendus, au milieu des murs de brique et des œuvres de Julian Schnabel – un de ses amis –, des robes, des vestes, des jupes, des manteaux qui ont le pouvoir de sublimer le corps d’une femme, à condition qu’elle soit prête à cela. A condition d’accepter de se transformer en bombe anatomique, mais une bombe pudique, en noir, blanc, beige, sans l’artifice d’un décolleté profond, juste par la magie de quelques resserrements ici et là qui ont le même effet qu’une intervention de chirurgie esthétique, parfois au même prix, mais parfaitement résorbable. Avec les coutures comme des cicatrices, surpiquées, tressées, belles à tomber, elles aussi. Les femmes qui s’adonnent à Alaïa n’ont pas envie d’en guérir. Il n’y a que l’interdit bancaire qui puisse venir à bout de cette addiction-là.

C’est avec le Maître que l’on a rendez-vous en ce mois de janvier, une semaine après les défilés haute couture printemps-été 2009. Il est en pleins préparatifs de ses collections. Il ne défile plus pendant la Fashion Week depuis un peu plus de dix ans. Mais il montre ses créations quand il est disposé et à qui il l’entend. Il choisit son public, ses dates, le moment où il décide qu’une robe est prête à être lancée dans le monde. En fait, il fait absolument tout, du patron à la coupe, aux essayages et à la couture. Il est le monarque absolu chez lui. Même si, financièrement parlant, on ne peut parler d’indépendance. En 2000, il passait un accord avec Patrizio Bertelli, administrateur délégué de Prada et entrait dans le groupe. En 2007, il rachetait ses actions pour les revendre au groupe Richemont. Comme il le dit, aujour­d’hui, un couturier ne peut survivre sans un partenaire financier. Lui s’est juste offert le luxe de le choisir.

On a rendez-vous, donc, pour déjeuner dans son hôtel particulier, encore que l’on ne sait pas comment décrire cet endroit qui fait boutique, hôtel, atelier, bureau, maison, galerie. Trois bâtiments réunis en un seul, avec cette grande cuisine ouverte à ceux qu’il convie, autour de la table immense. Didine, le «bébé» saint-bernard de quelques mois qui n’est pas loin d’être grand comme un poney, est affalé derrière le couturier vêtu de son éternel costume chinois. Oum, la chatte au caractère de chien, n’est pas conviée au repas. Oum en hommage à Oum Kalsoum, évidemment.

Azzedine Alaïa est arrivé à Paris en 1957 à un âge non déterminé, ou plutôt, disons qu’il l’était, mais qu’il ne l’est plus, car l’âge, «c’est dans la tête» et il y a trop de dates de naissance officielles qui circulent pour s’y fier (1936, 1939, 1940?). En revanche, le fait que ce Tunisien, fils d’agriculteurs, ayant fait les beaux-arts à Tunis, arrive à Paris à la fin des années 50 dans une France peu prompte à accueillir l’Etranger (relire Camus si jamais), n’est pas anodin.

Il a d’abord été accueilli par une grande famille française, celle de la marquise de Mazan, avant de devenir l’intendant de la comtesse de Blégiers, dont il garde les enfants et un très beau souvenir. Il lui dessina aussi des robes. Il a côtoyé la haute société de cette France gaullienne, a lié des amitiés avec Louise de Vilmorin, et, dans un autre style, plus gouailleur mais pas moins libre, avec Arletty. Il a travaillé chez Dior (cinq jours), chez Guy Laroche (deux saisons), chez Thierry Mugler (jusqu’à la fin des années 70).

En 1981, quand il a lancé sa marque, il a compris que l’époque avait changé et que les corps sains des années 80 avaient un grand besoin d’exulter. Ce fut l’avènement de ce que l’on appelle le body consciousness, une mode qui a bien réussi à cet homme qui rêvait d’être sculpteur. Il a habillé Garbo, Tina Turner, Grace Jones… Mais on ne va pas refaire son histoire, mieux vaut l’écouter en raconter des pans lui-même, dans cette langue qui sent tous les soleils, et la mer et la terre poussiéreuse des villages d’Afrique du Nord. Une langue qu’il a eu le bon goût de ne pas avoir domptée, ni cachée sous des couches de parlé pointu pour se fondre dans le décor d’un Paris qu’il aime tant. Il a eu l’élégance de ne pas chercher à passer inaperçu, de ne pas essayer d’arrondir les angles, hormis ceux des hanches des femmes et de leurs derrières, qui l’obnubilent. Son bagout volubile, avec accent, nous entraîne vers des ailleurs écrasés de lumière, vers le sud en tout cas, où les carottes se mangent parsemées de cumin.

Subtile transition pour revenir à la tablée: on rêvait d’un tajine et on a déjeuné d’une salade aux herbes fraîches et d’un rôti-purée préparés par sa cuisinière, fruits rouges et fromage blanc en dessert. Il aura été question de chiens, de chats, d’amis – tiens, en parlant d’amis, Naomi (Campbell) a passé un coup de fil, mais il a dit qu’il la rappellera – et on a beaucoup ri. Parce que, même si Azzedine Alaïa était en pleins préparatifs de ses collections et qu’il y avait une tension palpable à table, il est un hôte parfait: la porte de la cuisine est faite pour laisser entrer les gens, pas les soucis…

Le Temps: Quand on porte un de vos vêtements, on a l’impression que tout peut arriver, même un homme dans sa vie…

Azzedine Alaïa: Ah! c’est fait pour, je crois!

– C’est rare de trouver un vêtement qui donne envie de danser.

– Je pense beaucoup à la femme qui va le porter. Je ne fais jamais une projection sur moi, sur le fait que la mode, c’est moi qui la fabrique, qu’elle m’appartient. Je ne pense pas non plus en termes de tendance ou bien de moderne ou non moderne. Je suis le moment, mais avant tout je pense aux femmes, et comment elles pourraient se sentir bien et belles. C’est tellement important un vêtement!

– … Il parle de nous avant même que l’on ait ouvert la bouche. Parfois, on a d’ailleurs l’impression qu’elles sont tissées de contradictions vos robes: elles sont pudiques, et en même temps elles ne cachent rien…

– Il faut qu’il se passe quelque chose avec un vêtement, qu’il déclenche quelque chose. Quand je pense à un vêtement, j’imagine une femme quand elle marche, quand elle entre dans un endroit, quand elle est avec ses enfants, quand elle est avec son mari…

– Un sculpteur part d’une matière et modèle une forme qui lui semble idéale, tandis que vous partez du corps que vous resculptez. Vous choisissez de le resserrer à tel endroit, de relâcher ici, de montrer là…

– J’essaye de le laisser libre en même temps, mais c’est moi qui dois arranger le corps.

– Par rapport à un idéal?

– Non. Quand on conçoit un vêtement sur une personne en particulier, il faut qu’il aille aussi sur tous les corps.

– Mais ce n’est pas toujours le cas.

– On pense parfois qu’une robe n’ira pas bien sur telle ou telle personne, et finalement le résultat est fantastique! La femme qui la porte est déjà libre de son corps, de ses défauts, de tout. Elle se fiche du regard des autres, même si elle est boudinée. Cela donne du courage à d’autres femmes.

– Vos robes marquent une taille qui parfois n’existe pas, dessinent une courbe. C’est ainsi que vous aimez le corps des femmes, tout en courbes?

– Oui. Je voulais faire de la sculpture quand j’étais à l’Ecole des beaux-arts. Cela vient de là, mon intérêt pour les courbes du corps. Et c’est aussi très méditerranéen cette passion pour la taille, la chute de reins, le derrière… Tout le monde me dit que mes derrières sont jolis. Quand j’étais petit, je suivais les femmes par-derrière pour mieux les regarder. Parce qu’en face j’étais gêné et je ne voulais pas les embarrasser par ma manière de les observer. J’ai remarqué très tôt que, quand on regarde une femme, il y a certains regards… Les femmes savent tout de suite s’il y a de l’admiration, de l’affection. Elles le sentent, comme un animal. Et moi, même les sœurs de Sion à Tunis, je trouvais qu’elles étaient élégantes, avec leur robe de bonne sœur, leur cornette, leur ceinture avec la croix qui pendait. Je trouvais ça d’un sexy à mourir! Et on voyait à peine la cheville! Je les suivais par-derrière; comme ça, je pouvais voir comment elles marchaient, comment les vêtements bougeaient. Quand je suis dans les pays arabes, je regarde le dos des femmes, parce que, si je les regarde de face, je me fais engueuler! C’est pour tout cela que mes derrières, ils sont bien (rire).

– Existe-t-il une femme que vous n’ayez pas déjà habillée, et pour qui vous rêveriez de créer une tenue?

– Franchement, je vous assure, je n’ai pas cette pensée. Quand on est couturier et que l’on fait du prêt-à-porter, on rêve d’habiller toutes les femmes! J’aime quand une femme vient à la boutique parce qu’elle aime. Que le désir vient d’elle. C’est encore mieux que lorsqu’on se dit: «Ah! j’aimerais habiller cette personne!»

– Quelle est votre vision de l’élégance?

– L’élégance, on la trouve dans n’importe quelle branche, n’importe quel milieu, n’importe quel endroit. Je peux trouver des gens très élégants à Barbès. Certains gosses, même des voyous, ont une espèce d’élégance. J’admire aussi celle de la cour d’Angleterre. Pour moi, c’est la parfaite élégance. Mais elle peut être parfaite aussi dans les banlieues. Je ne fais pas de différence entre les élégances. Les paysans sont d’une élégance folle; les militaires sont élégants; à Pigalle, les putes, il y en a quelques-unes qui ont une certaine élégance. Comme il y a des gens issus d’une grande famille qui n’ont aucune élégance. En Inde, les gens sont d’une grande élégance, alors que certains vivent dans une pauvreté atroce. L’élégance, ce n’est pas une question d’éducation, de culture ou de moyens. Il faut être naturel le plus possible.

– Pendant une période de crise, telle que nous la traversons, on a besoin plus que d’habitude de vêtements qui soient intemporels. Or vous, par exemple, vous n’avez jamais cessé de vendre certains modèles, qui sont devenus des classiques.

– Oui, toujours. Je ne fais pas de différence entre les vêtements. Aujourd’hui, on ne peut plus travailler comme avant. Quand j’ai commencé, à chaque saison, on laissait tout tomber et on repartait à zéro. Il n’y avait pas un seul vêtement que l’on reprenait la saison d’après. Aujourd’hui, mieux vaut les refaire. De toute façon, ils seront différents. Chaque fois que je refais un modèle, le patron est différent, la matière est différente et les proportions changent. Donc, c’est vu et pas vu à la fois.

– Vous parlez de matière; or on peut imaginer ce qu’a représenté pour vous la découverte du Lycra.

– Avant, pour avoir des robes près du corps, il fallait mettre des pinces. Avec le Lycra, plus besoin de mettre de gaine pour resserrer la taille et en même temps le corps des femmes reste plus libre. Même si elles sont serrées, elles peuvent marcher. Une fois, j’avais fait une robe qui était à peine large comme ça (il écarte les mains de vingt centimètres). Quand je la voyais pendre, tout étroite, sur son cintre, on aurait dit un Giacometti. Mais la matière était tellement souple et élastique que la fille arrivait à rentrer dedans… Tout était dans la matière et la façon dont elle était coupée.

– Vos robes sont comme une seconde peau. N’avez-vous jamais eu envie d’aller encore plus loin, de faire une robe de peau, qui serait un parfum en fait? Qui habillerait, mais sans tissu?

– C’est la femme elle-même qui peut créer cet effet-là… J’ai le souvenir de clientes, quand je faisais du sur-mesure, qui se mettaient complètement à poil devant moi et pourtant qui n’avaient pas l’air nues. Elles se déshabillaient tellement naturellement, comme si je n’étais pas là ou que j’étais quelqu’un qu’elles connaissaient très bien. Ça, c’est une nudité habillée. Certaines femmes en revanche, quand elles soulèvent leur jupe comme ça, elles provoquent un scandale!

– Excusez-moi, je me suis mal exprimée; je parlais d’une envie de faire un parfum qui serait comme une robe virtuelle…

– Chaque fois que l’on me l’a demandé, j’ai répondu que j’aimerais que ce soit comme une eau minérale. On ne le sentirait pas, mais on sentirait une présence. Pourtant je suis d’Afrique du Nord, je viens d’un pays méditerranéen qui aime les parfums. Mais moi, les parfums forts, je ne les aime pas du tout. J’aimerais un parfum dont on ne pourrait pas dire ce que c’est. Tu arrives et tu es frais à n’importe quel moment, comme après la douche.

– Une odeur de bébé tout neuf en fait…

– Presque. Une peau neuve…

– Vous avez été un des premiers avec Thierry Mugler, avec qui vous avez travaillé, à choisir d’exhumer le corps féminin qui avait été enfoui sous les tissus lâches dans les années 70.

– Quand j’ai commencé dans le prêt-à-porter, j’habillais des femmes, beaucoup de femmes du monde, qui étaient très connues. Mais être toute la journée avec des femmes grosses, âgées qui me disaient: «Tu me fais un tailleur, tu fais le col comme ça, il faut que ça tombe bien...»! Du coup, je me suis dit: «Si une fille a un joli corps, il faut qu’on le voit!»

– Mais comment est née cette mode du «body consciousness»? A l’époque, c’était totalement à contre-courant…

– C’était la période où les garçons et les filles étaient habillés pareil: les tailles n’étaient plus marquées, elles étaient droites, comme celles des garçons, plus du tout serrées. Une liberté qui n’en était pas une, parce que, quand rien n’est tenu, c’est le corps qui lâche et on commence à grossir et on ne s’en rend pas compte, parce que l’on a des pantalons larges, des vêtements d’homme… Et la femme oublie son corps.

– Oui, mais vos vêtements, il faut quand même être assez sûre de son corps pour les porter…

– Oui, mais il faut surtout être sûre de soi aussi, et s’en ficher du regard des autres et de ce qu’ils peuvent penser. Il y a des femmes qui sont gênées du regard qu’on leur porte dans la rue. Mais il vaut mieux être embêtée par quelqu’un qui te suit dans la rue, même s’il te pince, parce que le jour où il ne te pincera plus et qu’il changera de trottoir en te voyant, tu ne seras pas heureuse non plus! Alors mieux vaut que quelqu’un courre derrière toi! A mes amies, qui ont des filles de 16 ans, je leur dis: «Laissez-la se défouler avec ce corps! C’est très court ce passage dans la vie d’une femme…» Elles ont ce corps parfait, pas encore d’inquiétudes, pas de rides, pas de bleus, qu’elles peuvent passer toute la nuit réveillée, elles ont la forme, la santé, elles ont tout, alors qu’elles profitent au maximum! Tu as un beau corps, alors tu séduis avec, et le jour où il ne va plus, tu te couvres! Ou alors tu es une vieille culottée et tu continues (rire)… J’ai des clientes qui ne sont pas toutes jeunes et qui continuent de mettre un caleçon. Elles sont comme une jeune fille qui démarre dans la vie, parce qu’il n’y a pas d’âge pour les vêtements. Il n’y a pas d’âge pour tout en réalité. Tu es attaqué par l’âge, mais, intérieurement, tu es bien. C’est la santé qui te lâche. Alors tant qu’à faire, il faut en profiter au maximum.

– L’âge, finalement, c’est dans la tête…

– C’est dans la tête, oui. Je dis aux femmes: «Défoulez-vous, montrez-vous, faites tout!» Il y a des clientes qui me disent: «Ah! moi, à mon âge, je ne mets plus de robes sans manches!…» Il suffit de mettre un body à manches en dessous ou un t-shirt. Et mets ta robe!

– Vous avez l’art de pousser les femmes à oser.

– Parce que ma carrière a été faite par les femmes.

– Quand vous travailliez pour Guy Laroche, j’ai lu que vous étiez aussi intendant de la marquise de Mazan?

– Je suis resté peu de temps avec la marquise de Mazan, mais j’ai passé cinq ans avec la comtesse de Blégiers et j’en garde un très grand souvenir. Je suis resté en contact avec eux. Elle avait une petite fille, Diane. Quand je suis arrivé, elle avait 4 ans et son frère Guy en avait 7. Je m’occupais d’eux, je les gardais, je les promenais. A l’époque, c’était la fin de la guerre d’Algérie et cette famille française, cette grande famille, m’a reçu. J’habitais dans l’appartement, avec les enfants, en une période qui n’était pas favorable pour un Africain. Eh bien ils ne m’ont jamais posé de questions, n’ont jamais cherché à savoir d’où je venais! J’ai vécu quatre ans de bonheur…

– Mais c’était aussi un monde et une époque, qui n’existent plus aujourd’hui…

– Tout peut exister. Il faut être attentif à tous les moments et observer la vie comme elle est, prendre les périodes telles qu’elles sont. Le passé, on le connaît, le futur est obscur, on ne sait rien du tout. Il ne faut jamais être sûr de ce qui va arriver. Moi, chaque fois que je fais un petit projet pour partir en vacances, il rate.

– Vous partez souvent en vacances?

– Je ne pars pas! Depuis trois ans. La dernière fois, tout était prêt: les valises, les sacs… Cinq fois j’ai changé le billet d’avion! A la cinquième fois, j’ai dit non: il ne restait plus qu’un jour ou deux à passer sur place. Quelles vacances? Ce n’était plus la peine d’y aller… Et ce n’était même pas des vacances d’ailleurs, c’était pour aller rendre visite à la famille. J’ai une maison depuis douze ans à Sidi Bou Saïd, mais je n’y ai jamais habité. Et si je n’y vais jamais de ma vie, eh bien, ça ne fait rien! Elle a existé, elle est dans ma tête. Je ne suis pas quelqu’un qui est attaché aux choses, je ne suis que de passage dans les endroits. Je ne suis pas envieux du tout, c’est pour ça que je suis débarrassé de tout. Je n’aime pas le mot propriétaire. Je préfère être occupant d’un espace, pendant une période de ma vie.

– Ici, dans cet immeuble du Marais, vous êtes occupant? Comme vos chats?

– Comme partout. On occupe, moi, mes chats, et mes amis, et les personnes qui travaillent avec moi… On partage tous les lieux, on vit dedans. Ceux qui travaillent avec moi passent plus de temps ici qu’avec leurs enfants, leur mari… Le lieu de travail doit être toujours soigné, parce que l’on y passe plus de temps que chez soi. Chez soi, qu’est-ce que c’est? Tu rentres, tu es déjà crevé par le travail, tu prépares le dîner, puis il faut te coucher, te lever tôt et repartir au travail. Ce n’est facile pour les femmes. Elles sont fortes heureusement, plus fortes que les hommes. Elles s’évanouissent pour un oui, pour un non, mais elles sont fortes (rires). J’allais à l’opéra un soir de gala et soudain je vois une femme que je connais très bien, très frileuse, toujours couverte de fourrures, qui se plaint toujours d’attraper froid au moindre courant d’air. Il neigeait, il faisait froid, et elle portait une robe du soir, de Dior je crois. Elle descend de la voiture, elle jette le manteau, sa robe était complètement décolletée. Dans l’escalier, je l’attrape et je lui dis: «Je pensais que vous étiez frileuse!» Elle me répond: «Imbécile, il faut que l’on voie ma robe!…» Elle était là en plein courant d’air, avec la neige et tout, et elle voulait juste que l’on voie sa robe!

– Pensiez-vous, en arrivant à Paris, que vous deviendriez couturier?

– Je n’avais pas du tout l’idée d’être un couturier. Je voulais vivre à Paris et j’étais content de la moindre chose.

– Dans les années 90, vous avez fait une mini-collection pour Tati: c’était la haute couture qui flirtait avec la marque la plus «cheap» du marché. Vous étiez un précurseur: aujourd’hui, de nombreux couturiers et créateurs travaillent avec H&M. Qu’avez-vous appris de cette collaboration, si vous en avez appris quelque chose?

– J’ai appris beaucoup de choses. C’est arrivé grâce à mon ami Julian Schnabel. Il voulait de la toile de bâche avec le fameux gros motif pied-de-coq. Ce motif, en réalité, était celui du store d’un bistrot français, qui était là avant Tati, et que Tati a racheté et utilisé comme emblème pour sa marque. Bref, ils lui ont donné de la toile et Julian Schnabel a peint dessus. En voyant cette toile, je me suis dit: «Tiens, c’est joli ce pied-de-coq, et si je l’utilisais pour les jeans?» J’ai téléphoné à Tati et leur ai demandé s’ils voulaient bien me donner de la toile. On m’a répondu: «Mais avec plaisir!» Ils m’ont deman­dé si je pouvais faire une collection pour eux. J’ai dit que ce serait des choses trop chères et que cela ne collerait pas avec leur image. Je leur ai donc proposé de faire un t-shirt, des espadrilles et un sac, gratuitement. Ils étaient contents. Peu après, c’est passé dans le journal Elle .

– Et cela vous a apporté quoi?

– Une autre pensée de la mode. Il me fascinait, ce magasin, parce que, chaque fois que j’allais en Tunisie, il y avait les sacs Tati partout dans l’avion. Les pauvres travailleurs les bourraient de trucs à ramener au pays. C’est insensé le succès de ce sac! Maintenant, c’est H&M. J’adore H&M.

– Dessineriez-vous des pièces pour H&M?

– Je le ferais, oui. Mais pour l’instant, je n’ai pas le temps.

– Vous parlez de temps, mais quand considérez-vous qu’une collection est aboutie?

– Jamais! Moi, je vous assure que celui qui dit qu’elle est aboutie… Peut-être qu’il a un génie dans la tête, pour que tout soit abouti…

– Votre rêve, ce serait de ne jamais lâcher une robe?

– Non, mon rêve ce serait de faire une robe sans avoir à calculer le temps, ni à me préoccuper de quand elle devrait être finie, être présentée. Ça, c’est le rêve! Mais aujourd’hui, ce n’est pas possible. Donc il vaut mieux rêver.

– Est-ce qu’un couturier peut encore survivre aujourd’hui sans un soutien financier?

– Non, ce n’est pas possible. Quand j’ai commencé, oui. Mais c’est une lutte aussi: tu ne peux pas faire ceci, tu es sur les nerfs, tu n’as pas les moyens de fabriquer, tu n’as pas les moyens de commander des tissus… Quand on fait une collection, il faut beaucoup dépenser. Même pour avoir des mannequins, aujourd’hui, ce n’est pas facile. On fait les essayages sur une personne pendant un mois. Quel jeune peut s’offrir cela? Sauf s’il s’agit d’une copine à lui, ou si on lui donne un mannequin gratuit. Même les grands, aujourd’hui, sont obligés d’être dans un groupe.

– Vous étiez allié avec le groupe Prada, puis vous avez racheté vos part; désormais, vous êtes allié avec le groupe Richemont. Même si ce groupe est plus implanté dans l’horlogerie que dans la mode, son président, Johann Rupert laisse apparemment pas mal d’indépendance aux marques du groupe…

– Oui. J’aime beaucoup ce personnage, il est visionnaire, il a une direction bien à lui. Concernant l’indépendance, c’était aussi vrai avec Prada: j’étais libre… La preuve, c’est que je fais toujours fabriquer mes chaussures chez eux. Quelqu’un a parlé de divorce: ce n’était pas un divorce du tout. Je suis toujours ami avec eux. Il y a très peu de gens avec lesquels je ne m’entends pas bien, très peu. Ceux avec qui c’est définitivement non ne sont pas nombreux.

– Il faut toujours un peu de non pour avoir beaucoup de oui…

– (Rires.) Je n’aime pas la bêtise humaine. Mais j’aime les êtres. Chaque fois que je rencontre quelqu’un de nouveau, je me dis que je vais apprendre quelque chose avec lui.

– Quelle est la plus belle leçon de vie que vous ayez reçue de quelqu’un?

– Je ne peux pas parler de leçon, mais de ce que j’ai pu capter ou voir, des choses qui nourrissent, où on se dit que, s’il n’y avait pas eu ceci, je n’aurais peut-être pas fais cela… Quand j’étais petit, s’il n’y avait pas eu ma grand-mère, mon grand-père agent de police, qui étaient déjà assez libres les deux, et si je n’avais pas vécu une enfance fantastique, je ne sais pas… Mon grand-père m’emmenait au cinéma une fois par semaine, je voyais le film quatre fois, il venait me chercher à la dernière séance. Je voyais tous les films, j’apprenais par cœur les chansons et les costumes. Il y a eu aussi une sage-femme en Tunisie, qui était française. J’allais passer le samedi avec elle, je déjeunais et je dormais chez elle. Et quand je suis arrivé à Paris, j’ai rencontré Louise de Vilmorin. Je ne pouvais pas espérer mieux comme rencontre, comme femme française!…

– Vous êtes en pleine préparation de vos collections; vous ne défilez plus dans le calendrier de la chambre de la couture et du prêt-à-porter depuis dix ans. Le rythme de toutes ces collections est devenu très soutenu: il y a le prêt-à-porter, la couture, les collections Croisière, les précollections…

– Elle doit se terminer cette période de débauche de vêtements. Cette crise devrait pousser à prendre conscience que ce rythme doit changer. Les journalistes qui veulent suivre toute l’actualité de ce métier à fond passent plus de temps en déplacement qu’à écrire!

– Mais pour les couturiers et les designers aussi, ce rythme est effréné. Est-ce qu’il ne tue pas l’imaginaire?

– Il n’y a pas de temps de repos entre les collections. C’est pour ça que la mode tourne en rond comme ça.

– En présentant vos collections à votre rythme, vous vous êtes offert le luxe du temps.

– Oui, et malgré ça, j’ai moins de temps. Je ne fais pas de défilé, mais ça revient au même: quatre collections dans l’année, c’est beaucoup. Et on n’est pas nombreux: au studio, je n’ai qu’un seul assistant.

– Mais vous faites exactement ce que vous aimez, comme vous le voulez. Vous êtes un homme heureux?

– Oui, je suis quelqu’un de vraiment toujours heureux, je remercie le ciel… Et je croise des personnes intéressantes, c’est beaucoup! C’est pour ça que je n’ai pas le temps. Pour la famille, les amis, les gens que j’ai envie de voir assez souvent, on fait des dîners ou des déjeuners ici: c’est le seul moment libre que j’ai.

– Les gens qui vous aiment viennent à vous.

– Ils viennent. Je dis que je voyage sur ma chaise au studio (rires).

– Il y avait un petit livre de Xavier de Maistre, de la fin du XVIIIe siècle, qui s’appelait «Voyage autour de ma chambre».

– Oui, c’est un peu moi. Vous savez le luxe que j’aimerais avoir? C’est quelqu’un qui me ferait la lecture! Parce que je n’ai pas le temps de lire du tout. Je travaille jusqu’à 3 h-4 h du matin. Si je veux lire, j’ai les yeux qui me brûlent et je ne peux pas. Alors, avec moi, un livre, il reste ouvert un an pour que je puisse le finir. J’attends de partir à Londres en train ou en avion pour lire. Et dans l’avion, quand je suis fatigué, je dors. Alors je prends deux ou trois livres et je lis deux lignes de l’un ou de l’autre et j’en fais le tour comme ça. Peut-être que le seul moment disponible, c’est quand je suis malade… Mais quelqu’un qui lit pour vous, ah! le bonheur! ça, c’est un luxe à mourir!

– Vous devriez demander.

– Mais je ne peux pas pour l’instant. La personne devrait veiller de minuit à 3 h du matin: elle ne va pas tenir le coup! Il faut que je trouve une bestiole qui aime veiller, ou qui a des insomnies (rires). J’avais un assistant que j’emmenais avec moi en Italie, parce qu’il lisait bien. Et pendant que je travaillais, il lisait. Le pauvre: au bout de quatre jours, il était K.-O. Et le matin, au lieu de rester dormir, il ne voulait pas me laisser seul. Alors je lui disais: «Prends les livres à l’usine et fais-nous la lecture.»

– Quel livre voudriez-vous que l’on vous lise?

– Il y en a beaucoup!

– Toute une littérature à rattraper…

– Même si je ne rattrape pas, ça ne fait rien. Je me dis qu’il y a quelqu’un d’autre qui l’a lue et c’est bien. Je lui laisse ce savoir en plus, moi qui ne le connais pas. (Et il se met à rire…)

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