Portrait

Alexandra Senes, brodeuse de voyages

A travers sa marque Kilometre Paris, cette globe-trotteuse dans l’âme pointe du doigt les destinations branchées de demain sur des chemises, foulards, paniers et sacs

Les Bains des Pâquis. Leurs mythiques portes de cabines bleu pastel. Le Jet d’eau en arrière-plan. Et une baigneuse en maillot une pièce qui plonge… Cette presqu’île culte pour les Genevois est désormais brodée à la main sur de longues chemises blanches en coton. Un lieu parmi la centaine de recoins du monde encore confidentiels, pressentis comme de futurs spots branchés par Alexandra Senes.

Ancienne journaliste, globe-trotteuse et flaireuse de bons plans, cette créatrice entourée d’une brigade – de l’illustratrice à la brodeuse – transpose depuis quatre ans ses pépites en couleurs sur des chemises inspirées des tenues d’orfèvres de la fin du XIXe siècle, des coussins, foulards, chaussures et sacs signés Kilometre Paris. «Ce que j’aime dans ce lieu qu’apparemment encore beaucoup de Genevois méconnaissent, c’est son côté suranné, atypique, démodé. Crado mais pas sale», explique-t-elle de passage à Genève, pour lancer sa collection chez Globus. Elle est accompagnée d’une amie d’enfance qui vit en Suisse. La seule à connaître son âge. Ce n’est pas la peur de vieillir qui lui fait taire ce détail. Simplement une coquetterie – n’aimant pas la notion de temps, qui n’est le même pour personne – qu’elle impose à sa famille depuis l’âge de 14 ans.

Lire aussi:  Luxe durables, réalité ou imposture?

Exploratrice urbaine

La main droite encore teintée au henné depuis son retour d’une cérémonie «Mehndi» (mariage) au Pakistan, elle regarde sans frissonner les derniers flocons printaniers qui tombent sur les Pâquis. Comme si elle irradiait en toute saison le charme solaire qui se dégage des paysages textiles de ses futurs Mykonos, Ibiza ou Saint-Tropez. «Ce sont des lieux d’initiés. Des ruelles secondaires restées inchangées. Broder Le Marais ne m’intéresse pas. J’ai dégoté une contre-allée au pied de la tour Eiffel, baptisée du nom de l’explorateur, Pierre Loti, dans laquelle on ne croise aucun touriste. Je préfère aussi raconter la place de la Pointe à Pantin, une banlieue ouvrière qui est en train de devenir le Brooklyn des Parisiens. Ou encore l’île italienne Procida, à quatre minutes en bateau de Capri, un caillou de maisons arc-en-ciel où les familles nombreuses se posent sur le port avec glaciaire et parasol.»

De retour de l’Etat du Bengale en Inde, elle vient par exemple de découvrir une plage préservée, chic et sauvage, sur un archipel à deux heures et demie de Calcutta qu’elle compare au Goa des premiers hippies.

Virus familial

Ancienne rédactrice en chef du magazine Jalouse, elle a passé un bon quart de sa vie à voyager autour du monde pour des reportages. Un goût d’exploratrice transmis par ses parents. Née à Dakar, cette aînée de trois frères a vécu à New York, Grenoble puis Aix-en-Provence et a passé plusieurs étés de son adolescence comme fille au pair aux Etats-Unis dans des états perdus comme l’Iowa. Dans tous ces lieux, la famille Senes écumait les brocantes. «Ma mère me chinait des vêtements de travail, style combinaison de mécanicien ou la Lederhose – culotte courte de Bavière – qu’elle me faisait porter trop souvent. Avec mes deux nattes, je me sentais ridicule.

Avec le recul, elle avait tellement raison de faire différemment que les autres mamans chics. Elle continue d’ailleurs, en me constituant patiemment un trousseau chiné avec mes initiales AS brodées sur des torchons, des serviettes, des chemises qu’elle m’offre fièrement à Noël. Elle m’a transmis le virus. Je collectionne depuis des années des chemises longues anciennes que les hommes portaient comme sous-vêtements ou des tenues de travail françaises des années 1950 et même des combinaisons d’éboueurs japonais.»

Vibrations vintage

C’est d’ailleurs ainsi qu’est né son projet de mode. En 2014, elle déniche une chemise de travail du XIXe siècle dans une brocante du Marais. En racontant à la vendeuse qu’elle adore porter ce type de pièce avec un jean et des talons ou en chemise de nuit, l’été dans le Midi, elle apprend que le mari de la brocanteuse a constitué depuis des années un stock de plus de 400 de ces pièces qui ont servi pour le tournage du film Gladiator de Ridley Scott et du Lincoln de Daniel Day-Lewis. Elle les achète dans la foulée sans savoir qu’en faire.

Lire également:  Quand la mode se fait modeste

Marquée par le lancement avorté en France d’un magazine international féminin et par le constat des limites du système de la mode, elle a l’idée de faire fusionner les vibrations vintage avec le goût des voyages particuliers, en proposant une alternative aux collections régies par les règles du prêt-à-porter. «J’ai listé une quinzaine de destinations secrètes dans le monde que j’avais repérées. D’une station de ski japonaise à un centre d’art en Tasmanie, je me suis servie de ces chemises comme d’une page blanche pour raconter leurs histoires. Des mises en scène brodées avec l’aide d’illustratrices françaises émergentes et de brodeurs indiens, marocains ou brodeuses mexicaines.»

Chasse à la chemise

L’idée de broderies est née bien avant, lors d’un reportage au Pakistan consacré à la nouvelle scène artistique et les prémices d’une fashion week. En interviewant un créateur, elle met la main sur un bout de tissu d’une valeur de 10 000 dollars entièrement brodé d’un point très rare, par une communauté d’artisanes vivant dans les montagnes. «Ce foulard racontait l’histoire de l’artisanat de la région par les différentes techniques de régions variées. J’ai demandé à rencontrer des brodeuses et je leur ai confié un dessin de ma fille en modèle. Le résultat était magnifique. J’ai perçu là-bas le potentiel de cet art en déclinaison contemporaine.»

Si les premières centaines de modèles de Kilometre Paris ont été réalisées sur le lot de chemises vintage, toute une collection de nouvelles pièces inspirées des patrons d’époque est désormais lancée deux fois par année dans une vingtaine de boutiques à travers le monde. «Les modèles historiques forment toujours l’ADN de la marque mais sont trois à quatre fois plus chers. Ils sont brodés au Mexique. Parfois jusqu’à quatre mois sont nécessaires par pièce. Vingt pour cent des ventes sont reversées à une association – Zellidja – qui fait voyager des jeunes Français entre 17 et 21 ans qui n’ont parfois jamais pris l’avion. En parallèle, il faut chiner des chemises. Toute ma famille participe à la chasse. Ma mère et mon frère en ont acheté 88 cet été. Elles sont souvent neuves, stockées dans des greniers de châteaux.»

Slow fashion

Collant à la fois aux envies d’un ailleurs exclusif, riche en anecdotes si prisées par le tourisme expérientiel, et à la fois à la mode des pièces témoins d’histoire nous reliant à une période moins anxiogène, Kilometre Paris est en pleine ascension. «Je rêverais d’ouvrir une boutique en nom propre. Plutôt que de m’installer dans une artère «mode», je préférerais être rue de Rivoli à Paris ou sur Times Square à New York, où l’on ne trouve pas un souvenir de qualité de ces capitales. Nous sommes une marque de «souvenirs de demain». J’imaginerais un couloir ultra-technologique avec trois chemises suspendues. Juste pour toucher et s’étonner du travail de la main. Tout serait sur commande avec pourquoi pas quatre mois d’attente pour promouvoir la slow fashion! Des vendeuses hôtesses de l’air habillées en Courrèges 2020 livreraient des bons plans sur les destinations brodées. Une ambiance high-tech futuriste en contraste avec le côté artisanal de la marque.»

Toujours plus de voyages en perspective, donc. Sur la côte amalfitaine dans quelques jours à bord d’un paquebot avec la jeune jet-set italienne, avant São Paulo pour un projet qui mettra artisans et artistes en relation, aux côtés de Pascale Mussard, créatrice de la marque Petit h d’Hermès. Alexandra Senes ne souffre jamais du décalage horaire. Son secret? Ne jamais manger dans l’avion, ne pas regarder la durée du temps de vol, ni l’heure qu’il est chez soi. Puis s’approprier illico la chambre d’hôtel en défaisant ses bagages – même pour vingt-quatre heures – et en cachant les horribles magazines publicitaires et les télécommandes dans les tiroirs.

Lire encore:  Mode: une puissante ode à la diversité des physiques.

Publicité