Il reçoit à l’aise dans ses pantalons de velours côtelé et sa chemise kaki. Au premier regard, la dégaine est monochrome, formelle mais étudiée. Dans son studio en banlieue zurichoise, Alfredo Häberli semble sorti d’une excursion dans le bush australien. Ou la pampa argentine… Puis l’œil s’attarde sur les détails: les rabats jaune poussin des poches et des épaulettes de sa surchemise; la chevelure poivre et sel qui fait écho à la blancheur de ses baskets et au col de sa chemise. L’homme n’a pas encore prononcé un mot, mais, déjà, sa tenue en dit long. A 57 ans, auréolé du prestigieux Prix du design suisse en 2014, il apparaît comme un concentré de rigueur helvétique et de folie argentine. Jusqu’à son patronyme.

Alfredo Häberli conjugue cette double identité depuis toujours. Son arrière-grand-père avait quitté la Suisse pour s’installer en Argentine. A 13 ans, Alfredo fera le voyage inverse, direction Zurich. Mais c’est à Cordoba déjà qu’il a ses premiers émois pour le design et les objets. Quand il se remémore cette enfance sud-américaine, Alfredo Häberli évoque cette conviction et cet attrait pour les métiers créatifs. Un penchant presque naturel qui constitue l’ADN familial. Ses parents travaillent dans l’industrie de la mode avant de gérer un hôtel-restaurant. Un oncle architecte est très présent dans la maison des Häberli. Et c’est le grand-père qui lui apprend à dessiner.

Le design par l’architecture

Puis il découvre le design, préadolescent. Aujourd’hui, il en parle comme d’une révélation: «Je m’intéressais beaucoup aux objets du quotidien, leur fonction et leur esthétique. Mais un jour, j’ai réalisé qu’il y avait des êtres humains pour penser ces objets; que tout ne dépendait pas d’une usine pour les produire.» En 1980, la famille Häberli quitte l’Argentine pour s’installer à Zurich. Alfredo se souvient encore du choc culturel: «J’avais beau avoir le passeport suisse, je ne parlais pas la langue.» Profondément latin, le futur designer trouve alors du réconfort lors d’un premier séjour à Milan. Il y découvre les créations des célèbres designers Achille Castiglioni et Giorgetto Giugiaro. Puis, il apprend qu’il existe une formation dans le design.

Alfredo Häberli marque une pause dans sa biographie, se tire un premier café et ajoute: «Mes parents ne m’ont jamais bridé dans mes choix. Au contraire. C’était donc simple de leur avouer mon envie de me former dans le design industriel. Mon père m’a répondu que j’avais choisi un métier difficile, mais une profession magnifique. Ce soutien et cette philosophie sont primordiaux. Ils mettent en avant la créativité avant le besoin économique de vivre de son métier.» Le Zurichois viendra au design par l’architecture: «Après quatre ans d’études, j’ai réalisé que je préférais la taille d’une pièce à celle d’un immeuble. C’est une échelle d’expérimentations qui me correspond mieux, plus proche de mes tripes et de mes ressentis.»

Cette approche organique et humaniste transpire dans tous ses travaux. Des assises pour la grande marque italienne Moroso aux luminaires danois d’Astep, des voitures BMW à l’hôtel zurichois 25hours, en passant par les show-rooms de Kvadrat, Camper ou encore Aesop… Le designer passe du petit au grand, de l’architecture à la scénographie avec le même souci de coller aux besoins de l’époque et aux usages des gens: «Depuis toujours, je rêve de produire des objets que l’on touche tous les jours, qui font partie du quotidien. L’exclusivité et les séries limitées ne m’intéressent pas, parce qu’elles se destinent à une clientèle privilégiée. C’est pour les mêmes raisons que je préfère concevoir un immeuble d’habitation à une maison individuelle. Ce sont des lieux de vie où les êtres se croisent.»

Poésie et minimalisme

Ce besoin de démocratisation lui fait dire que «le bon design ne doit pas coûter cher». Il le pousse aussi à collaborer avec des marques plus populaires, comme dans la curation des Ateliers Pfister depuis 2010. Et un jour, Ikea? «Nous avons eu des contacts il y a des années. Ils font de bonnes choses, mais leur modèle de rémunération est incorrect.» Voilà qui est clair. Alfredo Häberli n’en fait pas mystère: il parle et travaille avec ses tripes et assume ses choix. Une qualité à l’époque où le mot design semble se perdre dans sa définition au point de ne plus dire grand-chose. Ou d’en dire trop. Car aujourd’hui, tout est design. Cela ne perturbe pas Alfredo Häberli outre mesure. 

Depuis trente ans, le designer suit sa propre ligne, celle de ses émotions et de l’instinct: «J’aime la réduction dans le design. J’aime ce pouvoir de réduire un objet à sa plus stricte fonctionnalité, sans chichis, sans ajouts. Mais il faut que cet objet me parle, qu’il me raconte une histoire, qu’il me prenne à l’estomac. Ce retour à l’essentiel et à l’émotion m’habite depuis toujours, mais plus particulièrement depuis que je suis devenu père il y a vingt ans, souligne-t-il. Dans leurs premières années, les enfants ont cette extraordinaire capacité à réagir avec leurs tripes et leurs émotions instinctives. J’ai dessiné des meubles pour les enfants. Dans les deux secondes, vous savez s’ils vont adopter ou rejeter votre création. J’aime cette franchise et cette immédiateté.»

Rigoureux et méthodique, le designer abhorre pourtant les cadres qui nuisent à la créativité et aux émotions: «Je suis un mélange de précision suisse et d’émotivité latine.» Cette approche détonne dans une culture du design suisse parfois stricte: «J’en ai un peu souffert à mes débuts. Durant mes études, les professeurs ne parlaient que de formes et de fonctions. Vous ne pouviez pas parler de couleurs et d’émotions. C’était une conception du design très germanique, pratique, concrète et codifiée. Mais pas très poétique. J’ai donc voulu réconcilier ces deux natures de ma personnalité et les exprimer dans mon travail. Vous savez, je suis un gars marrant, mais exigeant.»

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La quête de liberté

Mais face à de prestigieux clients aux attentes arrêtées, il n’est pas toujours facile de revendiquer cette liberté: «Je suis beaucoup plus libre que d’autres designers, réagit Alfredo Häberli. Les clients viennent avec une demande précise comme du mobilier ou des luminaires, mais je suis entièrement libre dans mes propositions. Je hais par exemple les briefings clients. Je n’en ai pas besoin. D’ailleurs ils ne servent à rien, car un briefing s’inspire toujours d’un objet existant. Ce n’est donc pas intéressant. Je préfère explorer de nouveaux territoires. Cela requiert énormément de confiance de la part du client et du lâcher-prise. Mais c’est plus stimulant et créatif.»

La créativité d’Alfredo Häberli se niche dans ses fils capillaires: «J’ai beaucoup de cheveux blancs parce que je réfléchis énormément. Chacun d’eux correspond à une idée. Il m’en vient une dizaine par jour.» Le designer se lève et promène son mètre 90 dans son studio quasi désert. Il balaie du regard ses murs jonchés d’objets du quotidien: une paire de baskets, des ciseaux, une tétine, des cuillères, un morceau de tissu ou de métal… Ces centaines de reliques sont des sources d’inspiration pour de futurs projets. Ils transforment son studio en cabinet de curiosités.

D’ailleurs, après trente ans de carrière, a-t-il encore un fantasme de designer? «J’en ai plein. Je veux continuer à produire des objets pour les enfants, concevoir un voilier et un vélo. Le vélo est un objet extrêmement intéressant. Il fonctionne sans moteur. Juste à la force des muscles. J’aime cette intersection entre le corps et l’objet.» Un comble pour ce phobique du sport. Mais peu importe. L’idée lui saisit l’estomac.

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Artisan du quotidien

Alfredo Haeberli se raconte à travers cinq de ses créations

«Essence», Iittala, 2001

«Mes parents tenaient un hôtel-restaurant. J’ai donc mis beaucoup de mon héritage personnel dans ce projet de verres pour la marque finlandaise Iittala. Mon objectif était de créer l’équilibre entre la tradition et la modernité; la célébration et l’usage quotidien. Le détail le plus difficile à réaliser était l’insertion de la tige dans la plaque inférieure complètement plate du verre à vin. Le verre à eau, lui, est dépourvu de tige et peut être utilisé comme verre à shot ou un verre à vin de table dans sa fonction quotidienne.»

Hôtel-restaurant 25hours, Zürich West, 2012

«Cet hôtel est une déclaration d’amour à ma ville d’adoption. Il est truffé d’interventions artistiques et graphiques propres à Zurich. Les clients peuvent donc déambuler comme dans un musée ou une galerie d’art. En quelque sorte, l’hôtel devient un guide urbain tridimensionnel sous forme de décorations, d’objets et de citations. L’intérieur devient ainsi un miroir de la ville. A cela s’ajoute une forme d’élégance et d’humour dans l’aménagement intérieur pour se sentir chez soi tout en s’émerveillant comme des enfants.»

«Take a line for a walk», Moroso, 2003

«La méthode de modélisation du prototypage rapide a servi de point de départ à cette conception. A l’époque, je lisais un livre sur Paul Klee dans lequel il disait que lorsqu’il dessinait, c’était comme s’il se promenait avec le trait de crayon. Cette expression m’a donné le thème final: concevoir une structure légère pour un fauteuil de salon aux ailes énormes. La version rembourrée est arrivée un an plus tard. Pouvoir s’y asseoir sans se soucier de ses chaussures était un petit détail dans cette structure autonome.» 

Küchenblitz, Betty Bossi, 2010

«Jamais je n’aurais imaginé que la conception d’un robot de cuisine soit si compliquée. Il faut que toutes les pièces se dissocient pour être lavées et rangées. Mais c’était passionnant de revoir un classique ménager des années 1970. Il s’agit d’une création astucieuse et innovante, dotée de fonctionnalités puissantes qui permettent de préparer des plats savoureux de manière simple et rapide. Fabriqué en plastique gris et rouge, avec des baguettes en acier inoxydable, ce robot de cuisine haut de gamme est hygiénique, inodore, robuste et durable.»

«Haussicht», Baufritz, 2016

«L’objectif principal était de développer une nouvelle vitrine pour l’expertise de Baufritz dans la construction en bois. Elle devait être indépendante, contemporaine et unique. Le rez-de-chaussée est un étage calme, un espace privé, un peu comme le pont inférieur d’un bateau. Une arche, dans le meilleur sens du terme. Le premier étage est un espace généreux, inondé de lumière, contenant une cuisine, un coin repas et un balcon avant, comme le pont supérieur d’un bateau. Il n’y a pas de piliers et presque pas de murs solides, une sorte de loft ouvert avec des fenêtres continues.»