On connaît les superstars de l’âge d’or (Charles & Ray Eames, Knoll, Herman Miller). Mais existe-t-il un design américain contemporain ? Alors que les éditeurs européens semblent dominer le marché du design pointu, aux Etats-Unis les grandes maisons restent concentrées sur les classiques ou le mobilier de bureau. Fondée en 1980, leur challenger Bernhardt Design édite les plus grands designers internationaux sous l’impulsion de son président Jerry Helling qui a fait de la marque l’un des meilleurs ambassadeurs d’une nouvelle culture américaine du design. « Cette culture n’avait pas disparu. Disons qu'elle était en sommeil», explique-t-il. « Cela a changé ces dernières années avec la nouvelle génération de designers américains qui fait un travail extraordinaire. Des éditeurs européens produisent leur travail, présenté dans les foires à travers le monde. De quoi commencer à admettre que oui, les Etats-Unis jouent désormais un rôle vital dans le monde du design ». Si quelques noms sont en effet présents dans les catalogues des grandes marques italiennes ou françaises comme Jeffrey Bernett, Todd Bracher ou Stephen Burks, beaucoup de jeunes studios refusent encore d’adhérer à l’idée qu’il faut être édité en Europe pour être un designer reconnu aux Etats-Unis.

 Cette nouvelle scène du design américain se distingue par un retour à la tradition américaine de l’artisanat, du bois et du verre en particulier. Tout en s’éloignant de la tendance rustique qui a caractérisé la décoration US ces dernières années. Des bars de Brooklyn aux magasins de Los Angeles en passant par les hôtels de Portland, de nombreux labels revendiquent ainsi une approche à la fois esthétique et durable. Le Made in America redevient essentiel, de pair avec l’utilisation de matériaux nobles et locaux. Cette tendance, initiée au début des années 2000 par la créatrice de luminaires Lindsey Adelmann ou par BassamFellows, un studio qui a su à la fois diriger la création de Herman Miller et produire des éditions artisanales, se fait toujours plus forte. « L’intérêt croissant pour la qualité, le savoir-faire et le patrimoine est une correction naturelle de trente années de globalisation et de production de masse», souligne Jerry Helling.

La durabilité comme élément clé

Craig Bassam et Scott Fellows ont, dès la création de leur studio en 2003, fait de la durabilité un élément clé de leur mission. Définie comme la volonté de replacer l’artisanat et la beauté au cœur des modes de vie contemporains, elle cherche à travers des collaborations avec des artisans à rétablir le lien émotionnel suscité par l'objet 100% fait main. Leur vision d’un nouveau type de marque de luxe américaine, combine projets architecturaux, décorations intérieures, meubles aux finitions fascinantes de perfection, vêtements ou accessoires et pousse jusqu'à la création artistique pour de grandes maisons. C’est ainsi Craig Bassam et Scott Fellows ont conçu il y a quelques années le nouveau siège administratif du Suisse Bally et développé le concept de ses magasins en associant chêne européen et savoir-faire helvétique.

 Qualité exceptionnelle, production locale et esthétique sont également à l’origine de Kalon Studios, fondé à Los Angeles en 2007. Johannes Pauwen et Michaele Simmering cherchaient à établir une approche plus visionnaire et consciente du design sur le marché américain où ce manque de démarche était flagrant. Leur raisonnement sans compromis a donné naissance à des ensembles sofa, table et tente d'indien pour les enfants au design très contemporain, faits pour durer longtemps. Depuis 2011, une petite partie de leur catalogue est fabriquée en Europe pour le marché local alors que le American Made constitue la majorité de leur production. «Il a été extrêmement difficile pour nous de persévérer avec une fabrication domestique au cours des années. Les Etats-Unis possèdent un magnifique savoir-faire mais qui se meurt», explique Michaele Simmering. Afin de préserver ces techniques, nous avons décidé de créer notre propre manufacture. Nous exécuterons également des commandes pour d’autres marques ailleurs dans le monde qui seraient fières de faire fabriquer leurs meubles en Amérique.»

«Il a été extrêmement difficile pour nous de persévérer avec une fabrication domestique au cours des années. Les Etats-Unis possèdent un magnifique savoir-faire mais qui se meurt»

Egg Collective qui a remporté le dernier American Honors Award, récompense lancée par Bernhardt Design afin d'encourager les jeunes talents, produit ses tables en verre et ses luminaires néo art déco dans son propre atelier en collaboration avec une communauté de petits fabricants. Stephanie Beamer, Crystal Ellis, and Hillary Petrie ont fondé le studio en 2011 avec pour philosophie la préservation de l’héritage américain, à travers une fabrication locale et artisanale tout en portant une attention extrême aux détails, à la surface, à la forme, simple et inspirée de chaque élément. Les matériaux naturels sont choisis par le trio en fonction de la patine qui les rendra plus beaux encore avec le temps.

«Notre Happy Place»

Alors qu’ils sont tout aussi attachés à la qualité de la fabrication et réalisent tous leurs produits dans leur atelier de Brooklyn avec une matière première locale, les fondateurs du jeune Bower Studio mettent, eux, plutôt l’accent sur le processus créatif. «On l’appelle notre «Happy Place», ce flou entre art et design, nous explorons des détails, des éléments, des formes et les expérimentons sans trop savoir ce que donnera le produit fini. Nous voyons réellement le design comme un moyen d’expression artistique», s’enthousiasment Danny Giannella et Tammer Hijazi. Le résultat est sophistiqué. L'harmonie entre des couleurs pâles et le mélange de matières, toujours naturelles, donne cette touche d'esthétique nouvelle à leur production.

 Cette jeune garde de designers impressionne donc non seulement par son exigence face à la production de masse, mais aussi par ses choix résolument artistiques. Comme le souligne Philippe Cramer, le designer genevois formé à New-York, « une majorité de ces créateurs assume une approche très esthétique, ce qui les différencie des européens généralement plus enclins à travailler autour d'un concept et de bannir ou du moins se méfier de l'idée du beau. La nouvelle vague de designers américains semble ne pas s'encombrer d'histoires a raconter, d'idées à défendre. »