élégance masculine

AMERICAN style(s)

Une multitude d’images et d’icônes, à l’échelle d’un continent. Inspirés de multiples cultures et empruntés à un nombre pléthorique de vestiaires, les styles américains définissent une marque de fabrique indigène unique, exportée par le cinéma aux quatre coins de la planète. Autant de styles qui racontent chacun une histoire, celle d’un pays aux épaules larges

Deux images, choisies arbitrairement dans le kaléidoscope des styles qui étincellent outre-Atlantique. D’abord celle d’une Amérique conquérante, brutale, flamboyante. Celle d’un gangster de cinéma, devenue culte. Michael Corleone. Porté par l’élégance des sublimes costumes dans lesquels il s’assoit à la tête d’un empire, le fils d’immigré sicilien prend les rênes de l’entreprise mafieuse exportée par son père en Amérique.

Complet-veston aux épaules larges, Al Pacino devenu «Le Parrain», dans l’œil de Coppola. «Si vous voulez une vie importante, habillez-vous en conséquence», semble-t-il plastronner. Contrairement à son père Vito, natif du Vieux Continent, Michael est né, lui, en Amérique. Là où tout est possible. On devine dans ses atours la tradition sartoriale et le savoir-faire artisanal qui trahissent ses origines. Mais les épaules et la carrure, empruntées aux stars hollywoodiennes des décennies précédentes, sont la marque de fabrique d’un style indigène, qui célèbre le mâle viril et conquérant. Le costume, vecteur de puissance, vitrine de la réussite, allégorie de la prospérité exhibée à la face des autres.

Et puis JFK. Kennedy en famille, pieds nus sur une plage de Newport. Cardigan bleu marine, chino beige retroussé, Wayfarer en couronne. Avec en filigrane une Amérique de l’intelligentsia, décontractée et sûre d’elle, une terre de réussite et d’apparence, un pays au charisme fulgurant. Une élégance naturelle, éblouissante.

Dépassé le classicisme rigoriste et grisâtre des Pères pèlerins. Avec John Fitzgerald Kennedy, le style américain s’exprime cette fois dans sa version sportive, colorée et décontractée, le style «preppy», né dans les universités qui forment l’élite intellectuelle du pays. Loin des boutons de manchette vendus en sachets et de ces chemises blanches qui s’achètent en piles. Quelques décennies plus tôt, la jeunesse dorée et sportive s’était sentie à l’étroit dans ses costumes étriqués Nouvelle-Angleterre, à l’endroit même où les fondateurs de l’Amérique ont débarqué du Mayflower, trois cents ans plus tôt. Elle inventera le style casual, une mode née dans les universités de l’Ivy League.

De vrais hommes. Des athlètes à la carrure massive, dans un pays qui s’est bâti en cherchant systématiquement à passer l’épaule. Des colosses taillés dans le roc, avec un champ des possibles à l’échelle d’un continent.

L’Amérique est le pays des rêves en grand, exportés dans le monde par Hollywood et ses icônes, cow-boys et gangsters en tête. «Faire l’Américain.» Un axiome développé aux quatre coins de la planète, pas uniquement par les petites frappes qui veulent jouer aux truands XXL.

L’Amérique est un pays de plein air et de mouvement, où l’homme plus que n’importe où ailleurs a été façonné par son milieu et son histoire. Les mâles y sont robustes car ils y gardent des troupeaux dans une nature infinie qui célèbre la force, activent des derricks, bâtissent des gratte-ciel. L’Amérique est une terre éponge qui absorbe cultures et héritages, assimile à tour de bras. Décomplexés par la possibilité de passer d’une classe sociale à une autre bien plus facilement que dans la vieille Europe sclérosée par ses codes, les hommes y ont inventé un style vestimentaire protéiforme et unique.

«Deux univers juxtaposés viennent simultanément à l’esprit, dit Leyla Belkaïd Neri, designer et anthropologue de la mode. L’héritage de l’élégance britannique classique portée par le cinéma, Clark Gable en tête. Et puis le sportswear hérité des cow-boys du Far West et inventé par une élite de plein air, qui pratique des sports plus physiques et moins formels qu’ailleurs. L’Amérique est un pays où les hommes se sont retroussé les manches pour défricher leurs terres. Cette attitude se retrouve dans leur manière d’aborder leurs vêtements.»

«Quand je pense élégance américaine, je pense à Tom Ford et ce qu’il a réutilisé du cinéma américain, note Jean-Hugues Dubo, le consultant de mode parisien de l’agence Poulain & Proust. Je pense aussi aux frères Ewing dans Dallas. Une veste sophistiquée aux revers larges mais une silhouette cool. Trois couleurs: marine, ciel et beige. C’est aussi l’image des Kennedy et celle du Texan sophistiqué. Le gardien de vaches endimanché grâce à l’argent du pétrole et l’élite universitaire. La côte Est et l’Amérique profonde. Le pays où le cow-boy du dimanche et le banquier du vendredi se retrouvent dans leur accoutrement.»

L’élégance est d’abord une affaire de silhouette et donc de corps, rappelle en outre Jean-Hugues Dubo: «Ce n’est pas l’habit que j’ai sur les épaules qui fait de moi un homme, ce sont mes épaules elles-mêmes. L’élégance c’est le physique. Derrière les vêtements, on parle au fond de typologie de corps.»

Cary Grant, Charlton Heston, Clint Eastwood, Don Draper… Comment vêtir de tels colosses? Pour habiller ses hommes, l’Amérique a d’abord puisé dans le savoir-faire importé d’Europe, Angleterre en tête. Mais très vite, les mâles américains ont trouvé les costumes anglais ou italiens trop étriqués pour leurs carrures et leurs rêves.

«Le croisement anglo-italien issu de l’immigration a eu une importance énorme, explique Gérard Sené, le tailleur parisien pétri de culture américaine. En débarquant en Amérique, ces émigrés-là avaient la main, et ils ont créé une mode typiquement américaine, qui se reconnaît à ses épaules. Le cinéma américain ce sont des durs aux carrures imposantes.»

Quitte à tricher un peu, pour célébrer un mâle dominant et viril: «Il y avait beaucoup de nains dans le cinéma de l’époque: Edward G. Robinson, Montgomery Clift, Humphrey Bogart… On leur a fait des costards pour les rendre plus balèzes. Ça a donné des carrures démesurées, les revers qui allaient avec, des pantalons flottants. Et des chaussures sucettes parce que les gars portaient du 39 pour certains. Les premières chaussures longues de l’histoire sont nées aux Etats-Unis. On y mettait du coton hydrophile, du papier journal à l’avant pour avoir des bouts durs», ajoute-t-il.

Une silhouette inspirée des tailleurs européens (Savile Row en tête) et ajustée à la corpulence locale. Puis, les jeunes élites s’emparèrent du tweed. Elles le revisitèrent à la sauce des campus universitaires, plaçant le noble tissu au même plan que les cotons produits sur place des vêtements de sport. Boutonnières effilochées, tweeds sur mesure passés de génération en génération, pulls à cols ronds patinés, pantalons kaki qui dansent autour des chevilles, mais toujours avec des mocassins à glands superbement cirés: tel était l’idéal à atteindre pour ces hommes. Le style Ivy League était né.

La mode outre-Atlantique est un catalogue de vêtements souvent pratiques et d’accessoires qui racontent l’histoire du pays. Elle se découpe en deux grandes familles: l’élégance classique importée d’Europe à la sauce US et le «sportswear», né de cet héritage et de l’American way of life qui puise dans des vestiaires pléthoriques: celui des acteurs, des ouvriers, des soldats, des intellectuels, des cow-boys et des Indiens, des rappeurs west coast… Le(s) style(s) américain(s), de Fred A staire à Jay Z .

L’homme qui synthétise le mieux cette Amérique protéiforme est sans doute Ralph Lauren. L’homme qui en puisant dans tous les registres du rêve américain raconte autant d’histoires. Pour faire rêver la planète. L’homme n’est pas grand. Il a les épaules larges.

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