MODE

Ana Girardot, d’un habit à l’autre

Nouveau visage de la maison Roger Vivier, l’actrice française, qui vit entre Hongkong et Paris, passe du cinéma à la mode avec la joie des beaux jours

Il pleuvait des cordes à Paris, la veille du défilé haute couture de Chanel au Grand Palais. On attendait Ana Girardot sur les canapés en velours d’un petit hôtel de la rue Cambon. Elle est arrivée pile à l’heure dans un long manteau tissé prince de galles. La tenue allongeait sa fine silhouette ponctuée d’un chapeau fedora foncé. Radieuse. Elle se disait fière de sortir de chez Chanel en même temps que Sofia Coppola, également amie de la maison au double C. «Je l’admire beaucoup et rêverais de tourner avec elle. Ses films sont comme des fresques en mouvement. Chaque détail, chaque couleur devient un élément pictural.» Comme la réalisatrice américaine, l’actrice française est une passionnée de mode. Après avoir lancé la ligne de sacs en cuir Ana G. et dessiné une collection pour la marque Pablo, elle prête son image à Roger Vivier, qui vient d’annoncer le départ de son directeur artistique Bruno Frisoni après seize ans de création.

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Pour la campagne printemps-été 2018 de l’historique maison française, Ana Girardot a eu le privilège de poser devant l’objectif de Sonia Sieff. Sur les toits du Panthéon. «J’ai grandi dans le quartier, étudié mon bac à côté. Me balader, très désinvolte, sur le toit d’une institution où réside l’âme de ces grands hommes et grandes femmes avec ces chaussures orange, j’ai trouvé ça très chic». D’autant que le style de la maison la ramène à un certain héritage d’élégance. La première personne à porter du Roger Vivier était sa grand-mère paternelle, une femme très moderne qui travaillait dans une agence de pub et dont le dressing ferait pâlir beaucoup de Parisiennes. «Avec ma mère, elles m’ont transmis le goût des grands manteaux, d’être toujours bien habillée, de sentir bon. C’est donc génial de jouer à mon tour avec la modernité de la nouvelle collection Roger Vivier, parfois sophistiquée, parfois cool, que j’aime mixer avec un jean ou une robe.»

L’appel des plateaux

Fraîche, spontanée, Ana Girardot cultive sa gaieté depuis l’enfance. A l’époque déjà, le cinéma est omniprésent. Son père, Hippolyte Girardot, compte près de 80 longs métrages à son actif, tandis que sa mère, la comédienne Isabel Otero, est connue pour incarner Diane, femme flic, à la télévision. «J’ai reçu une caméra très tôt, c’était mon jouet préféré. Je me suis mise à faire des sketchs. Parfois avec ma mère, qui est un clown.» Sans pour autant sentir une vocation précoce pour le métier. «Je voulais être tout sauf mes parents. J’ai failli être styliste. J’aimais le costume. Je faisais des croquis. Puis j’ai réalisé que ce qui me plaisait vraiment, c’était créer un personnage.» Un premier appel qui se confirme face au jeu d’actrice de Marlène Jobert dans un film de Michel Audiard (Faut pas prendre les enfants du bon dieu pour des canards sauvages), qu’elle visionne plus tard. Mais pour faire son propre chemin, elle part se former à New York.

Les vêtements sont tellement importants. Il suffit de voir une robe pour comprendre le personnage d’un film

Ana Girardot

De retour à Paris en 2009, elle se trouve un agent et tente les castings avec un vrai désir d’apprendre, sans se prendre au sérieux. Une humilité appréciée dans le milieu du cinéma. Repérée dans Simon Werner a disparu…, premier film de Fabrice Gobert présenté à Cannes, elle enchaîne avec la série Les Revenants, le biopic Cloclo, le thriller La prochaine fois je viserai le cœur, le film sur Pablo Escobar Paradise Lost et Un homme idéal. L’an dernier a été prolifique avec trois films dont Ce qui nous lie de Cédric Klapisch, qui marque sans doute un moment clé dans sa carrière. «En plus de faire partie des trois meilleurs réalisateurs français, Cédric est très loyal. Une histoire se construit en principe avec lui sur la durée.»

Façonner un style

Son talent confirmé pour les plateaux ne l’éloigne pas complètement des tissus. «Lorsque je suis choisie pour un film, je participe à tout le travail en amont avec la costumière. Les vêtements sont tellement importants. Il suffit de voir une robe pour comprendre le personnage.» Pas étonnant, donc, que la force qu’elle donne à ses tenues transparaisse souvent dans ses films. On la revoit dans sa robe courte jaune aux motifs seventies et ses bottes en cuir brun, en Isabelle Forêt traversant seule le jardin du moulin de Dannemois, là où se réunissait la tribu de Claude François. «Je me souviens de cette tenue. La costumière m’avait emmenée dans un entrepôt en banlieue où sont stockées uniquement des pièces des années 60 et 70. Tout est classé par style, par taille. J’en avais le tournis!»

L’actrice va même jusqu’à garder un morceau du costume d’un ancien personnage qu’elle ajoute à un nouveau. Comme pour aller d’un habit à l’autre. D’une vie à la suivante. Ce peut être une veste, un foulard, une broche. C’est très discret. Même la costumière ne le voit pas. Preuve du sérieux avec lequel elle construit ses rôles. Car choisir le vêtement juste n’est qu’une partie de la préparation: elle passe des heures à écrire sur ses personnages. A trouver une manière de bouger, de parler qui ne soit pas la sienne mais la leur. A leur façonner un caractère, un style, un monde, une playlist qui dépassent de loin leurs répliques. Notamment sur Pinterest, où elle consacre un mur à chacune des femmes qu’elle incarne.

Ombres discrètes

Polie et conciliante, Ana Girardot n’a jamais ressenti le besoin de faire sa révolution. Mais comme toute actrice, elle n’échappe pas à la peur et aux doutes. Des ombres discrètes. «Pendant longtemps, je détestais par exemple les imprévus, au point que si on changeait de projets pour la soirée à la dernière minute, il me fallait des heures pour m’en remettre. Mais je m’améliore.» Le métier d’actrice invite la jeune femme à aller au bout de certaines émotions qu’elle n’exprime pas dans la vraie vie. A commencer par la colère. «Ma mère n’arrête pas de me dire qu’il faut que j’en fasse quelque chose. Je n’explose jamais. Quand je la sors, c’est comme être ivre, je perds le fil de la conscience. Du coup, c’est toujours très angoissant de la jouer, parce qu’elle n’est pas du tout contrôlée.»

En attendant d’incarner une femme à la Erin Brockovich, «tout ce que je ne suis pas: elle se fiche de ce que les gens pensent», qui la changerait des rôles de sœur ou de compagne, Ana Girardot, qui fêtera ses 30 ans en août prochain, continue de faire des allers-retours entre Paris et Honkong, où vit son amoureux Arthur de Villepin, fils de l’ancien ministre français Dominique. Des sourires au cœur.

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