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Une immense verrière a poussé en lieu et place du mur d’enceinte, laissant apparaître l’ancienne tour de garde.
© (Arnaud Spani)

Architecture

Les anciennes prisons de Lyon libèrent l’esprit

Vidés en 2009 de leur population carcérale, les pénitenciers Saint-Paul et Saint-Joseph abritent désormais l’Université catholique. Cette subtile reconversion par le savoir est une réussite

En 2012, des yoyos étaient encore enroulés dans les barbelés ou pendaient par les fenêtres des cellules. Dans le jargon, un yoyo est une corde lestée d’un récipient qui lancée à travers les barreaux permet de récupérer chez le voisin du dessous ou du même palier divers objets. A Lyon où la prison était implantée au cœur de la ville, ces yoyos ravitaillaient aussi certains détenus depuis l’extérieur. Quatre années plus tard, le pénitencier Saint-Paul s’est fondu dans un décor estudiantin, intello, de haute élégance.

Place des Archives, derrière la gare de Perrache, une immense verrière a poussé en lieu et place du mur d’enceinte, derrière laquelle on discerne l’ancienne tour de garde, conservée dans l’état mais rafraîchie. En ce moment, Lyon est en train de chahuter son quartier Confluences (là où le Rhône et la Saône se rejoignent) et sort de terre (les racines) et du ciel (les rêves) une cité mutante de 150 hectares en presqu’île. Mais l’on n’a pas omis de faire du neuf avec du vieux.

Les prisons Saint-Paul et Saint-Joseph bâties au milieu du XIXe siècle et vidées de leur population carcérale en 2009 se sont muées en lieu d’ouverture et du savoir. A la rentrée 2015, l’Université catholique de Lyon (UCLy) a inauguré là son nouveau campus qui accueille 6000 étudiants. «Transformer une prison en université, c’est transformer un lieu d’enfermement en espace de liberté», explique le recteur de l’UCLy, Thierry Magnin, dans un document de présentation du projet intitulé «La vie grande ouverte». En 2009, la démolition pure et simple des deux prisons était envisagée par le préfet. L’Etat avait besoin d’argent et le lieu surnommé la Marmite du Diable était devenu insalubre, surpeuplé, avec un fort taux de suicide. «Mais sitôt l’annonce faite de raser l’endroit, il y a eu une levée de boucliers, la population aimait à sa façon ce patrimoine qu’elle longeait chaque jour», indique l’urbaniste et architecte Thierry Roche, un des concepteurs du projet. Bon nombre de grands délinquants (des membres du gang des Lyonnais par exemple) ont séjourné à Saint-Joseph ou Saint-Paul. Mais le plus célèbre prisonnier demeure Klaus Barbie, l’ancien chef de la Gestapo pour la région lyonnaise, qui y fut détenu jusqu’à la fin de sa vie.

Projets loufoques

A la fin de 2009, un appel à idées est lancé et des projets très divers comme la construction d’un centre aquatique ou loufoque comme un vaste terrain réservé au paintball sont adressés à la préfecture. Mais sera retenue la reconversion des prisons en établissement d’enseignement supérieur proposée par l’Université catholique de Lyon, à l’étroit dans ses murs de la place Bellecour.

Commence un immense chantier. Il fallait vite évacuer le caractère oppressant: les murs d’enceinte hauts de 7 mètres tombent, entraînant dans leurs chutes barbelés et filets anti-hélicoptères, des cours de promenade et des bâtiments de détention font place à de grandes structures ultramodernes. Mais la mémoire des lieux est respectée puisque 50% du bâti d’origine est conservé. «Le cahier des charges imposait de ne pas toucher à certains éléments architecturaux. Le mur d’enceinte continue à ceinturer le campus à un mètre de hauteur et la structure principale en forme d’étoile composée d’une rotonde centrale et de cinq ailes abritant les cellules a été conservée. Les services administratifs de l’université s’y sont installés», précise Thierry Roche. Les cellules, trop exiguës, inexploitables, ont disparu. Les nouveaux bâtiments qui prolongent presque naturellement le bâti originel abritent 70 salles de cours, 20 amphithéâtres, une bibliothèque, des espaces de coworking, un restaurant, une salle de sport. La «Catho» a déboursé 82 millions d’euros entre les travaux et l’acquisition du terrain et du bâti, opération financée par l’emprunt, la vente de ses anciens locaux, le mécénat et les collectivités territoriales. Créée en 1875, l’UCLy est membre associé de l’Université de Lyon, ouverte à tous, suit le cursus universitaire classique avec cependant un enseignement novateur tourné vers l’entrepreneuriat.

Rue intérieure

La verrière marquant l’entrée du campus ouvre sur une rue intérieure qui permet aux étudiants mais aussi aux riverains de «traverser l’université» et de rejoindre l’autre ancienne prison Saint-Joseph, convertie en îlot mixte avec logements et bureaux. «C’est plutôt une traboule, ces passages étroits traditionnels de Lyon qui relient les immeubles», précise Thierry Roche. Et là, des traces écrites sont encore visibles, des sculptures commémoratives, des graffitis inscrits dans la pierre: «Bibi condamné 10 ans, Momo 5 piges, Fanfan perpette». Traces de détenus pour ne pas oublier.

Une galerie souterraine, qui n’est pour le moment pas ouverte au public, file entre les deux anciennes prisons. Thierry Roche confie que des fresques y sont visibles, réalisées en 1988 avec une équipe de détenus par le peintre Didier Chamizo, un ancien prisonnier, l’un des précurseurs français du street art. L’art confiné de jadis se confronte avec le savoir ouvert d’aujourd’hui. Les étudiants de l’UCLy rencontrés paraissent ravis d’évoluer et d’apprendre dans un lieu qui a su se débarrasser de la lourdeur carcérale tout en assumant son identité tenace d’ancien pénitencier. Quelqu’un dit: «J’imagine que des anciens prisonniers entrent ici pour se souvenir et que l’on croise ces gens-là en ignorant qui ils sont, j’aimerais vraiment les suivre et écouter leur mémoire.»


Le curé au cachot

L’Université catholique n’est pas épargnée par les affaires de pédophilie qui secoue l’Eglise lyonnaise. Le nouveau site avait initialement prévu de conserver une cellule en l’état, un appartement-témoin en quelque sorte, pour les visiteurs souhaitant se rendre compte au plus près des conditions de détention. «Du passé faisons entière table rase, l’idée fut finalement abandonnée», indique Thierry Roche. «Ils auraient dû en garder une, elle aurait été vite occupée», arguent des étudiants, un brin ironiques. Car les récentes affaires de soupçon de pédophilie qui mettent en cause des prêtres – agressions sur des mineurs de moins de 15 ans – et éclaboussent toute l’Eglise lyonnaise touchent également l’Université catholique. Un curé du diocèse a été condamné en 2007 à Rodez à 18 mois de prison avec sursis, obligation de soins et interdiction d’exercer une activité professionnelle pour avoir pratiqué des caresses et des attouchements sexuels sur quatre étudiants. Le religieux qui devait éviter tout contact avec des jeunes est cependant toujours en activité. Et il délivrait l’an passé des cours en théologie pastorale à l’UCLy. Cette annonce et les reproches adressés au cardinal Barbarin, archevêque de Lyon, qui aurait gardé le silence, choquent beaucoup de jeunes rencontrés sur le campus. Unanimes, ils estiment que, si les étudiants ont davantage de moyens de défense que des enfants, ils peuvent eux aussi être les victimes de personnes faisant autorité. «L’éducation de beaucoup a été bâtie ici sur la notion de morale religieuse inculquée par les ecclésiastiques, un individu même majeur peut être abusé et se taire à cause de la honte et de la culpabilité qui l’étreignent», résume Claudie, étudiante en sciences économiques. ■

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