élégance britannique

Anderson & Sheppard, sans commune mesure

Affranchi de la rigidité de l’élégance britannique, le tailleur de Old Burlington Street a créé son propre style, entre souplesse et décontraction. Visite des ateliers en compagnie de John Hitchcock, l’un des plus célèbres maîtres coupeurs au monde

C’est à la limite entre Mayfair et Soho, autant dire la frontière entre deux mondes. 32, Old Burlington Street. C’est là, dans un petit bout de rue discret parallèle à Savile Row, qu’Anderson & Sheppard, le tailleur à la coupe la plus caractéristique du royaume, exerce son art centenaire.

Avec Huntsman, Henry Poole & Co, Norton & Sons et quelques autres, Anderson & Sheppard règne en maître sur le Row, à un jet de pierre de Piccadilly, le quartier historique des tailleurs qui doit son nom aux Piccadils, de hauts cols empesés.

Avant de gagner ce sanctuaire, arrêt dans un kiosque. Dans le magazine GQ , un hommage exceptionnel: celui du prince Charles, une icône du style autochtone, qui signe de sa main deux pages sur l’élégance britannique. «Si ce que je me suis laissé dire par les tailleurs et bottiers de ma connaissance est vrai, la ligne classique et intemporelle du style britannique fait des envieux dans le monde entier. Ils m’affirment que leurs carnets de commandes n’ont jamais été aussi remplis de noms d’étrangers, et je ne suis pas surpris par cela.»

Anderson & Sheppard est, avec Turnbull & Asser, le seul tailleur cité. Un nom, mentionné à maintes reprises par Son Altesse royale retient mon attention: un certain John Hitchcock. Cinquante ans de métier, l’un des plus célèbres head cutters (maître coupeur) au monde...

Mains moites et petits souliers, je pousse la porte de l’institution qui ne fait que du bespoke (la grande mesure) depuis 1906, date de sa création. Parquets cirés qui craquent, boiseries antiques, canapé en cuir d’un autre âge. Impossible de recenser le nombre pléthorique de fesses illustres qui s’y sont posées. Boutique en clair-obscur, éclairages artificiels tamisés qui guident vers la lumière naturelle des ateliers attenants, posés sous une verrière géante.

Anda Rowland, la codirectrice, nous reçoit dans la maison où l’on a servi en leur temps Cary Grant, Douglas Fairbanks, Cole Porter, Fred Astaire ou encore Marlene Dietrich, et plus récemment Tom Ford, Calvin Klein et Ralph Lauren. Entre autres. Une gentillesse et une simplicité désarmantes, qui mettent à l’aise à la seconde. Pas la moindre fatuité chez les employés, heureux de partager leur passion.

Comment devient-on client d’une telle maison? «Plus besoin d’être recommandé comme par le passé, explique Anda Rowland, dans un français parfait. Nous venons de faire un costume pour un chauffeur de taxi qui avait économisé 100 livres par mois pour s’offrir le cadeau de sa vie. Un homme qui nous a dit vouloir être élégant aux funérailles de ses amis et pour les siennes!» Compter 3700 livres (5600 CHF) en moyenne pour un deux pièces.

«Le client a le droit de poser toutes les questions. Il peut tout voir. Avant, la boutique elle-même était intimidante. On se trouvait face à un comptoir imposant. Un banc dans le couloir à l’entrée était destiné aux femmes qui accompagnaient.»

Intimidant, le choix des tissus également. Anderson & Sheppard en propose plus de 4000. Deux employés ont pour unique tâche de guider le client dans sa sélection. Le coupeur se charge ensuite de prendre les mesures (27 au total, que seuls les tailleurs de la maison peuvent interpréter), avant de couper le patron puis la veste elle-même. Trois essayages, trois jours pour fabriquer une veste, une cinquantaine d’heures pour réaliser un costume deux pièces. Trois mois d’attente entre la commande et la livraison.

Coupeurs, tailleurs, finishers qui font les boutonnières, repasseurs, etc.: sept ou huit personnes travaillent au total sur un costume deux pièces. Vingt-deux personnes travaillent chez Anderson & Sheppard. Quarante autres tailleurs officient à domicile, exclusivement pour la marque. Une pratique courante à Savile Row.

Le style de la maison? C’est cette fois un certain... John Hitchcock qui se charge de répondre. Nous sommes dans l’arrière-boutique. Le maître coupeur, codirecteur d’Anderson & Sheppard, tourne les talons aussitôt notre question posée. Il quitte sa table de coupe et en revient tout sourire avec une veste en tweed qu’il laisse tomber à nos pieds. Le vêtement s’étale mollement par terre. «Le style Anderson & Sheppard? C’est ça. Si vous faites la même chose avec une veste fabriquée ailleurs sur le Row, elle tiendra debout toute seule comme une armure tellement elle est rigide. Ici, nous avons une approche plus décontractée.»

Toute la philosophie d’une maison illustre, qui, en préservant la quintessence et la beauté du style anglais, s’est affranchie de la raideur des costumes de soldats. «La maison est assez éloignée de la rigidité des convenances anglaises», poursuit John Hitchcok en taillant sa craie. «Proche du décontracté, mais aux antipodes du négligé», précise-t-il.

«Notre histoire n’est pas liée à l’armée, ajoute Anda Rowland. Et la maison n’est pas seulement ouverte à l’establishment. Elle a, au contraire, toujours accueilli les artistes et les créatifs. Dans les années 20, les acteurs d’Hollywood n’étaient pas les bienvenus à Savile Row, sauf chez nous. Nos portes leur ont toujours été ouvertes car les Américains ont toujours été attirés par notre style moins rigide.»

Le secret de la maison? Le soft tailoring et le drape cut . Un travail d’épaule doux avec très peu de padding (le rembourrage en crin). Un léger surplus de tissu au niveau des épaules crée des plis verticaux (drapes): les épaules paraissent plus larges et la taille plus fine. Plus de souplesse et de ­confort dans les mouvements. Ce dont raffole le prince de Galles.

Chez Anderson & Sheppard, les apprentis, au nombre de sept, sont particulièrement choyés. «Dans les années 80, c’était une catastrophe. Aucun jeune ne s’intéressait à notre métier. Cela a complètement changé aujourd’hui, Dieu merci», dit celui qui a, pour sa part, appris le métier à l’âge de 16 ans.

Le bespoke tailoring, un monde machiste? 40 % de femmes sont employées chez les tailleurs du Row. Aucune chez les coupeurs: le contact avec les clients pour les essayages est assez intime. «Vous êtes payés pour ce que vous faites, explique Rosemary tout en cousant un pantalon. Seule la qualité compte.» Et le respect qui va avec. D’abord celui des clients, le plus important, et puis celui des pairs. Savile Row est un petit monde où tout se sait très vite.

Mille cinq cents costumes sont sortis des ateliers l’an dernier. Chiffre d’affaires en 2005: 2,3 millions de livres. 3,4 millions en 2011. «La marge de bénéfice sur un costume est de 12%, détaille Anda Rowland. Pas un cent ne sert à payer autre chose que les matières premières et le savoir-faire des employés. Même si ça semble ancestral, ce que l’on fait ici est très moderne, parfaitement adapté aux attentes des clients, qui ne sont d’accord de payer que pour la qualité. Nous n’avons que 106 ans d’existence. Mais tout le temps de vieillir. Il y aura toujours une demande, tant que l’on fait les choses correctement. Et de toute façon, nous ne savons pas faire autrement.»

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