Lignée

Anna Cleveland et Pat Cleveland, le mannequinat en héritage

Avec sa grâce captivante, le top model Anna Cleveland suit les traces de sa mère, Pat Cleveland, icône de la mode des années 70. Nous avons eu l’occasion de les rencontrer pour parler héritage, complicité et temps qui changent. Entretien croisé.

Une beauté étrange que celle d’Anna Cleveland. Des longues jambes de danseuse et un visage d’un ovale presque parfait, qui aurait pu être peint par Modigliani. Elle a grandi sur les podiums, défilé pour Moschino à l’âge de 4 ans et dix ans plus tard pose pour son premier grand shooting photo en solo pour Vogue Paris. A 27 ans, Anna Cleveland bouscule les codes de la mode comme l’avait fait sa mère, Pat Cleveland, dans les années 1970. Grâce à sa beauté singulière et à son allure théâtrale, Pat Cleveland dépassa tous les préjugés raciaux pour devenir le premier mannequin métis superstar, en ouvrant la voie aux tops de couleur. Elle fut photographiée par Irving Penn et Richard Avedon et défila pour les plus grands, dont Yves Saint-Laurent, Mugler, Valentino et Oscar de la Renta. Aujourd’hui, sa fille Anna défile sur ses pas.

Le Temps:  Comment votre envie de devenir mannequin est-elle née?

Anna Cleveland (A.C.): Quand j’ai porté mes premiers talons à 4 ans et entendu les cliquetis sur le sol de ma maison au bord du lac en Italie. C’est à ce moment-là que j’ai commencé à me dessiner une certaine image de la femme et à voir à quel point la mode avait rendu ma mère forte. Cela fait un an et demi que je m’y consacre à plein temps désormais, et tout va à merveille. J’ai travaillé avec Tim Walker, Steven Meisel, tous les photographes les plus incroyables de l’industrie de la mode. Mais ça reste toujours, pour moi, une manière de me grandir à travers le spectre de la mode.

– Comment vivez-vous ce métier?

– A.C.: Je permets à la neutralité de prendre le dessus. Quand on est mannequin, il faut savoir oublier son ego et s’échapper de soi-même pour aller vers la réalité que le designer dessine. Devenir son caméléon en quelque sorte. En tant que modèle, on se métamorphose.

– Vous avez eu deux modèles dans votre vie de mannequin, votre mère Pat Cleveland, mais aussi votre tante Apollonia van Ravenstein. En quoi vous ont-elles inspirée?

– A.C.: Elles ont été d’une inspiration rare… Voir ces émotions transpirer à travers le papier. Ma tante Apollonia a travaillé avec Helmut Newton. Elle est iconique, intemporelle. Je pense que c’est ce que nous recherchons tous dans la mode: ce moment où l’on capture un instant qui restera à jamais gravé.

– Et votre mère, quel rôle a-t-elle joué à vos débuts?

– A.C.: Je pense que l’on devient un individu en s’inspirant des personnes qui nous entourent. Parfois, on essaie de combattre cela, ça a été mon cas, et j’ai réalisé que ce n’était pas parce que le mannequinat était son élément que ça ne pouvait pas être le mien aussi.

– Pat Cleveland, vous reconnaissez-vous dans votre fille?

– Pat Cleveland (P.C.): Bien sûr! On a eu des parcours similaires. Elle voulait étudier la psychologie, mais cette lumière qui émane de la mode l’a séduite. Elle met beaucoup d’émotions dans ce qu’elle fait. Elle ne le voit pas comme un travail, mais comme un moyen d’exister, de s’exprimer. Elle sait chanter, danser, jouer, elle sait être mannequin. Je pense qu’elle aime ce qu’elle fait, au vu de toute l’énergie qu’elle met dedans. Elle se soucie beaucoup des gens autour d’elle, et c’est une très belle qualité. Elle est sincère dans ce qu’elle fait. Et c’est aussi pour cela que je me vois en elle.

– Anna, y a-t-il d’autres métiers qui vous inspirent?

– A.C.: Beaucoup… comme celui d’acteur. J’ai déjà le sentiment de jouer, le mannequinat c’est du jeu. Ces temps-ci, la noirceur est une mode, les filles ne sont pas expressives, ce qui est aussi une certaine attitude et je l’adopte aussi parfois.

– Est-ce que votre agence a souhaité mettre en lumière vos racines?

– A.C.: Chez Trump Management, durant sept ans, cela m’a desservie et m’a dénaturée en quelque sorte. Ils ne comprenaient pas où je voulais aller. Quand on devient mannequin, on a besoin d’avoir une structure derrière soi, ou un agent qui nous comprend et visualise notre futur bien avant qu’il arrive. Certaines agences tendent à stagner ou ne donnent pas la possibilité de «s’envoler». L’image serait celle d’un oiseau qui doit quitter son nid pour voler… J’ai mis tellement de temps à partir, et tout d’un coup, j’ai rencontré un booker chez IMG à Paris. J’avais déménagé ici parce que je recherchais une nouvelle lumière, un nouvel air… J’avais besoin de changement, je savais ce que je voulais. Et c’est à partir de là que les rencontres se sont enchaînées. La plus déterminante a été celle avec Kyle Hagler, président de l’agence Next à New York, un homme très élégant, qui comprenait qu’être une «fille de» c’est beaucoup plus compliqué qu’on ne le pense, qu’il faut trouver sa propre voie. Il m’a proposé de le faire ensemble. Il était passionné et c’est grâce à lui que Jean-Paul Gaultier m’a sélectionnée. Ce sont toutes des personnes qui visualisent les êtres… Et de là, tout s’est accéléré.

– Etre une «fille de» peut en effet aider à obtenir des entretiens, mais une fois sur place on est seul et on doit montrer ce que l’on sait faire.

– A.C.: Bien entendu. Certaines portes m’ont claqué au nez. Et j’en suis reconnaissante! Ça m’a aidée à comprendre qui je suis, où je veux aller. Je me suis trouvée dans les ateliers de Zac Posen. En travaillant six ans à ses côtés, j’étais au centre de cet environnement si intense, et ça m’a ouvert les yeux sur le métier. 

– Si jeune, vous étiez déjà consciente de vos envies?

– A.C.: Je ne dirais pas que je savais ce que je voulais, mais je n’arrêtais pas de revenir vers ce milieu. J’avais une certaine idée, un ressenti de la femme que je voulais devenir et des personnes dont je voulais m’entourer. Des personnes élégantes, qui connaissent l’importance du vêtement et de l’aspect psychologique de la mode, au-delà du superficiel. La vie est illusion, et la mode est la version la plus extravagante de cette illusion. La mode est de l’art sur jambes. Et on a besoin de certaines personnalités capables de porter cet art et d’y croire pour lui permettre de transcender la normalité. Les choses ont trop souvent tendance à devenir banales. C’est un business après tout.

– Un énorme business, 60 milliards l’année dernière, et ce qui est le plus surprenant, les hommes ont dépensé plus que les femmes.

– A.C.: Je ne savais pas! C’est intéressant puisque cette industrie est la seule dans laquelle les top models gagnent plus que les hommes. Je pense qu’en ce moment, tout est en train de changer. Nous avons tous deux faces et nous voulons les explorer. Le genre est une chose qui s’efface peu à peu: je peux être femme, je peux être homme en apparence, personne ne peut me dire qui je suis. C’est attirant d’avoir les deux choix.

–Pat Cleveland, comment percevez-vous votre fille sur un podium?

– P.C.: Je pense qu’elle met à mal les clichés du mannequin. Elle ne se laisse pas emprisonner par l’ordinaire. Elle se permet d’explorer la vision du designer, de se l’approprier et de la montrer à sa manière. Elle prend son temps pour comprendre l’essence d’une collection pour la retransmettre ensuite.

– Elle est vraiment différente des autres mannequins, elle captive.

– P.C.: Je pense qu’elle est toujours «In the mood for love», il émane d’elle cet état d’esprit. Et pour ce qui est de sa posture, tout doit avoir un sens et sa valeur. Elle est particulière et n’a rien à voir avec tout ce que l’on voit.

– Anna, la plupart de vos collègues mannequins marchent de manière robotique, chez vous, on sent une personne derrière les vêtements. La robe ne vous habille pas, vous l’habillez.

– A.C.: Je vous remercie. C’est une subtilité qui fait une grande différence. Et c’est quelque chose qui est d’autant plus mis en avant quand on parle de haute couture. Il y a tellement de temps et d’énergie investis dans une seule pièce que je veux donner encore plus d’énergie pour que la pièce s’illumine.

– Vous ajoutez une certaine grâce, un mouvement, un regard à un vêtement.

– A.C.: C’est ce à quoi l’on aspire, je pense. Comme quand une femme passe tout près de vous dans le hall d’un hôtel et qu’elle a ce je-ne-sais-quoi qui vous fait fléchir un instant… Je m’exprime lorsque je porte un vêtement, quand je marche, je pense toujours aux personnes qui sont dans l’audience et regardent. Ils ont tous déjà vu tant de choses... Si j’étais à leur place, la dernière chose que j’aimerais voir c’est quelqu’un qui n’a aucun désir de porter le vêtement et d’être là. 

– Quel est votre rêve secret aujourd’hui?

– A.C.: J’aime le jeu, alors j’ai envie de faire de la vidéo. Je pense que c’est une nouvelle façon de s’exprimer aujourd’hui. 

– Quel est le designer avec lequel vous aimeriez travailler aujourd’hui?

– A.C.:Karl Lagerfeld. Je le connais depuis que j’ai 13 ans, je l’appelais «oncle Karl». Il a cette clarté, il sait qui il est et l’image qu’il renvoie. C’est un homme incroyable. Mon frère a posté une citation de Karl il y a peu: «La personnalité commence, là où la comparaison finit.» C’est tellement vrai: nous sommes des individus et nous ne pouvons pas nous comparer à tout le monde tout le temps. Il y a toujours une femme par génération qui fait la différence.

– Les modèles sont-elles rivales entre elles parfois?

– A.C.: Cela vient peut-être du fait que nous sommes toujours toutes comparées les unes aux autres. Mais dans le même défilé, nous ne sommes pas des adversaires, on court dans la même équipe.

– Que pensez-vous de cette nouvelle idée de faire défiler l’homme et la femme ensemble?

– A.C.: J’adore. Pourquoi pas? C’est ne devenir qu’un et plein à la fois. L’impact visuel est énorme, le message puissant. Et c’est en route, les hommes et les femmes se mélangent. C’est beau.

– Et vous, Pat Cleveland, qu’en pensez-vous?

– P.C.: Je pense qu’ils devraient installer des doubles podiums et lancer des concours, qui est plus beau, l’homme ou la femme (rires). En fait, tout le monde devrait défiler ensemble. Rappelez-vous, dans les années 1960, les filles s’habillaient comme des garçons, alors faisons des shows où les garçons seraient habillés avec les collections femmes et les femmes avec la collection homme.

– Anna, quand votre mère défilait dans les années 1970-1980, les top models étaient plus libres, elles pouvaient donner de la personnalité à ce qu’elles portaient. Avez-vous pris un peu de cette liberté?

– A.C.: J’ai le sentiment que ma mère m’a passé le flambeau, sans jamais m’y obliger. Je pense que soit c’est en nous, soit ça ne l’est pas. Et j’aime l’idée d’un héritage, tout comme les maisons de couture ont le leur, je pense qu’une famille a le sien. Et dans mon cas, celui de ma mère est important. C’est beau de le porter et de le défendre à des époques différentes.

– Pat, vous étiez la reine d’une époque, comment ce monde du mannequinat a-t-il changé depuis?

– P.C.: Aujourd’hui, il y a plus d’opportunités, de reconnaissance. C’est beaucoup plus international et la diversité est reine, tout change en permanence. Alors que quand j’ai commencé, nous étions aux prémices de ce système, de cette ambiance. Nous étions mannequins pour peu de monde en fin de compte. Aujourd’hui, ils défilent pour le monde entier.

– Mais à votre époque, vous aviez plus de liberté d’expression en tant que mannequin.

– P.C.: C’était le bon moment pour ça en effet, à cause de l’économie et des personnes, qui avaient plus de temps qu’aujourd’hui. Même pour la presse, des mois s’écoulaient avant que des photos ne paraissent dans des grands magazines ou que des articles ne soient publiés. Et parce que le système était plus lent, nous avions aussi plus de temps pour nous exprimer. Aujourd’hui, les circonstances font que les mannequins doivent être rapides, tout comme la société l’est. C’est ainsi qu’on perd un peu d’identité. Et puis le nombre de designers est tellement plus élevé que lorsque je défilais! J’ai le sentiment que maintenant les défilés servent plus à se montrer qu’à montrer un univers créatif. Avant, les défilés duraient beaucoup plus de temps, c’était comme aller au cinéma (rires). Je me souviens d’un designer qui m’avait dit «marche et fais ce que tu veux». Je me suis lancée et je suis restée si longtemps sur le podium qu’ensuite il m’a dit «ce n’est pas un défilé Pat Cleveland!» Vous savez, chaque paon veut montrer ses plumes!

– Il y avait moins de shootings qu’aujourd’hui d’ailleurs.

– P.C.: Il n’y avait pas autant de photographes et surtout tellement moins de magazines! Paris et Milan en avaient le plus, ensuite les USA et la Grande-Bretagne qui n’en avaient vraiment pas beaucoup… Mais pour vraiment faire vivre un magazine, il fallait être à Milan ou à Paris, les capitales de la haute couture. Et là-bas, vous saviez que vous étiez au sommet de la mode, vous ne pouviez pas faire mieux. Paris a toujours été la ville où les gens sont le plus élégants. Et c’est d’ailleurs encore aujourd’hui la capitale de la mode. Ce n’est pas un hasard si les plus anciennes maisons sont françaises.

– Quel conseil donnez-vous en tant que mère et en tant que professionnelle à Anna?

– P.C.: Il ne faut pas que travailler, il faut aussi jouer, tomber amoureuse. Fais de ton travail ton jeu de prédilection et tu seras heureuse. Et il ne faut pas trop s’inquiéter, car il faut éclore doucement pour ne pas risquer la casse. L’amour c’est comme le champagne, ça pétille, ça fait du bien, mais parfois il faut être sobre à nouveau et être prêt à tout affronter.

– Quel a été le conseil le plus précieux que votre mère vous ait donné au commencement de votre carrière?

A.C.: Elle m’a dit de toujours m’entourer de personnes ouvertes et passionnées, de vivre l’instant présent et d’avancer pas à pas. Nous n’avons pas à tout faire d’un coup.

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