Slash/Flash 

Anna Wintour/Cruella

Et si les people qui nous font rire ou les créateurs qui nous inspirent n’étaient que des avatars? C’est ce genre de question que pose cette chronique. Au rayon «pop culture» rien ne se crée, tout se réchauffe

On l’a surnommée la Dark Vador en jupon. Ou Nuclear Wintour. Sa coupe de cheveux, un carré plus strict que le casque de Guy Parmelin un jour de parade fédérale, a survécu à tous les tsunamis capillaires. Elle-même a régné plus longtemps que 6 présidents des Etats-Unis. Elle a vu naître et trépasser tout ce que la mode a connu de plus barré ou de plus conservateur ces quarante dernières années: le grunge, le bling, le minimalisme, les top-modèles, l’ère du tout-luxe, le porno-chic, la période des designers stars – et il y a fort à parier qu’elle survivra aux selfies (qu’elle déteste) et à Instagram. Comme Karl (Lagerfeld) ou les reines (Elisabeth), on l’évoque par son prénom, Annnnnnna – qu’on prononce toujours un peu à voix basse, comme si elle allait surgir du néant pour fusiller notre allure forcément de traviole.

Anna Wintour, puisque c’est d’elle qu’il s’agit, est la légendaire rédactrice en chef de la version américaine du magazine Vogue dont le poids dépasse souvent le kilo et qui pèse jusqu’à 300 millions de dollars de revenus publicitaires annuels.

Le soleil ne se couche jamais sur son royaume. Lequel englobe le peuple des gens qui s’habillent chaque matin – autant dire la terre quasi entière, dont elle a façonné les codes vestimentaires sans que les plus réfractaires s’en soient rendu compte. Elle a imposé ce qui est aujourd’hui le «power suit» de la majorité des Occidentales – chemisier, robe droite, manteau serré, jupe crayon, chaussure précieuse, petit talon. Avant, la mode était une aire de jeu, une immense malle où chacun rêvait de puiser des costumes qui l’aideraient à changer de vie, voire à échapper à la camisole. Elle a fait de la mode ce qu’elle est trop aujourd’hui: un agent de pouvoir, une cuirasse d’élégance, une déclaration de puissance.

La fin de son règne a beau être annoncée tous les six mois, Anna Wintour ne tremble pas. Sauf lorsque Roger Federer, son idole qu’elle a relookée, coachée, customisée, polie, rhabillée, civilisée, recoiffée et très bien décorée, perd un match qu’elle suit de la tribune VIP, à côté de Mirka. Elle a tellement fait pour l’ascension d’Obama qu’on la voyait déjà ambassadrice des USA. Elle est l’œil de Moscou et celui de Caïn, même s’il est rare d’apercevoir ses prunelles derrière ses lunettes noires. Nike vient de sortir une basket à son nom, la déjà culte AWOK (pour «Anna Wintour OK»). Sinon, elle a aussi été l’amoureuse de quantité d’hommes assez célèbres et souvent plus âgés, dont un certain Bob Marley… La vanne qui la résume le mieux? Cette phrase du chroniqueur Loïc Prigent, que je ne résiste pas à couper-coller ici: «Un jour, Anna Wintour m’a dit: «J’aime votre jupe.» Je l’ai écrit sur mon CV.»

Ah, encore une chose: Le diable s’habille en Prada, c’est elle. Oui, la Wintour a inspiré le personnage de la méchante rédactrice en chef dont les répliques claquent comme des billets aller simple pour le goulag des relégués. La vraie Anna est désormais moins connue que les personnages qu’elle a inspirés… C’est dire le pouvoir totémique et symbolique de cette femme fluette qui quitta l’école à 16 ans.

La fin de son règne a beau être annoncée tous les six mois, Anna Wintour ne tremble pas.

A ce stade de cette chronique, vous vous dites qu’Anna Wintour joue, dans la légende dorée de la mode et dans le panthéon de nos people, le rôle de la méchante. Et je vous concède qu’Anna a plein de points communs avec Cruella, cette folle (de fringues) qui pourchasse les 101 dalmatiens et qui défend le port de la fourrure, cette narcissique blessée prête à tomber sous la coupe du premier couturier qui lui promettra d’être la plus belle en son miroir.

Voilà. Je devais vous raconter la vie d’Anna Wintour. Et je vous ai peint Cruella sur la muraille. Une caricature, en fait. Désolé. Reste une interrogation. La mode est cette façon que nous avons trouvée pour exhiber nos corps, pour les faire parler d’amour, de désir, de sexe, de consolation, de besoin de reconnaissance, pour les faire rêver de métamorphoses et de plaisirs plus palpitants. Est-ce parce que nos corps sont à jamais liés à la faute que nous devons, même dans cette mode qui devrait n’être qu’un champ infini de possibles, inventer des méchantes, des dictatrices, des castratrices, des goules, des méduses, des sorcières, des mauvaises fées fascinantes? Des Cruella et des Anna?


Chroniques précédentes:

  1. Jane/Pénélope
  2. Rihanna/Elisabeth II

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