La visite

Anne Paceo chante les rythmes

De son petit appartement parisien qui la raconte, la jeune instrumentiste française détentrice de deux Victoires du jazz dévoile son goût immodéré pour la batterie et les talismans. Son art est à découvrir au Cully Jazz Festival

Thym, citron, gingembre: c’est l’infusion qu’Anne Paceo a préparée dans son logis de poche, à deux pas du cimetière du Père-Lachaise. Elle y a emménagé il y a quelques mois de façon un peu précipitée, mais s’y sent déjà à la maison grâce à ses objets de prédilection. Au mur, un masque africain fait face à la pochette du disque Olé de John Coltrane. Sur la platine traîne nonchalamment Musique de nuit ou la rencontre des cordes inspirées de Vincent Segal et de Ballaké Sissoko. «J’aime la musique malienne, et plus particulièrement le son de la kora, ça me calme.»

Fille de professeurs coopérants, la musicienne a vécu jusqu’à l’âge de 3 ans à Daloa en Côte d’Ivoire. «A côté de chez nous, il y avait des percussionnistes qui répétaient toute la journée. Pour mes parents, c’est clair: ma passion du rythme remonte à ce temps-là. Moi, je me rappelle surtout qu’un peu plus tard, enfant de la télévision, j’étais fascinée par les batteurs des groupes qui jouaient live dans pas mal d’émissions.»

L’obsession de la baguette

Anne Paceo fait de la batterie depuis qu’elle a 11 ans, depuis qu’elle a annoncé clairement et distinctement à son prof du Conservatoire de Niort que ce serait: «La batterie, sinon rien.» Très jeune, elle joue déjà avec quelques grands noms du jazz, qu’elle appelle affectueusement «les anciens»: Christian Escoudé, Alain Jean-Marie…

Elle a aujourd’hui 34 ans, six disques à son actif, dont Bright Shadows qui vient de paraître. Mais elle continue de tourner avec d’autres musiciens de tout bord parce que cela l’enrichit. Au Cully Jazz Festival, elle se produit d’ailleurs à deux reprises: mardi 9 avril avec son ensemble et l’avant-veille au sein du Rhoda Scott Ladies All Stars. Même pas un record pour cette jeune femme qui peine à estimer le nombre de concerts auxquels elle a participé dans sa vie, mais pas le nombre de pays dont elle a foulé le sol: 45 à ce jour…

Confortablement assise dans l’unique fauteuil de son séjour-cuisine, elle parle vite, cligne souvent des yeux et avoue n’avoir jamais eu conscience «d’être différente» avant d’entrer au Conservatoire de Paris à l’aube de ses 20 ans. «Jusque-là, tout le monde semblait trouver normal que je fasse de la batterie: mes parents, le lycée dans lequel j’étais la batteuse de l’orchestre et même le groupe de chanson française qui m’avait engagée à 17 ans et avec qui je jouais presque tous les week-ends.»

La cible, la flèche et l’arc

«Les voyages, ça fait grandir, ça rend meilleur. Quand je joue, je donne quelque chose, je partage. C’est ce qui me motive», reprend Anne Paceo en déposant délicatement sa tasse sur une petite table où trône le dernier numéro de Jazz Magazine qui lui consacre un article. Quand elle est sur la route, Anne Paceo emmène des bouts de son chez-soi, ses gris-gris: du thym, du citron et du gingembre, mais encore un sac brodé dans lequel elle range ses habits de scène et un mâlâ (chapelet bouddhiste).

«J’ai contracté la typhoïde lors d’un voyage en Birmanie. J’étais vraiment mal. Je me sentais très seule et j’avais ce mâlâ. Grâce à lui, je me reconnectais avec mon chez-moi.» La Birmanie, Anne Paceo y posa les pieds la première fois en 2010, la peur au ventre, alors que le pays était encore sous le joug d’une dictature militaire. Elle en reviendra éblouie par la gentillesse des gens, par la musique aux tempos sans cesse fluctuants et par le culte des esprits nats. De workshops en concerts, la vie la ramène désormais régulièrement dans ce bout de terre d’Asie du Sud-Est.

A l’évocation de ces souvenirs, Anne Paceo se lève, sort de la pièce et revient avec dans les mains une statuette incongrue qui ressemble fort à un trophée bouddhiste. «C’est un nat, le nat de la musique et de la liberté. Ce sont des moines qui sont venus me l’offrir sur scène pour me remercier d’avoir participé à leurs célébrations de la pleine lune.» Sur le socle figure son nom en lettres dorées. Inutile de préciser que l’objet est immédiatement entré dans sa collection de gris-gris. Il y a quatre ans, la batteuse et compositrice a enfin réussi à inviter en retour ses amis musiciens du Myanmar pour un concert au festival Jazz sous les pommiers de Coutances, immortalisé sur le disque Fables of Shwedagon.

Il faut incarner la note. Les chanteurs en particulier ne peuvent pas mentir. Sinon, ils ne parlent pas directement au cœur et ils chantent faux.

Quant à son dernier opus, Bright Shadows, il défie toutes les étiquettes: jazz pour son sens de la liberté, pop ou électro pour ses textures, africain dans certaines de ses rythmiques. Son orchestration varie au fil des morceaux. «Je ne me pose jamais la question du style», affirme celle qui avoue être entre autres une grande fan de Pink Floyd. Son fil conducteur? «Quand je compose, je commence toujours par chanter. Et quand je joue, je chante toujours les rythmes. Ça rend mon jeu plus puissant.»

Depuis quelques années, Anne Paceo a intégré à son sextet un chanteur et une chanteuse. «Au Conservatoire, mon prof de batterie nous parlait souvent de philosophie, de bouddhisme. Il nous avait fait lire un livre qui s’appelait Le zen dans l’art chevaleresque du tir à l’arc. L’ouvrage expliquait que le tireur doit être son corps, mais aussi sa main, la ficelle qui tend l’arc, la flèche, le chemin jusqu’à la cible et la cible. C’est la même chose en musique. Il faut incarner la note. Les chanteurs en particulier ne peuvent pas mentir. Sinon, ils ne parlent pas directement au cœur et ils chantent faux.»

Cartes postales sonores

Perfectionniste, bosseuse et un brin angoissée, Anne Paceo peut passer des mois à chercher la bonne note comme écrire un morceau en dix minutes. Sacrée «révélation» aux Victoires de la musique, catégorie jazz en 2011, puis «artiste de l’année» en 2016, la batteuse a pour seule préoccupation de faire «entrer les auditeurs dans son univers sonore». Pour l’enregistrement de son disque, elle a ainsi capturé le son d’un orage et le chant d’un oiseau de Belleville. A l’étranger, son enregistreur ne la quitte pas: «Je rapporte toujours des sons de mes voyages. C’est mieux que les images, je me les rejoue régulièrement.»

«Vous me dites si je parle trop?» Une fois lancée dans la conversation, on n’arrête plus Anne Paceo. Pour expliciter son propos, elle évoque désormais Miró, un de ses mentors. «Plus il a vieilli, plus il a été à l’essentiel. J’ai été plusieurs fois voir ses œuvres à Barcelone. A la fin de sa vie, il a fait cette grande toile blanche, traversée par un seul trait noir, mais le trait noir est placé tellement parfaitement dans l’espace qu’on dirait qu’il a toujours été là. Il se suffit à lui-même. La mélodie idéale, c’est aussi un trait noir sur une page blanche.» Son véritable chez-soi, Anne Paceo le cultive à l’intérieur d’elle-même quand elle est sur sa batterie parce que: «Les mots ne sont parfois pas assez grands pour exprimer des émotions. La musique a un pouvoir télépathique.»


Anne Paceo, «Bright Shadows» (Laborie Jazz).
Cully Jazz Festival, Chapiteau, mardi 9 avril, 20h00 (en première partie de Stanley Clarke). Avec le Rhoda Scott Ladies All star, Chapiteau, dimanche 7 avril à 18h00.
cullyjazz.ch

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