made in denmark

Anne Sofie Madsen, le futur comme elle l’imagine

Anne Sofie Madsen a appris chez John Galliano puis chez Alexander McQueen le sens de la mise en scène et du «storytelling». Le Bauhaus, Alien, l’espace, les chats... Conversation un brin surréaliste au café du coin

Une impression de ­déjà-vu. Encore que «déjà-vu» soit une expression assez mal choisie pour qualifier une collection de mode. Pourtant j’insiste. Il ressort de la collection printemps-été, comme de celle de l’automne-hiver signées Anne Sofie Madsen ce même sentiment de familiarité que l’on ressent devant un objet rétro-futuriste. Comme si la créatrice avait déconstruit des pièces de vestiaires connues pour en faire autre chose. La créatrice aime emprunter les ponts temporels qui relient passé et futur. Elle le fait à sa manière étrange: comme un assemblage de morceaux de vêtements et de matières disparates qui semblent à deux doigts de s’écrouler.

Son parcours aussi est fait ­d’allers-retours formateurs. En 2007, elle interrompt pendant une année ses études de design à l’Académie royale des beaux-arts du Danemark pour suivre une formation à la National Film School of Denmark, où elle apprend le «production design», soit les arcanes des films d’animation. Avant de revenir à la mode.

Pendant ses études, elle fut stagiaire chez Galliano, lorsque Steven Robinson était l’assistant du couturier. Et juste après avoir obtenu son diplôme, en 2009, elle a été engagée comme junior designer chez Alexander McQueen. De ces deux monstres sacrés, elle a appris le sens du storytelling. ­Convaincue de la nécessité de mettre son nom sur une étiquette, elle a créé sa propre marque en 2010. En mars dernier, elle présentait pour la première fois une collection dans le cadre du calendrier officiel de la Fashion Week parisienne. Nous avons décidé de poursuivre la conversation entamée juste après le défilé sur les voyages spatio-temporels autour de deux «noisettes», attablées au café du coin

Le Temps: Quel est le lien entre votre collection printemps-été, très edwardienne et celle de l’automne-hiver plutôt rétro-futuriste?

Anne Sofie Madsen: Pour ces deux collections, je voulais faire des vêtements qui ont l’air familier, mais qui, vu de près, sont étranges, inattendus, déplacés. Ils ont l’air d’avoir été conçus à la fois dans un futur tel qu’on peut l’imaginer et dans un passé qui n’a jamais existé.

A travers ces éléments d’un passé et d’un futur inventés, est-ce une image du présent que vous voulez montrer?

Le point de départ de ma collection automne-hiver, c’est une image montrant Margaret de Patta (une artiste et joaillière qui appartenait au mouvement Chicago Bauhaus fondé en 1937 par Laszlo Moholy-Nagy, ndlr) qui se rendait à un bal costumé avec son mari. Quand on regarde les bijoux qu’elle dessinait, ils ont un côté futuriste. Mais quand on réalise qu’ils ont été créés dans les années 40, on se rend compte qu’ils viennent du passé. Certaines personnes possèdent une vision de ce qui va advenir. Le futur qu’elle imaginait pourrait très bien être notre présent, ou même un passé proche comme les années 80. Ses bijoux continuent à être futuristes, même en 2015. C’est comme un futur qui n’est jamais arrivé. Comme si l’objet était resté coincé dans un coin d’une autre dimension. L’histoire aurait pu prendre d’autres chemins. Margaret de Patta est l’une de ces personnes capables de créer des objets qui voyagent dans le temps. Et cela me fascine.

Vos vêtements seraient alors une invitation à entrer dans un autre univers?

Oui. Depuis que j’ai commencé. Ce qui m’intéresse c’est de montrer ce que l’on ne connaît pas, ou ne devrait pas connaître, sous une forme qui semble familière. Par exemple, la collection printemps-été relevait de quelque chose de très personnel et montrait des vêtements qui donnaient le sentiment de dévoiler une intimité. C’était presque embarrassant. La collection n’était pas du tout minimaliste. En un sens, j’avais presque envie de faire une collection qui soit «unfashionable», quasiment démodée, quelque chose de très romantique, doux, avec des volants, un peu poussiéreux. Je voulais donner le sentiment qu’on était entré par effraction dans un boudoir.

Le boudoir d’une personne en particulier?

Je me suis inspirée d’images montrant des femmes avec des chats. Et particulièrement d’une scène dans le film Alien 1, où l’on voit Sigourney Weaver seule dans son vaisseau spatial avec son chat, simplement vêtue de sous-vêtements en coton usés. Si on faisait ce film aujourd’hui, elle porterait des sous-vêtements high-tech qui souligneraient chacun de ses muscles. Mais j’aime ce décalage entre le lieu, le vaisseau, et le sous-vêtement tout délavé qu’on n’oserait jamais montrer à personne. Je me suis dit que si je me retrouvais toute seule dans l’espace avec un chat, je ne me donnerais pas la peine de mettre de la lingerie sexy (rires). J’aimais cette idée de quelque chose qui se défait, qui tombe un peu en lambeaux. Je voulais capturer cette sensation. Un peu comme des femmes qui ne se sentiraient pas à leur place, qui seraient en décalage avec leur époque. Je me suis référée à des filles qui s’habillent d’une manière différente, qui peuvent porter un morceau de fourrure sur l’épaule et une paire de bottes de seconde main trouvées dans un marché aux puces londonien.

Vos dessins sont partie intégrante de votre travail. Avez-vous pensé faire autre chose que de la mode?

J’ai toujours pensé que je serais une dessinatrice de BD. Puis j’ai commencé à étudier la mode. Au bout d’un an, j’ai fait un échange et j’ai suivi des cours de «Production design» pendant une année afin d’apprendre à faire des films d’animation. J’apprenais à faire des story-boards, des scénographies. Je n’ai d’ailleurs toujours pas décidé si ce que je fais c’est de la mode, si je raconte une histoire, ou si je fais de l’illustration grand format en 3 dimensions.

Vous avez travaillé chez Alexander McQueen et John Galliano. Qu’avez-vous appris?

Travailler dans l’une ou l’autre maison, c’était aussi différent que le jour et la nuit. Et en même temps, il y avait des choses communes. Ce qui m’a inspirée chez chacun d’eux, c’est bien sûr le storytelling, mais surtout d’oser. Oser faire quelque chose de très personnel, pas forcément «à la mode» d’ailleurs. Il existe différentes strates dans cet univers-là. Ce qu’ils ont réussi à faire est une mode qui n’existe plus aujourd’hui. C’était une autre ère. Celle des collections épiques et des défilés théâtraux. C’était la mode telle que je la voyais quand j’étais adolescente. Je regretterai toujours cette époque, je pense. Celle d’une ère anti-fashion.

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