Le défilé qu’Anne Valérie Hash a présenté devant un public très restreint de, disons 80 personnes à tout casser, lundi dernier à Paris, était une thèse sur la mémoire du vêtement, où les mots auraient été remplacés par autant de coutures, de coups de ciseaux, de doublures, d’inventions, de cachotteries… Une thèse sur la mémoire du vêtement, mais aussi sur l’identité de celui qui le porte.

Cela fait quelques mois qu’elle pensait à cette collection. Son idée? Demander à des célébrités de lui donner un vêtement qui leur serait cher et qui parlerait d’eux, pour le déconstruire et l’utiliser comme base pour une autre pièce de vestiaire créée en fonction de leur personnalité. L’idée était séduisante. Le long chemin pour la réaliser un peu moins… A commencer par convaincre des gens qu’elle ne connaissait pas de lui confier des pièces intimes de leur garde-robe. «Je leur ai simplement envoyé une lettre. J’en ai sollicité une trentaine, 50% m’ont répondu», confie-t-elle au lendemain du défilé.

Le pyjama d’Alber Elbaz

Parmi ceux qui ont dit oui: Peter Doherty, Jean Paul Gaultier, Charlotte Rampling, Alber Elbaz, Iris van Dongen, Tilda Swinton… L’actrice fut parmi les premières à lui envoyer un vieux T-shirt punk très porté, donc très usé, signé Vivienne Westwood. Jaune, le T-shirt. «C’est important de voir ce que l’autre est capable de donner et comment il réagit à la demande.» Alber Elbaz lui a envoyé son pyjama rayé. «C’était un geste tellement intime! On s’est demandé qui était Alber: un petit clown généreux. On a donc créé une combinaison où la chemise rayée fait partie de la veste et où les épaules tombent un peu.»

A chaque donateur, Anne Valérie Hash a demandé d’expliquer en quoi ce vêtement comptait pour eux. «Diane Pernet nous a confié un voile en expliquant qu’elle était en deuil d’un amour… Charlotte Rampling a envoyé un spencer de ses 20 ans. Du coup Bettina Reims nous a donné la robe qu’Azzedine Alaïa lui avait offerte pour ses 20 ans. Il l’a aidée à être belle. Elle est devenue une autre. De cette robe, nous en avons fait une paire de bottes avec la maison Massaro… Ce qui était le plus difficile c’était d’éviter le premier degré!»

Tutu, pointes, baskets

Du tutu d’Isabelle Ciaravola, elle n’a gardé que le bustier, qu’elle a tourné à l’envers, complètement déconstruit et reconstruit avec d’autres matériaux. N’en restent que la structure et quelques broderies qui ont fini en gilet. Magnifique. Et les pointes ont fini en paires de gants. «Ce qui m’intéresse, c’est le propos: un vêtement peut encore servir. Il est important que les vêtements voyagent et qu’on s’y attache. Avant, on avait trois manteaux par vie, aujourd’hui, trois par saisons…» L’objet le plus difficile à travailler? «La basket de Robin Rhode. Au départ je pensais en faire un chapeau. Mais cela faisait trop Schiaparelli. On l’a complètement démontée, mise à plat et utilisée comme des motifs de broderie sur un T-shirt.».

Pendant le défilé, on s’était essayé à deviner quel vêtement fut intégré dans tel modèle. Pour le T-shirt, c’était subtil, mais visible: difficile de passer à côté d’un jaune, fût-il couvert d’un mince tulle noir. «J’aimais l’idée: jamais personne n’a fait quelque chose comme ça, nous a confié la créatrice de bijoux Delfina Delettrez-Fendi, voisine de défilé. J’ai donné une robe Fendi créée par Karl Lagerfeld parce que ça m’amusait de confronter Karl avec Anne Valérie. Elle a pensé à moi comme un bonbon. Je n’ai pas reconnu ma robe: je l’aime plus comme ça! Anne Valérie va me refaire un modèle dans un autre tissu». De la robe d’origine, il ne reste pas grand-chose, caché sous un tissu tellement fin qu’on dirait un nuage. «J’ai utilisé ce tissu le plus fin du monde, un organza que fabrique le suisse Jakob Schlaepfer. Il ne pèse rien: 10 grammes au mètre!» Elle leur a aussi emprunté ces paillettes réversibles qui mettent de la lumière dans le noir.

Un style plus fort que tout

Aussi disparates que puissent être les pièces, une chose est plus forte que tout, annihile tout: le style de Anne Valérie Hash. Elle a littéralement avalé la robe Fendi, la veste d’officier que Peter Doherty portait pour ses concerts, la marinière de Jean Paul Gaultier, la robe du mannequin Irina Lazeanu (qui défilait avec ce qui restait de sa robe: un chapeau). Et ce qu’elle en a fait n’appartient, ne peut appartenir qu’à elle… «Je n’avais pas défilé lors de la dernière semaine de la couture. Je voulais revenir avec un défilé qui ait du sens. Et pour moi, ce qui a le plus de sens, c’est le passé. J’avais envie de parler de l’autre, d’échanger. Quel est l’intérêt pour une jeune maison comme nous de faire de la couture si ce n’est pour la réinventer?»