Les années 50 font toujours partie des meubles

Esthétique et confortable, le succès du design d’après-guerre ne s’essouffle pas. Objets de collection, rééditions de luxe et meubles bon marché d’inspiration moderne trustent toujours nos intérieurs. Explication

On pensait que le vintage durerait le temps d’une lubie de la mode motivée par les séries télé ( Mad Men, Pan Am), comme une vogue un peu vague qui finirait en clapot. Et puis non. Resurgi au milieu des années 1990, le style qui revient en arrière s’est gentiment installé. Les meubles de collection atteignent toujours des cotes confortables, les maisons de design continuent de réassortir leur catalogue avec des modèles anciens et les fabricants de mobilier en kit puisent à ce style années 50 qui n’a pas pris une ride.

Mais qu’est-ce qui pousse le design à se regarder dans le rétro? «Les meubles de cette époque sont extrêmement bien faits et bien pensés. Ensuite ils allient deux qualités essentielles: l’esthétique et l’ergonomie», estime Sandrine Oppliger, architecte d’intérieur et collectionneuse de ce mobilier qui fait fantasmer. «On aime une chaise Eames parce qu’elle est marrante et fashion mais aussi parce qu’on est bien assis dedans. J’ajouterais que le design des années 50 répond à une forme d’insatisfaction face aux productions actuelles. Il faisait preuve d’une inventivité incroyable que je ne retrouve plus dans le design contemporain. A moins d’aller dans les galeries. Mais là on parle d’Art design. C’est une autre histoire.»

L’âge d’or du design

«Les meubles anciens, même Art déco, sont peu vivables au quotidien. La production de l’après-guerre, par contre, reste complètement adaptée à notre mode de vie actuel», explique Lionel Latham, marchand à Genève de mobilier du XXe siècle. «Les meubles scandinaves et italiens, notamment, prennent en compte la morphologie du corps, sont d’un usage facile et simple à l’entretien.» Si le design des années 50 tient bon la rampe, c’est aussi parce que l’époque marque un profond changement en matière d’aménagement. «C’est le début de la production en série. Cela va coïncider avec une explosion au niveau des formes et des innovations qui varieront beaucoup selon les pays», analyse Corine Stübi, de la galerie Kissthedesign, spécialisée dans le vintage haut de gamme. «L’utilisation de la fibre de verre, du cuir, du bois et du tissu va également permettre le développement d’un nouveau savoir-faire et repousser les limites de la création. Cette noblesse de la matière et le soin apporté à sa mise en œuvre plaisent aujourd’hui énormément», confirme la galeriste lausannoise. Du coup, c’est le design tout en plastique des années 70 qui mord la poussière. «Il y a dix ans, tout le monde en voulait. Aujourd’hui on n’en entend presque plus parler.»

L’authenticité du vécu

Cet engouement serait également le fait d’un changement de mentalité, d’une nouvelle manière d’envisager notre beauté intérieure. Pour Christian Geissbuh­ler, architecte à Genève et spécialiste de ce design qui résiste au temps, la jeune génération nourrie au loft et aux formes industrielles aurait intégré la notion de vieillissement du mobilier. «Elle accepte que le cuir d’un fauteuil de Joe Colombo puisse craqueler. C’est une clientèle qui cherche de l’authenticité à travers le vécu d’un objet.» Tout en cultivant un certain éclectisme dans ses choix. Le vintage, c’est une période ludique qui encourage les mélanges, qui fait qu’une jolie chaise de l’Anglais George Nelson destinée au travail de bureau fonctionne aussi très bien autour d’une table à manger.

Les fabricants l’ont bien compris, qui remettent au goût du jour ces objets élégants et pratiques venus d’un autre âge. Comme le danois Gübi, qui relançait à la fin de l’année dernière un miroir de 1950. Un objet tout rond créé par le Français Jacques Adnet pour Hermès et qui s’accroche au mur à l’aide d’une sangle de cuir. Ou encore PP Møbler, entreprise historique du design scandinave, qui dévoilera au prochain Salon international du meuble de Milan, le 8 avril, la «Tub Chair» dessinée par Hans J. Wegner dans les années 50. Une manière de fêter le 100e anniversaire du roi de la chaise avec une rareté dont il n’existe aujourd’hui qu’un seul exemplaire.

La crise a aussi fortement encouragé les grandes maisons de meubles à réactiver ces objets hautement désirables. Le mobilier de Le Corbusier, de Charlotte Perriand et de Jean Prouvé trustent les enchères. Une part de rêve souvent inaccessible au vu des prix pratiqués et du petit nombre de pièces disponibles, mais qu’une réédition actuelle est en mesure d’assouvir. Il faut dire qu’une bibliothèque originale de Charlotte Perriand va quand même chercher aux alentours des 100 000 francs, contre 12 000 pour sa version 2014 fabriquée officiellement par la marque italienne Cassina. Et pour les budgets plus modestes? Ikea et Interio profitent aussi du grand retropédalage en produisant des collections inspirées des formes de la modernité.

Vintage suisse

Italie, France, Scandinavie… Depuis la vente «Swiss Made» organisée en 2009 par la maison Artcurial, la Suisse c’est aussi l’autre pays du design fifties dont certaines pièces d’époque enfièvrent les collectionneurs. La table «Quadratrundtisch» de Max Bill, la chaise «Landi» de Hans Coray appartiennent au cercle de ces pièces iconiques dont les éditions originales s’échangent à des prix presque abordables, pas loin de 7500 francs pour la première, 500 pour la seconde. «Le vintage suisse est devenu très recherché», confirme Christian Geissbuhler. «Même s’il a mis plus de temps à être reconnu par le marché en raison de son caractère minimal et assez strict.» Corine Stübi abonde. «Pour être tout à fait honnête, c’est un mobilier qui parle aux sensibilités germaniques et qui plaît surtout aux Suisses alémaniques, même si la Suisse romande commence à s’y intéresser.»

Reste à savoir pourquoi les années 50 connaissent un tel boom alors que les années 80 dont c’est le grand retour un peu partout semblent caler au niveau du mobilier? «Les pièces sont plus compliquées à vivre, moins bien construites et moins bien réalisées. C’est beaucoup plus difficile de trouver des objets de cette époque en bon état», explique Christian Geissbuhler. «C’est aussi une période où à part les productions du groupe Memphis à Milan, il n’y a pas grand-chose de très excitant», poursuit Corine Stübi. «La demande pour ces objets fluctue beaucoup selon la mode. Le mobilier créé par Mario Botta par exemple. Il va, il vient, tout dépend du moment. Là, il est un peu dans le creux.»

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