Le Perrier frappe à la porte du Grand Genève

France voisine Le quartier réputé sensible d’Annemasse poursuit son programme de rénovation entaméen 2009

Ecoquartier, mixité sociale, transports publics, tout est mis en œuvre pour ouvrir la cité

Fayçal est un ancien de la barre du Charcot. Il dit qu’il n’oubliera jamais son immeuble, aujourd’hui rasé: «Mon père est arrivé là à la fin des années soixante, à l’époque où la France avait besoin de maçons, les Algériens étaient bien accueillis, on leur donnait un 3-pièces et une truelle.» Fayçal a grandi au Livron, qui jouxte le Perrier, dans l’appartement familial. «Jamais je ne pensais le quitter, ce type de logement c’est pour la vie, le loyer n’est pas cher et il ne bouge pas. Tout le monde se connaissait», dit-il. Ses parents sont retournés dans leur douar (village) d’Algérie et Fayçal a hérité du 3-pièces, s’est marié, a fait deux enfants et… a déménagé. C’était il y a trois ans. On lui a proposé d’aller vivre sur la butte du Pralère, à dix minutes à pied du Livron, dans l’un des trois nouveaux petits et coquets immeubles construits par la ville d’Annemasse. Fayçal s’est du coup retrouvé propulsé hors de la ZUS (zone urbaine sensible), un terme stigmatisant qui fait froid dans le dos à la Suisse voisine. Trente-quatre autres familles, aux revenus tout aussi modestes que celui de Fayçal, ont suivi le mouvement. Architecture moderne, basse consommation, parc de jeu, le tout pour un loyer à surface égale identique, personne ne regrette le déplacement. «On voit par la fenêtre le Mont-Blanc et le Jet d’eau. Ma fille aînée m’a dit qu’habiter là, c’est être respecté», rapporte Fayçal. Le voisinage est différent, plus aisé, en zone pavillonnaire. Une volonté des autorités qui veulent favoriser une mixité sociale et désenclaver le Perrier. Depuis 2009, le quartier «chaud» d’Annemasse (8000 habitants dont 32% au-dessous du seuil de pauvreté, plus de 50 nationalités) est en chantier. Les élus successifs ont tenté de briser l’image tenace qui colle à cette cité dépeinte comme grise, dangereuse, «zone de non-droit livrée aux dealers». Pour ouvrir des brèches, l’ancien maire Robert Borrel a transféré au Perrier la Poste centrale, l’Agence de Pôle Emploi, l’école de musique et y a ouvert un centre commercial, des écoles, des collèges. Ceux du centre-ville doivent donc se rendre au Perrier et ont observé qu’il y avait des espaces verts, que c’était plutôt propre et que les jeunes adossés aux murs portaient parfois les commissions des plus âgés. Et quand en octobre 2009 l’UDC ­genevoise dénonçait sur une affiche «les racailles d’Annemasse», c’est toute la ville qui s’est sentie outragée et pas seulement le ­Perrier.

Cinq programmes ont été lancés depuis 2009, soit 214 logements neufs livrés, grâce au programme de l’Agence nationale pour la rénovation urbaine (ANRU, voir encadré). Quarante-sept millions d’euros ont été injectés sur cinq années par la ville, l’Etat et la région Rhône-Alpes. Magali Brogi, la responsable du service Politique de la ville, explique: «Le Perrier a le revenu médium le plus faible de Haute-Savoie avec 12 000 euros annuels. Il s’agit d’offrir un autre cadre de vie aux habitants privés de ce que l’on appelle un parcours résidentiel.» Le Perrier a achevé dans les temps son programme de rénovation (99% des travaux accomplis fin 2014). A Paris, l’ANRU a apprécié la vitesse d’exécution et le respect du cahier des charges. Conséquence: le Perrier vient d’être retenu dans les 200 quartiers d’intérêt national prioritaires. L’Etat au côté de la ville va donc continuer d’engager des opérations de rénovation. A la place de la barre du Charcot, 56 logements seront construits en accession sociale à la propriété. Un écoquartier va pousser à Château-Rouge d’ici à 2022 avec du logement social (25%), de l’accession à la propriété abordable (2500 euros le m2), du logement libre au prix du marché et de la copropriété. «Le Perrier c’est 70% de logements sociaux, c’est ce qu’il y a de moins cher en Haute-Savoie. On veut faire venir des classes moyennes au nom de la mixité. La paix sociale passe par là. Si le cadre de vie est amélioré, les relations sociales sont meilleures et les tensions sont atténuées», soutient Christian Dupessey, le maire socialiste d’Annemasse. Illustration avec la tour Plein Ciel du Livron (15 étages) qui sera «rafraîchie». Les premiers travaux ont chassé les dealers qui occupaient jour et nuit les rez-de-chaussée. «Soigner le bâti, c’est se réapproprier les lieux», assure l’édile.

Les transports publics sont l’autre grand chantier engagé par la mairie. «Le désenclavement passe aussi par la nécessité de fluidifier les déplacements», précise Christian Dupessey. En attendant un cofinancement genevois (encore très hypothétique) du prolongement du tram 12 vers le Perrier, un bus BHNS (à haut niveau de service) relié au réseau TPG circule déjà dans le quartier. La Confédération a versé 3,5 millions de francs pour ce projet de mobilité. Le Perrier, enclave crainte de l’autre côté de la frontière, intègre ainsi peu à peu le Grand Genève. Reste le problème épineux de la sécurité. Peu de voitures brûlées au Perrier, peu de casses, mais beaucoup de trafics illicites qui arrosent tout le quartier et rendent les fins de mois moins difficiles. On ne parle pas de cela au bas des immeubles. Les éducateurs de rue se déploient, un réseau d’éducation prioritaire a été mis en place. «En primaire ça va encore, mais ensuite au collège il y a des décrochages, on les perd», souligne Magali Brogi. L’association le Passage a proposé aux adolescents, contre rémunération, de participer à de menus travaux pour accompagner les gros chantiers (entretenir le mobilier urbain et les espaces verts, réparer des montées d’escalier) afin qu’ils soient acteurs de leur quartier. Les plus jeunes ont suivi, les plus grands non. «Les changements, les beaux immeubles, les bus, ce n’est pas toujours bien vu parce que cela dérange les commerces illicites», explique un éducateur. Pour certains, la délinquance locale mais aussi internationale très active de part et d’autre de la frontière est la voie à suivre. Annemasse a été classée en Zone de sécurité prioritaire en 2012 pour mieux lutter, grâce à plus d’effectifs policiers, contre les réseaux de cambrioleurs, de la prostitution et les trafiquants de drogue. Les premiers résultats sont jugés bons, à l’image de l’arrestation en avril 2013 de 14 caïds appelés les Barons du Livron.

«Le Perrier c’est 70% de logements sociaux, c’est ce qu’il y a de moins cher en Haute-Savoie»

«Offrir un autre cadre de vie aux habitants privés de ce que l’on appelle un parcours résidentiel»