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Figures de style

Annie Hall dans mon placard?

Diane Keaton dans le «Annie Hall» de Woody Allen change de vêtement comme d’identité. Notre chroniqueuse Valérie Fromont fait l’éloge de cette héroïne, modèle de liberté qui invite à échapper aux images figées de soi

J’ai reçu cette semaine un petit livret de photos comme j’en reçois souvent: un «lookbook», comme on dit dans la mode, autrement dit les images de la collection de vêtements d’un styliste. Baptiste Viry, son nom m’était inconnu. Mais deux ­choses inhabituelles m’ont interpellée: il s’agissait là d’une collection annuelle, ­fabriquée dans des ateliers de confection français. A l’heure où la fast fashion produit plus d’une vingtaine de collections par an dans des ateliers bangladais, la démarche méritait qu’on s’y arrête une seconde. En le feuilletant distraitement, je m’arrête sur une photo: si Annie Hall revenait aujourd’hui battre le pavé, elle aurait sûrement cette dégaine-là. Et quelle dégaine! Diane Keaton, dans le Annie Hall de Woody Allen, nous a montré l’immense liberté que l’on pouvait se donner en explorant le vestiaire féminin. Ses vêtements volés dans l’armoire d’un homme – chapeau, cravate, gilet, pantalon – portaient à l’écran le fantasme d’une panoplie cérébrale, chiffonnée, new-yorkaise et tellement seventies. Annie Hall, comme tant d’autres figures cinématographiques, littéraires, picturales ou réelles, a enrichi mes représentations de l’esthétique féminine, déplié mon imaginaire, donné de l’élan à mon allure et à mon histoire.

Quelques jours plus tard, j’avais bien sûr oublié Diane Keaton. Et j’ai par hasard reçu une autre faveur de l’existence comme nous en recevons tous parfois: un pincement narcis­sique. Oh, rien de très grave, pas une écorchure sévère, pas une blessure qui vous met à terre. Juste un de ces pincements ­banals qui émaillent les jours ordinaires. Un petit désagrément qui colle aux dents et qui, à chaque fois qu’on y repense, ronge notre self-esteem et nous renvoie, dans un flottement, à nos fragilités. Un ami à qui je m’étais confiée m’a conseillé: «Tu n’as qu’à décréter de l’oublier.» Cela m’a rappelé une phrase de Karl Lagerfeld glanée un jour au gré de ses aphorismes tranchants et qui disait en substance: je n’ai que de bons souvenirs; les mauvais, je les oublie. C’est du moins ce que ma propre mémoire en a retenu. Consciente ou non, la mémoire sélective nous permet de survivre, de filtrer, de désencombrer le fil de notre existence pour nous en forger une image plus ou moins distincte, et plus ou moins heureuse. Elle nous permet aussi, ce faisant, de construire nos mythologies, notre identité et d’esquisser une image – sans cesse fluctuante – de nous-mêmes. J’ai repensé à Annie Hall, à sa dégaine et à toutes ces figures qui avaient enrichi les déclinaisons possibles de mon identité. Les convoquer, c’est s’effacer un peu devant tous les autres soi possibles. C’est oublier un peu d’où l’on vient et rêver d’où l’on pourrait aller. Les pincements narcissiques sont une image de soi parmi tant d’autres; ils affleurent parfois dans le flot immense des événements et des souvenirs. J’ai choisi de ne plus y penser. Et de remettre Annie Hall dans mon placard, et dans ma mémoire.

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