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De plus en plus de jeunes créateurs cherchent à imaginer une mode qui retisse des liens entre ceux qui portent et ceux qui fabriquent les vêtements.
© anne loubet

Développement durable

Anti-fashion ou comment dépolluer la mode

A Marseille, un ambitieux colloque milite pour un système de la mode plus responsable et plus vertueux. Tour d’horizon de ce proto-festival stimulant

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Plus qu’une anecdote, un cri du cœur. «Ce matin, sur la plage, j’ai entendu deux adolescentes s’écrier: «Allons chez H&M!» J’ai eu envie de pleurer: acheter un t-shirt à 5 euros est devenu un loisir», se désole la jeune femme, journaliste dans un grand magazine français. Autour d’elle, l’auditoire s’agite. Comment lutter contre la surconsommation et la mode jetable? Comment responsabiliser les consommateurs sans les sermonner? Comment mettre en place un nouveau modèle?

Bienvenue à la 3e édition des Rencontres Anti-fashion, qui s’est tenue début juin au Palais de la bourse de Marseille. Créé dans le sillage du manifeste Anti_Fashion de Li Edelkoort, célèbre chasseuse de tendances néerlandaise, ce colloque gratuit et ouvert à tous propose de questionner les rouages d’une industrie de la mode jugée «à bout de souffle» et d’imaginer un système plus vertueux. Sous le soleil du Sud, on a vu passer designers, industriels, entrepreneurs, chercheurs, étudiants, journalistes. Ensemble, ils ont exploré les nouveaux modèles de la mode en matière de création, de production, de distribution ou de formation. Autant de pistes pour réduire les coûts environnementaux et humains générés par la mode, deuxième industrie la plus polluante du monde après le pétrole. Un peu académique, le format de ce proto-festival de trois jours n’a pas découragé un public plus que jamais soucieux des problématiques liées au vêtement. «Les consommateurs se posent de plus en plus de questions sur leurs achats, ils sont en quête de sens», constate la fondatrice d’Anti-fashion, Stéphanie Calvino.

Circularité

Voilà plusieurs années que l’industrie de la mode se trouve au cœur d’une tempête morale. En 2013, un bâtiment de neuf étages abritant cinq ateliers de confection textile s’effondrait au Bangladesh. 1138 personnes perdaient la vie et plus de 2000 autres étaient blessées dans ce qui reste à ce jour l’accident le plus meurtrier dans l’industrie textile. Les consommateurs occidentaux découvraient avec effroi les conditions de travail et de sécurité affligeantes qui prévalent dans l’industrie de la fast fashion, ces enseignes de mode qui produisent et diffusent dans des temps record des collections de vêtements et de chaussures sans cesse renouvelées. Ajoutez à cela un désastre environnemental, puisque selon la fondation «Make Fashion Circular», seul 1% des habits produits à échelle mondiale est recyclé.

Dans ce contexte, pas étonnant qu’Anti-fashion ait mis l’accent sur le concept d’économie circulaire (récupération, réparation et recyclage) «Ce système a toujours existé, mais il était plutôt mis en œuvre à l’échelle individuelle. On passe aujourd’hui à phénomène de plus grande ampleur. Les gens commencent à se rendre compte que consommer moins peut potentiellement rendre plus heureux», expose Raphaël Masvigner, cofondateur de Circul’R, réseau international d’entrepreneurs de l’économie circulaire.

Nouveau partenaire de l’événement, La Redoute a ainsi mis en place un programme de mentoring proposant à des jeunes de «quartiers sensibles» de Roubaix (où se trouve le siège de l’entreprise) de donner une deuxième vie à des t-shirts et hoodies invendus. «Les entreprises de mode ont un rôle sociétal à jouer. Nous ne pouvons pas tout révolutionner du jour au lendemain, mais petit à petit, nous espérons que les consommateurs et d’autres entreprises se rendent comptent que d’autres façons de travailler sont possibles», explique Nathalie Balla, coprésidente de La Redoute. Egalement présente à Marseille, Géraldine Vallejo, directrice du programme de développement durable du groupe de luxe Kering, qui s’est engagé en 2016 à réduire de 50% les émissions de CO2 liées à ses activités d’ici à 2025. Sa présence provoque quelques réactions courroucées dans l’assistance. «Vous aurez beau faire des efforts en matière environnementale, vous continuerez toujours à rechercher la croissance», lance une auditrice.

«Le piège des bonnes intentions»

C’est vrai: recycler des vêtements, porter des sacs en toile d’araignée ou des chaussures en peau de banane revient à soigner les symptômes d’une maladie, pas la maladie elle-même. A savoir un système économique basé sur une perpétuelle croissance. «Cela fait des années que les marques de mode engagent de petites actions pour diminuer leur impact écologique et faire moins de mal à la planète. C’est admirable. Mais faire moins de mal dans une industrie qui croît sans cesse, cela revient à faire plus de mal. C’est ce que j’appelle le piège des bonnes intentions. Rien ne changera tant que personne ne remettra en cause les bases du système capitaliste», tonne le journaliste et philosophe anglais John Thackara.

Sauf que le retour au communisme, ce n’est pas pour demain. Alors quelle est la solution, Monsieur Thackara? «Nous devons absolument arrêter de considérer les matières premières et les vêtements comme des marchandises. Il faut plutôt parler de lieu, d’histoire et de gens. C’est la seule façon de remettre l’empathie et l’amour au centre de cet écosystème. L’industrie de la mode excelle lorsqu’il s’agit de générer du désir, mais est-elle capable de générer le désir d’aimer, et non pas le désir de faire de l’argent?»

Recréer du lien

Une histoire, un lieu, des gens, des gestes. Chaque année, des milliers d’initiatives voient le jour dans le but de recréer du lien entre ceux qui fabriquent et ceux qui portent la mode. A Marseille, exemple avec Atelier Bartavelle, une marque française de slow fashion (mode de qualité conçue pour durer) créée par Caroline Perdrix et Alexia Tronel. Pour célébrer les savoir-faire artisanaux, les fondatrices ont décidé de lancer le projet «Itinérance». L’idée est simple: voyager dans cinq pays du pourtour méditerranéen et travailler avec des artisans locaux à la création d’une mini-collection vendue en circuit court.

Tricoter 20 pulls uniques avec des grands-mères grecques sur l’île de Tinos ou créer des chemises unisexes avec un bordeur en Tunisie: nous voici bien loin de la fast fashion. «Nous voulons rendre notre chaîne de production la plus transparente possible et donner un visage et un nom à toutes les personnes qui contribuent à la réalisation d’un vêtement», développe Alexia Tronel. Et d’ajouter: «Notre but n’est pas de faire la morale à nos clientes, c’est une approche très stérile. Le beau reste la meilleure façon de capter l’attention des gens. Après tout, la mode restera toujours une question de plaisir et de désir.» 

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