jean d’ormesson

(anti-)Leçon d’élégance

Vous rêvez d’être élégant? Pour le devenir, faites exactement le contraire de ce que fait Jean d’Ormesson, comme il le suggère lui-même. Ou alors, faites plutôt exactement comme lui. Vous le serez encore plus

Ne lui dites pas qu’il est élégant, ça le ferait rire. Poliment, mais jaune. Pourtant, on ne peut que se délecter du charme d’une rencontre avec l’écrivain Jean d’Ormesson. Costume beige clair, cravate bleu foncé sur chemise bleu ciel, pieds nus dans des Tod’s assorties à son costume, regard saphir dans un écrin de rides qui semblent, elles aussi, sourire en permanence. Prévenant, provocateur et délicieux, ce charmeur de 86 ans parle de son rapport au monde des apparences, des atours et de l’esprit. Et le doyen de l’Académie française, qui se définit lui-même comme un oxymore vivant, brouille les pistes. Tout en réfutant les caractéristiques de l’élégance au sens large, il finit pourtant par en donner une leçon magistrale. Ce n’est peut-être pas pour rien si la première biographie à son sujet a pour titre Jean d’Ormesson ou l’élégance du bonheur. «Peut-être», le mot qui revient le plus souvent dans sa bouche. Rencontre avec un homme de peu de certitudes.

Le Temps: Qu’est-ce que l’élégance pour vous? Jean d’Ormesson: Une idée dont je me fiche complètement. L’idée d’être élégant ne me passe par l’esprit à aucun moment, et je serais plutôt vexé d’être considéré comme tel, sinon peut-être moralement. Je veux bien être élégant moralement, mais sûrement pas physiquement.

Vous n’avez jamais prêté attention à la qualité de votre mise? Quand j’étais jeune, j’aimais beaucoup trois choses. D’abord, les voitures. Dans un coup de folie, j’ai acheté d’occasion, il y a quarante ans, un très joli cabriolet Mercedes que j’ai toujours. Ensuite, les chemises et les souliers. J’allais à Rome chez un bottier très élégant, le Cavaliere Gatto. J’achetais souvent mes chemises chez Charvet, ou chez Hilditch & Key. Mais tout cela m’a passé.

Pourtant, aujourd’hui, vous êtes très beau dans votre habit d’académicien… D’abord, toutes ces broderies, c’est hors de prix (28 000 euros, ndlr). Ensuite, si je mets cet habit une fois par an, c’est le bout du monde. Je ne sais plus qui disait: «Vous vous déguisez en scarabée.»

L’Académie est quand même autre chose qu’une collection de coléoptères. Allez savoir… Je me souviens de Jean Dutourd, à qui l’on demandait à quoi sert l’Académie. Il hésita beaucoup car il se posait lui-même la question, avant de répondre finalement: «Elle sert à être beau.» Il pensait probablement à l’habit et aussi aux académiciens très beaux de l’époque: Jacques de Lacretelle – dont Proust disait qu’il était un des hommes les plus beaux qu’il ait jamais vus –, Julien Green, Jean Delay, Marcel Brion, Michel Mohrt. Ils n’avaient même pas besoin de se mettre en habit.

Comme à l’Académie, n’y a-t-il pas en France une manière institutionnelle et pesante d’affirmer des codes? Ah non! Je pense qu’en Angleterre, le mariage de la sœur de Pippa (l’union du prince William avec Kate Middleton, ndlr) a montré que les codes vestimentaires étaient encore très présents. En France, ils le sont beaucoup moins.

Au-delà des oripeaux, l’élégance ne repose-t-elle pas aussi sur des valeurs morales et intellectuelles, les valeurs de l’esprit? Si je voulais provoquer un peu, je dirais que je m’en tape. Ce qui est important, c’est d’écrire de bons livres, de bonnes chansons, de bonnes pièces de théâtre, de faire de bons films. Le mot valeur est un mot que j’emploie très peu. Il peut cacher beaucoup de compromis et beaucoup d’excès.

Même si vous vous en défendez, pour quelle raison pensez-vous incarner une élégance typiquement française? Je n’incarne rien. Je suis de ceux qui pensent que les choses changent. Que la société change, que le langage change. Et je suis très sceptique. Je suis un élève de Montaigne. Je crois très peu de choses. Mais je pense aussi qu’on peut écrire de très beaux livres et n’être pas du tout élégant. Céline, par exemple, ne l’était pas du tout. Et je suis évidemment du côté des écrivains et non de celui des mondains qui tolèrent les écrivains, qui trouvent que ce sont de charmants amuseurs.

Vous êtes pourtant aussi un amuseur… Je n’aime pas l’ennui. Il y a dans l’élégance un côté superficiel, léger, que je ne rejette pas, mais à l’égard duquel je suis aussi très critique. J’ai en outre une particularité: je suis très porté à l’admiration. En France, c’est la règle de la dérision. Il faut toujours ricaner, être cynique. J’aime beaucoup jouer ce jeu-là, mais je suis aussi très capable d’admiration. Et j’admire beaucoup des écrivains du passé. Je suis d’une certaine façon une sorte de «dernier des Mohicans». Et j’essaie de parler comme parlaient mes grands-parents ou comme parlaient les jansénistes. Lemaître de Sacy disait d’Arnauld: «Il écrit comme on parle dans sa famille.» Et bien, j’essaie de parler comme cela.

Votre éducation vous a-t-elle inculqué une forme d’élégance? Ma mère m’a laissé trois préceptes. L’un me gêne beaucoup, et je n’ai pas respecté grand-chose des deux autres. Celui qui me gêne: «Toute lettre mérite réponse.» Je reçois en ce moment une centaine de lettres par jour. Qu’est-ce que je peux faire? Le deuxième précepte était: «Ne te fais pas remarquer.» Qu’est-ce que j’ai essayé de faire toute ma vie? De me faire remarquer. Or, ce qui est élégant c’est de ne pas le faire. Donc si vous êtes un écrivain, vous n’êtes pas très élégant. Dernier précepte, qui était très élégant aussi: «Ne parle pas de toi.» Et qu’est-ce que je fais toute la journée? En parlant de moi et en essayant de me faire remarquer, je me place délibérément hors de cette élégance dont on parle.

Avez-vous cherché à vous démarquer de votre éducation? Toute ma vie, j’ai essayé deux choses. D’être fidèle à mes origines, et d’en sortir. Et si j’ai une place dans la littérature d’aujourd’hui, c’est probablement parce que je suis une espèce d’oxymore. J’occupe par ailleurs un créneau qui n’est pas l’élégance mais qui est peut-être un certain goût du bonheur et du plaisir. Une place que je suis seul à occuper dans la littérature, ce qui n’est pas difficile: la littérature d’aujourd’hui, comme la peinture, comme le cinéma, comme le théâtre, est sinistre. Et donc peut-être que c’est ce goût du bonheur et du plaisir qui fait qu’on s’imagine quelquefois que je suis élégant.

Avec votre indépendance d’esprit, votre héritage aristocratique a dû être un carcan? C’est comme la syphilis, on n’en guérit jamais tout à fait. Je suis un oxymore. Mon père aussi en était un. Il était très très conservateur, pour les mœurs entre autres. Et il était plutôt à gauche politiquement. Il n’était pas socialiste, mais il était ambassadeur du Front populaire et il était très loyal à l’égard du gouvernement qu’il servait. Ma mère, elle, venait d’une famille ultra-élégante, ultra-monarchiste, ultra-catholique. Il y avait souvent cette espèce de tension que je percevais très bien entre l’élégance du côté de ma mère et la rigueur républicaine et morale du côté de mon père.

Une enfance contrastée? Disons que c’était un peu compliqué. Au fond, j’ai toujours couru un peu derrière la rébellion. Mais même dans la rébellion, même dans la révolte et le refus de tous les codes, il faut essayer de tenir un peu debout. Il faut essayer de savoir vivre et de savoir mourir aussi. Il vaut mieux aussi, quand on essaie d’écrire, ne pas être trop lâche. Il n’est peut-être pas tout à fait indispensable d’être très sale. Mais ce qui compte, c’est d’abord Dieu, si l’on y croit, l’âme, si l’on y croit. Tout le reste est peut-être un peu secondaire. L’élégance n’est certainement pas une des vertus théologales. Mais, dans la vie, il y a peut-être avantage à se tenir convenablement.

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