Sous les arcades du Bela Vista, les larmes de Macao

«Le Temps» évoque cette semaine des hôtels improbables devenus inaccessibles

Le 20 décembre 1999, Macao est rétrocédé à la Chine. Le Bela Vista cesse d’être la perle de l’ex-colonie portugaise

Au loin, détrempées par le typhon qui s’abat depuis des jours sur le delta de la rivière des Perles, les lumières des néons de l’historique Casino Lisboa nimbent le ciel d’éclairs multicolores. Le feu d’artifice de rigueur vient de s’achever. Les canons de l’Armée populaire chinoise ont tiré à blanc les salves protocolaires.

Accoudés à la rambarde de pierre de l’hôtel Bela Vista, perché en haut de la colline de Penha, une brochette d’invités triés sur le volet trinquent, au champagne et au vinho verde, à la rétrocession à Pékin de la colonie portugaise de Macao. Nous sommes le 20 décembre 1999. Deux ans et demi plus tôt, le territoire voisin de Hongkong, à une heure et demie de ferry rapide sur les eaux grises de la mer de Chine, a montré le chemin. Les Macanhese, les sang-mêlé natifs de ces confins lusophones en bordure de l’Empire du Milieu, s’efforcent de cacher leurs larmes. Une partie de leur monde s’écroule. Les commissaires politiques du Parti communiste chinois seront désormais les maîtres incontestés de cette terre exiguë dont les jésuites firent jadis leur point d’appui pour évangéliser l’Asie. Le Bela Vista, demain, n’accueillera plus leurs dîners de galas, tournois de bridge huppés ou bals de mariage, dans un déluge de fleurs et d’enveloppes remplies de billets pour les conjoints du jour…

«Bela Vista»: la belle vie. Plus qu’un hôtel de luxe, une promesse d’avenir. Un trait d’union avec la vieille Europe qui agonise en Extrême-Orient. La modernisation du Raffles a accompagné la mue de Singapour, comptoir commercial britannique devenu dragon asiatique à part entière. Les légendes de l’Oriental continuent de charmer les touristes à Bangkok, en Thaïlande. L’Hôtel Continental, fleuron de la «belle colonie» française qu’était l’Indochine, est toujours indissociable de Saigon, rebaptisée Hô Chi Minh-Ville. Le Bela Vista incarnait Macao, son métissage et sa torpeur, dans ses chambres de style néoclassique ouvertes sur la baie. Sa façade était rose. Impossible de la rater. Mais la politique et l’hôtellerie ne font pas toujours bon ménage. Les murs ont été repeints en beige. Le consul général du Portugal, dernier héritier de quatre siècles de colonisation, y a établi ses quartiers. La fermeture du Bela Vista a tué la saudade de Macao.

On se souvient de son bar, des pales de ses ventilateurs qui faisaient voler les pages du livre d’or toujours déposé à l’entrée, sous un portrait de saint François-Xavier, disciple d’Ignace de Loyola mort au Japon en 1552. Bernard-Henri Lévy, toujours pressé de se mettre dans les pas d’André Malraux, s’y était arrêté pour écrire, dans les années 80, Impressions d’Asie. Sa signature barrait une page, juste sous celle de Stanley Ho, le roi incontesté des lieux, l’incarnation de Macao l’ambigu.

Le visiteur qui, aujourd’hui, débarque à Cota, la bande de terre gagnée sur la mer transformée depuis vingt ans en Las Vegas asiatique, peine à distinguer l’antique Casino Lisboa et sa tour voisine des établissements importés par les magnats américains.

Le Bela Vista était l’endroit où rencontrer Stanley Ho, métis sino-portugais né en 1921, milliardaire à la réputation sulfureuse, principal actionnaire de la société des jeux de Macao, l’épine dorsale du territoire. Il y avait une table, toujours réservée. Sa longue silhouette, cheveux noirs gominés et mains finement manucurées, était facilement reconnaissable. Le Bela Vista n’était pas un rêve. Stanley Ho, dans la fumée de ses cigares cubains et au bras de Chinoises alanguies, y jouait chaque soir le film de sa vie si cinématographique.

Vous ne dormirez plus au Bela Vista. Vous n’y goûterez plus ce parfum nocturne de l’Orient à la fierté millénaire moisie par la richesse facile. On y donne désormais des dîners d’apparat, entre diplomates et hommes d’affaires, lorsque le consul du Portugal lance ses invitations. Il reste le livre d’or. On peut, dit-on, le consulter à la demande. Il reste aussi, en contrebas de la colline Penha, le Club Militar et sa façade à imposantes colonnes. Des miettes de souvenirs, happées par l’effervescence des tables de jeu. Le Bela Vista ne se réveillera plus. Car ce Macao-là a disparu.

Vous ne dormirez plus au Bela Vista. Vous n’y goûterez plus ce parfum nocturne de l’Orient moisi par la richesse facile