Quand les architectes repensent le vin

A force de chantiers spectaculaires, le Bordelais comble le retard pris sur les vignobles du Nouveau Monde. Souvent dessinés par des stars de l’architecture, les nouveaux chais sont des outils de communication redoutables. Au point, parfois, de faire oublier la notion de terroir

Au cœur du Médoc, au bord de la route qui mène de Margaux à Pauillac, un vaste trou entouré d’une barrière métallique attire l’œil. Les lieux seront bientôt transfigurés: dans une année, Château Beychvelle, grand cru classé de l’appellation Saint-Julien, disposera d’un nouveau chai à barrique et d’une nouvelle cuverie à l’architecture contemporaine. Un projet imaginé par le cabinet bordelais BPM Architectes, qui dispose d’une importante expérience dans le domaine viticole pour avoir travaillé pour des propriétés prestigieuses comme Angelus ou Château Bouscaut.

L’exemple de Beychvelle, qui appartient au groupe Grands Millésimes de France, propriété du français Castel et du japonais Suntory, illustre le phénomène de mondialisation du monde viticole. Sur le plan capitalistique, mais pas seulement: la construction de chais spectaculaires, et leur ouverture au public, est influencée directement par les grands domaines californiens, pionniers en matière d’œnotourisme. Le Chili, l’Australie et les régions espagnoles de la Rioja et de Navarre leur ont emboîté le pas.

Boom du bâti

Maître de conférences à l’Université Bordeaux Montaigne et spécialiste des conséquences de la mondialisation sur le monde viticole, Raphaël Schirmer souligne le retard pris par le Bordelais, vignoble de tradition: «A la fin des années 1980, Lafite Rothschild a fait appel à l’architecte catalan Ricardo Bofill pour construire un vaste chai circulaire peu visible car enterré. Et puis plus rien jusqu’au milieu des années 2000, période de prospérité qui a vu la multiplication des projets souvent signés par de grands noms de l’architecture mondiale.»

Mario Botta (Château Faugères), Philippe Starck (Château Les Carmes Haut-Brion), Norman Foster (Château Margaux) et plusieurs architectes bordelais comme les frères Mazières ont ainsi l’occasion d’associer leur nom à l’histoire de propriétés centenaires. Leurs créations présentent des profils architecturaux très différents. Il y a ainsi un monde entre la volonté de briser les codes de Frank Gehry avec le chai délirant de Marqués de Riscal, dans la Rioja, et la discrétion assumée de Herzog&De Meuron pour la réfection d’une annexe de Château Pétrus.

Pour des domaines viticoles qui sont devenus des marques de luxe, la construction d’un nouveau chai constitue une carte de visite. «Avec Internet et le développement des réseaux sociaux, cela a pris une importance considérable, juge Raphaël Schirmer. Les propriétés utilisent ces nouveaux espaces pour leur communication. C’est devenu un élément de storytelling. Le recours à des stars de l’architecture fait partie de cette stratégie.»

Pendant la semaine des primeurs bordelais, Cheval Blanc a organisé les dégustations au cœur de son nouveau chai – une vague de béton blanc dessinée par Christian de Portzamparc. Effet multiplicateur garanti: les 1500 journalistes, blogueurs et acheteurs qui ont fait le déplacement ont enchaîné les photos des 52 cuves en béton à la symétrie parfaite et des vastes baies vitrées intégrées dans le vignoble de Saint-Emilion.

Caves ouvertes

Pour le Bordelais, il s’agit d’une révolution. Les châteaux, surtout les plus prestigieux, sont longtemps restés fermés au public. En particulier le chai à barrique, avec sa part de mystère et son atmosphère confinée. «Il y a quinze ans, il était impensable de pouvoir les visiter, souligne Raphaël Schirmer. Il a fallu du temps, mais les Bordelais ont eux aussi compris qu’ils avaient tout à gagner d’une théâtralisation de leur outil de production.»

Ce goût pour la mise en scène crée parfois des tensions entre propriétaires – à Bordeaux, l’ego s’emboîte difficilement. Propriété de Bernard Arnault, patron de LVMH, et d’Albert Frère, Cheval Blanc doit ainsi conjuguer avec un voisin encombrant. Inauguré l’an dernier, le nouveau chai du Château La Dominique dessiné par Jean Nouvel frappe les esprits avec sa silhouette massive ornée de métal réfléchissant rouge vif. Un effet tape-à-l’œil voulu par son propriétaire, Clément Fayat, qui a fait fortune dans le bâtiment et les travaux publics.

L’impact visuel n’est pas la seule préoccupation des constructeurs de ces nouvelles cathédrales viticoles. Les exigences technologiques et environnementales ont forcé les architectes à créer des typologies de bâtiments novatrices. Avec souvent la nécessité de procéder à d’importantes excavations pour introduire une vinification par gravité, sans aucun pompage du jus. Histoire «d’intervenir le moins possible et de laisser faire le vin», selon un slogan en vogue.

Cos d’Estournel a fait le pas en 2008. L’architecte Jean-Michel Wilmotte a revu de fond en comble la cuverie et le chai à barriques du second grand cru classé de Saint-Estèphe. A 20 mètres de hauteur, une passerelle d’acier accueille la vendange. Juste en dessous, 72 cuves inox coniques reçoivent le raisin trié avec soin pour la cuvaison et la fermentation alcoolique. Au sous-sol, enfin, le vin est élevé dans un chai épuré et obscur qui a des airs de boîte de nuit.

L’image avant la vigne

La multiplicité des approches architecturales pose la question de l’ancrage de ces nouvelles constructions dans le territoire. Dans le terroir, plus précisément, ce mot propre à la langue française qui sacralise l’interaction complexe entre le sol, le climat et le savoir-faire de l’homme.

Dans son texte «La dissolution des terroirs et des territoires viticoles dans l’architecture des domaines viticoles» (2013), le chercheur toulousain Eric Rouvellac estime que «nous avons oublié le terroir, passé au dernier plan devant le poids de la communication et du marketing». Il cite Christian Moueix, gérant de Pétrus, sur la même longueur d’onde: «De plus en plus, il me semble que l’architecture détourne l’attention de l’important – le vin – et de l’essentiel – la vigne. Je ne veux pas participer à ce mouvement-là.»

Dopé par les «millésimes du siècle» 2009 et 2010, le Bordelais est la seule région viticole française à avoir réellement pris le virage du marketing architectural. Si la tendance reste pour l’heure «avant tout réservée à une élite bien insérée dans la mondialisation», selon Raphaël Schirmer, elle essaime, plus modestement, jusqu’en Suisse (lire ci-dessous). Une démonstration de plus que le vin n’est plus une simple boisson, mais un objet culturel. Le symbole d’un art de vivre mondialisé.

,

«L’architecture tend à détourner l’attention de l’important – le vin – et de l’essentiel – la vigne»

Pour les domaines la construction d’un nouveau chai constitue une carte de visite