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Depuis 2011, la plateforme Mode Suisse offre aux designers helvétiques une vitrine inédite à l’intérieur et à l’extérieur de nos frontières.
© Alexander Palacios

Style

En attendant la mode suisse

Vivier de jeunes talents, la Suisse peine à faire émerger une scène mode dynamique et crédible. Tentative d’explication

30 avril 2017, soirée de clôture du 32e Festival de mode et de photographie à Hyères. Sur scène, Vanessa Schindler et Marina Chedel sont en larmes. A quelques minutes d’intervalle, ces deux alumni de la Haute Ecole d’art et de design (HEAD) de Genève viennent de remporter respectivement le Prix mode et le Prix accessoires, décernés par un jury de professionnels. Une première pour la Suisse, dont les couleurs se hissent enfin au sommet de ce prestigieux concours international. Dans la chaleur de la nuit provençale, les deux créatrices marquent d’une pierre azur l’histoire culturelle de leur pays, une petite nation jusqu’ici dénuée de réelle tradition mode.

Comme Schindler et Chedel, de plus en plus de talents helvétiques émergent au sein de l’univers ultra-saturé du fashion design avec une vision très moderne du vêtement. En février dernier, les Alémaniques Christa Bösch et Cosima Gadient étaient sélectionnées en demi-finale du très prisé Prix LVMH pour les jeunes créateurs de mode avec leur label couture-punk Ottolinger. Dans le cadre de ses défilés et showrooms, la plateforme alémanique Mode Suisse attire aussi de plus en plus d’acheteurs et de médias internationaux, offrant une visibilité inédite à de jeunes designers indépendants comme Julia Seemann, Julian Zigerli, Julia Heuer ou After Work Studio. Incontournables acteurs de la mode helvétique, la HEAD et l’Institut Mode-Design de Bâle (IMD) offrent aux étudiants une solide formation et un réseau qui, ensemble, leur permettront d’affronter un marché ultra-concurrentiel et carnassier. Leurs défilés de fin d’année respectifs sont aussi des événements à portée européenne qui font vivre et vibrer la mode nationale. «La Suisse me rappelle la Belgique de la fin des années 1980. Il y a une incroyable ambiance, une envie de créer et un plaisir. C’est capital pour développer des projets créatifs», s’enthousiasme Jean-Pierre Blanc, fondateur et directeur du Festival d’Hyères et intervenant à la HEAD depuis trois ans.

Lire aussi: La HEAD, 10 ans et toujours à la mode

Reste que la Suisse n’est pas la Belgique. Passés ces îlots de créativité, le visage de la mode suisse apparaît flou, morcelé, son écosystème quasi inexistant. Le bassin de population est très petit, la main-d’œuvre très chère, et hormis Akris, qui a su capitaliser sur la tradition textile saint-galloise, aucune marque de renom international ne parvient à s’exporter, ni à s’imposer au calendrier des principales fashion weeks. Pas non plus de Martin Margiela national, ni de créateur star à la tête d’une grande maison. Il y a bien le Romand Serge Ruffieux, ancien de la HEAD passé chez Dior et désormais à la tête de Carven, une exception qui confirme la règle mode. Quant aux concept stores et multimarques helvétiques, ils sont peu nombreux et peinent à capter l’attention des griffes pointues, qui leur préfèrent Dover Street Market (Londres et Tokyo), 10 Corso Como (Milan), Broken Arm (Paris) ou encore Opening Ceremony (New York et Los Angeles). Pareil pour la presse spécialisée, qui a du mal à séduire les lecteurs face aux avions de chasse médiatiques que sont Vogue Paris, W ou I-D. D’où cette épineuse question: la mode suisse existe-t-elle?

L'ombre de Paris

Rembobinons. Réputée dès la Renaissance pour son art textile, la Suisse s’est positionnée dès le XIXe siècle à l’avant-garde en matière de création et d’innovation de tissus. C’est ce que l’on apprend dans "Petite Histoire suisse, une mode en sourdine", un passionnant article signé par Elizabeth Fischer - actuelle responsable du département Design mode, bijou et accessoires de la HEAD – Genève - et paru en 2000 dans la revue Passages de Pro Helvetia. Sauf que l’artisanat et la technique ne font pas la mode: bien que la Suisse fournisse toujours la haute couture en précieuses étoffes, le pays brille par son absence dans l’histoire de la mode européenne, dont les grandes pages ont été écrites par la France, l’Angleterre ou l’Italie.

Aujourd’hui comme hier, tout se passe comme si la Suisse était condamnée à rester en périphérie des grandes capitales, de Paris en particulier. Paris la «modasse», Paris qui aimante toutes les vocations artistiques et créatrices, Paris qui fait et défait les réputations. N’empêche, les professionnels s’accordent à dire qu’avant de tenter une carrière en Suisse, l’exil s’impose. A Paris, oui, mais ailleurs aussi, en Italie, aux Etats-Unis, ou pourquoi pas au Vietnam comme Luka Maurer, diplômé de la HEAD et fondateur de la marque Garnison. «Cinq ans d’études ne suffisent pas pour se lancer. Il est indispensable pour un diplômé d’acquérir de l’expérience à l’étranger, d’ouvrir son réseau, de développer une vision internationale. Pour mieux revenir après», assure Léa Peckre, responsable du département Design mode à la HEAD.

Se jeter à l’eau

Revenir en Suisse, ils sont nombreux à en rêver. Trop de pression au sein des grandes maisons. Trop de fatigue, trop de talents broyés par un système qui carbure au quasi-bénévolat, tout cela au nom du prestige dont jouit l’industrie du luxe. Si certains restent à Paris, comme le Valaisan Kevin Germanier, d’autres ont opté sans complexe pour la mère patrie. Après des stages chez Alexander McQueen et Maison Margiela, Rafael Kouto, 27 ans, a décidé de créer sa marque d’«ethical fashion» au Tessin. «Je produis mes collections dans une imprimerie et un atelier en Suisse, j’ai donc besoin d’être sur place. Bien sûr, le marché national est petit, mais avec mon site d’e-commerce, je peux vendre sans problème à l’étranger. Et puis j’aime bien le mode de vie ici, c’est calme, les gens prennent le temps», confie cet ancien étudiant à l’IMD, à Bâle.

Pour Vanessa Schindler aussi, la petite Romandie reste en ligne de mire, malgré l’aura internationale que lui a offerte son prix à Hyères. «Je m’apprête à passer une année à Paris pour donner un coup de boost à ma carrière et voir autre chose. Mais j’envisage ma vie en Suisse. Tellement de choses démarrent en matière de mode, c’est très excitant.»

A Genève, Beata Modrzynska, Hélène Gagliardi et Sophie Fellay, toutes trois diplômées en Design mode de la HEAD, viennent de lancer Hi Bye, un collectif qui se présente comme un laboratoire d’idées permettant d’explorer de nouvelles façons de faire de la mode. Elles défendent une approche plus responsable, plus collaborative, plus interdisciplinaire. «Le métier de designer est très précaire, particulièrement en Suisse, où le milieu de la mode est quasiment inexistant. Nous voulons donc sensibiliser les gens à notre corps de métier, faire naître une communauté créative qui poussera d’autres gens à lancer leur propre projet.» En bref, faire naître un écosystème local. Mais comment comptent-elles en vivre? «Pour l’instant, on fait des petits boulots, mais il faudra bientôt qu’on se penche sur un business plan», répond le trio.

Manque de financement

C’est ici que le bât blesse. Car en Suisse, les aides financières à la mode sont encore timides. Bien sûr, il existe de nombreux prix auxquels peuvent prétendre les créateurs de vêtements et accessoires: Swiss Design Awards, dotations offertes par les écoles et de nombreuses fondations privées. Mais il s’agit là d’apports uniques qui ne peuvent se substituer à un investissement sur le long terme, telle une aide étatique.

A Berne, les autorités semblent bouder la mode. «Le département fédéral de la culture, de par sa mission, ne peut soutenir ce domaine que par le biais de prix. Quant au département de l’économie, il ne souhaite pas développer les industries par une approche sectorielle», précise Sylvain Gardel, responsable du point fort «Culture et économie» de Pro Helvetia. Le point fort, c’est un soutien financier inédit prévu jusqu’en 2020. Il vise à aider les jeunes designers suisses à s’imposer sur les marchés internationaux dès leur entrée dans la vie professionnelle. Rafael Kouto, Ottolinger ou Julian Zigerli en ont déjà bénéficié. «Cela fait des années que la mode lutte pour être reconnue comme une discipline artistique à part entière. Le combat est encore long, mais les mentalités commencent progressivement à changer. Pour convaincre les politiciens, il est important que la mode suisse continue à gagner en visibilité», poursuit Sylvain Gardel. 

Gagner en visibilité

En matière de lobbying mode, Mode Suisse est en tête de peloton. Depuis sa création en 2011, cette plateforme se bat pour que les designers helvétiques aient non seulement une caisse de résonance à l’intérieur de nos frontières, mais également à l’étranger. «Via le DACH Showroom à Paris, que Mode Suisse coorganise avec ses partenaires autrichien (AFA-Austrian Fashion Association) et allemand (Berlin Showroom), nous arrivons à assurer une présence internationale à certains créateurs. Julia Heuer vient de faire une première saison prometteuse avec nous, Collective Swallow et After Work Studio ont vendu à l’international. Des projets comme DACH sont importants, car la Suisse ne fait pas partie de l’Union européenne et échappe donc au lobbying bruxellois», développe Yannick Aellen, fondateur de Mode Suisse.

Pour attirer l’attention des milieux politiques et économiques, le rôle des écoles est également capital. En plus de leur fonction éducative, les institutions comme la HEAD ou l’IMD de Bâle opèrent comme des instances de légitimation culturelle de la mode, une discipline souvent méprisée pour sa supposée frivolité. «A l’origine, Genève, cité calviniste, n’est pas une ville de mode. Mais depuis dix ans, nous œuvrons pour que cette discipline s’impose comme un trait culturel de notre pays et, à ma grande surprise, avons réussi. Nos événements mode ont dès leurs débuts attiré un large public. Il y a une attente, il y a un intérêt réel», se félicite le directeur de la HEAD, Jean-Pierre Greff. 

Et Léa Peckre de conclure sur cette note positive: «Il y a dans ce pays une culture du graphisme et de l’image sur laquelle peuvent capitaliser les designers de mode. Par ailleurs, il n’y a peut-être pas encore de style helvétique en matière de vêtements, mais il y a chez les créateurs suisses une rigueur, une loyauté, un respect de l’autre qui les singularise. Il faut juste être patient. Leur heure viendra.»

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