> Etape 1. Glasgow, le Pot Still pub Etourderie de notre part, nous venons de tenter d’introduire notre sac de voyage dans la boîte à gants de notre citadine polyvalente. En fait non, vérification faite, il s’agit bien du coffre, dans lequel on peinerait à caser un chihuahua neurasthénique. Affolé en outre par la constatation faite que la voiture n’est pourvue que d’un ridicule mono essuie-glace, nous traçons notre route entre deux gerbes d’eau et une pléthore de terrains de golf couverts de flaques.

Laissons donc le centre de Glasgow, la cité ouvrière ravagée remplie de bras tatoués aux horizons bouchés. Direction Dalmuir, la banlieue, où la rivière Clyde vient lécher d’une langue de serpent les chantiers navals de Clydebank. Où les maisons de briques viennent buter sur les contreforts des Old Kilpatrick Hills. Au loin, des grues gigantesques – dont celle qui servait en son temps à charger les locomotives sur les navires –, émergent avec peine dans ce ciel détrempé qui mange la terre en bavant.

Peu après une station de lavage de voitures, aussi déserte que dérisoire sous ce déluge, on aperçoit au loin, entre deux énormes camions-citernes de blends chargés jusqu’à la gueule et estampillés Chivas Brothers, Auchentoshan («ok’n’toch’n»), notre destination.

En avance au rendez-vous dans l’une des trois dernières distilleries des Lowlands en activité, la pluie oblige à une inactivité propice à la contemplation. Des réflexions qui conduisent au constat suivant. Avec sa centaine de distilleries, l’Ecosse produit chaque seconde 39 bouteilles de uisge beatha («eau-de-vie» en gaélique écossais qui donnera le mot «whisky»). Au point d’être devenu le pays roi de l’eau-de-vie, ce mariage parfait entre les quatre éléments? A l’évidence. Tant pis pour les armagnacs hors d’âge.

Par un parti pris de cœur entièrement assumé (comment ne pas adorer un pays où les guerriers se battent en jupe et où le soleil consent à illuminer entre deux nuages noirs des granites arrondis comme nulle part ailleurs?), nous attribuons, avec une dose de mauvaise foi, la paternité du noble breuvage aux Ecossais. Comme le prouve un document de 1494 qui atteste de la fabrication d’ aqua vitae en Ecosse. Et tant pis pour les moines irlandais.

«Le coin du pré» Retour à la réalité. Il est temps d’honorer notre rendez-vous malté. Alasdair «Ally» Dickinson est notre guide dans la distillerie fondée en 1823, qui produit de splendides whiskies légers et secs, chargés de très fortes notes florales. Auchentoshan, «le coin du pré». La fabrique d’eau-de-vie ne fait pas mentir son étymologie gaélique. Pelouses peignées, parterres de gazon vert pétant. Bâtiments d’un blanc immaculé aux arêtes et menuiseries soulignées de traits de peinture noire brillante.

Aussi attentif qu’amical – il ne s’adressera jamais à nous sans faire suivre sa pédagogique faconde d’un «my friend» de circonstance –, Ally transpire l’amour de son pays et de ses whiskies, bien au-delà de la simple promotion de la marque pour laquelle il travaille. Une attitude pour le moins fair-play que l’on retrouvera par ailleurs dans chacune des distilleries visitées.

Pourquoi si peu de distilleries dans les Lowlands? «Pour des raisons historiques d’imposition des eaux-de-vie, spécialement élevée dans la région, répond Ally.» Avec la difficulté en sus de cacher des distilleries dans un environnement relativement plat, pendant les périodes de prohibition. La distillation ne devient légale en Ecosse qu’avec l’ Excise Act de 1823.

Quatorze tonnes d’orge par jour pour une production annuelle de 18 000 hectolitres. Le reste du brassage vendu aux fermiers pour nourrir le bétail, celui du distillat utilisé comme fertilisant par les agriculteurs. Deux distillations par jour. La distillerie fermée seulement quatre semaines par an pendant l’été. Chaque tonneau utilisé seulement trois fois. Puis coupé en deux pour faire des pots de fleurs.

Vanille, noix de coco et citron La visite de la distillerie est aussi ponctuée de haltes dégustatives. Vanille, noix de coco, citron, pomme verte, violette… Marqués par des arômes floraux et fruités très puissants, obtenus dès la fermentation et renforcés par la triple distillation, les whiskies ­Auchentoshan enchantent. Notamment celui de 1996: fût de bourbon ouvert au maillet en tapant de part et d’autre du bouchon. Nectar prélevé à la pipette. Divin.

Nous prenons congé. Direction le Loch Lomond, plein nord, avec des souvenirs d’enfance qui remontent à la surface. 1985, Inversnaid, rive Est du même loch, le plus étendu de Grande-Bretagne. Vacances hors du temps: escalier monumental habillé de massacres, boules d’ivoire sur la table de billard, fauteuils en cuir sans fond, eau tourbée marron dans la baignoire. Dans un ancien pavillon de chasse reconverti en maison d’hôtes, déjà à l’époque, à un âge qui interdisait toute consommation de spiritueux, nous avions été frappé au cœur par ce pays où les odeurs enivrent plus que tout le reste.

Pour l’heure, nous poursuivons notre route en longeant le loch anthracite. Et traversons ensuite l’Argyll, la somptueuse région qui propulse hors des Lowlands, et où nous apercevons les premiers sommets saupoudrés de neige. Avec un goût de miel et de violette merveilleux dans la bouche. > Etape 3. Bunnahabhain