Déjeuner avec Aurel Bacs

«On ne peut tout démocratiser»

Il tenait le marteau lors des enchères horlogères de la maison Phillips il y a une dizaine de jours

Un retour aux affaires couronné de succès

Le milieu des enchères horlogères l’attendait comme le messie, n’ayons pas peur des mots. Aurel Bacs a le flair pour dénicher les montres les plus rares, il a également le pouvoir de mettre en confiance les vendeurs comme les acheteurs. Chez Christie’s, en tant que responsable du département montres de 2002 à 2013, il a fait passer le chiffre d’affaires annuel de 8 à 130 millions de dollars. A la suite de quoi il quitte la maison pour fonder – avec sa femme Livia, rencontrée chez Sotheby’s à la fin des années 1990 – Bacs & Russo, une société spécialisée dans l’horlogerie qui met son expertise au service des collectionneurs, des musées et des marques.

«Travailler pour une maison de vente, c’est passionnant», explique le quadragénaire alémanique dans un français parfait. Mais le job laisse peu de place à la vie privée. «Au réveil, vous répondez à un client asiatique et après minuit, vous êtes encore au téléphone avec un collectionneur de Los Angeles… A 20 ou 30 ans, c’est génial. Mais à 40, ça l’est un peu moins. Je ne voulais pas me réveiller à 70 ans en me demandant ce que j’avais bien pu faire de toutes ces années.»

Le déjeuner prend place au Bistrot de Charlotte, une adresse genevoise située à un jet de pierre des grands hôtels où se tiennent les ventes aux enchères, sauf celles de Phillips, qui se sont déroulées à La Réserve, du côté de Bellevue (GE). «La maison n’ayant pas de salle de ventes à Genève, nous avons dû trouver un endroit adéquat et suffisamment grand pour accueillir 300 personnes. Nous avons opté pour une tente dressée sur le parking du cinq-étoiles.»

Ce qui n’a de loin pas refroidi les enchérisseurs: le total des ventes a atteint 29,6 millions de francs, pour une estimation de départ oscillant entre 11,8 et 20,7 millions de francs. Une Patek Philippe a même établi un record à 4,6 millions de francs, du jamais vu pour une montre en acier. A titre comparatif, chez Christie’s, les enchères horlogères cumulées ont rem­porté 15,5 millions, chez Antiquorum 6,6 millions et chez Sotheby’s 9 millions. «Si on additionne les résultats des trois autres maisons, cela équivaut quasiment au nôtre, alors que nous avions moins de pièces en vente. Dans ce métier, ce n’est pas la quantité qui compte mais évidemment la qualité, en toute chose.»

Le plat du jour est arrivé, mais le récit de la vente de la Patek Philippe «d’exception» retarde la dégustation. La qualité, c’est aussi ce que relevait en janvier dernier un article du Financial Times évoquant le retour d’Aurel Bacs aux affaires. Le quotidien britannique expliquait que depuis son départ, il avait cruellement manqué aux enchères horlogères un leader de sa trempe. Son absence aurait même favorisé la mise à l’encan de pièces médiocres. Sa réapparition ne pouvait que remettre en confiance le marché.

Aurel Bacs découvre l’horlogerie ancienne en accompagnant son père sur les marchés aux puces d’outre-Sarine. Les montres deviennent sa passion, sans pour autant qu’il pense à en faire un métier. Il veut devenir avocat et s’inscrit en droit à l’Université de Zurich. «Je passais le plus clair de mon temps à sillonner la Suisse pour dénicher des pièces. Je jouais les intermédiaires entre les vendeurs et les acheteurs, c’est ainsi que j’ai financé ma vie d’étudiant.»

Un jour, sa mère lui parle d’une annonce: une maison de vente aux enchères recherche un expert horloger. «Je ne voulais même pas y répondre. Je pensais qu’ils cherchaient quelqu’un avec des cheveux gris!» Il postule tout de même et quelques semaines plus tard, Sotheby’s le convoque à Genève. «On m’a présenté une dizaine de montres, j’ai eu deux heures pour les estimer et retrouver les contrefaçons glissées dans la sélection. Quelques jours après ce test, je recevais un téléphone du directeur qui me disait, sans même me dire bonjour: vous avez le job.» Aurel Bacs n’a pas 25 ans. Il ne terminera jamais ses études universitaires.

Le plat principal englouti, il est temps de consulter de nouveau la carte, côté desserts. Jusqu’en 2000, il travaille chez Sotheby’s, puis rejoint Simon de Pury juste avant que la société ne fusionne et devienne Phillips, de Pury & Luxembourg. Puis en 2002, François Curiel de Christie’s lui fait une proposition qu’il ne peut refuser. Il devient responsable du département montres de la maison.

Pourquoi revenir aux enchères, après avoir ressenti le besoin de prendre de la distance vis-à-vis de ce milieu? «Ed Dolman, avec qui j’ai travaillé durant de nombreuses années chez Christie’s et qui est à présent chez Phillips, m’a appelé en juillet dernier. Il m’a proposé de remettre en place le département montres.» La maison avait déjà, par le passé, proposé des enchères horlogères puis avait cessé de le faire. «Je lui ai dit que j’étais touché, mais que ma femme et moi venions de quitter ce monde et qu’y revenir ne faisait pas partie de nos plans. Il m’a dit qu’il était persuadé que nous allions trouver un moyen de collaborer sans que nous ne devions renoncer à notre indépendance.»

Et c’est ainsi qu’est né le partenariat entre Phillips et Bacs & Russo . «Nous avons eu carte blanche. A présent, le défi consiste à conserver le bijou que nous avons créé, en visant toujours la qualité.» Aurel Bacs l’admet: s’il a quitté le milieu des enchères en 2013, c’est aussi parce qu’il n’était plus en accord avec la volonté des auctionneers de vouloir constamment accroître leur clientèle et gagner plus d’argent, quitte à transiger sur la qualité. «On ne peut tout démocratiser. Les grandes complications de Patek Philippe ne s’adressent pas à tout le monde. C’est comme ça! On peut penser que je suis borné, je suis simplement fidèle à mes valeurs.»

Selon le «Financial Times», sa réapparition ne pouvait que remettre en confiance le marché