MACHINES FANTASTIQUES

Les automates Jaquet Droz, la perfection de l’illusion

Ils ont traversé les siècles, franchi les frontières et affronté vaillamment les épreuves du temps. L’Ecrivain, le Dessinateur et la Musicienne, androïdes créés par les Jaquet Droz et l’horloger Jean-Frédéric Leschot au XVIIIe siècle, se produisirent devant les plus prestigieuses cours européennes. Ils s’exhibent aujourd’hui lors d’une exposition retraçant leurs liens étroits avec l’histoire de l’horlogerie, révélant une technologie magistrale aux origines de la robotique et de l’informatique et qui témoigne aussi d’une tentative de compréhension de l’anatomie humaine

Le siècle des Lumières a vu naître des créatures de bois aux entrailles métalliques de cames et de leviers, imitant le comportement humain avec une bouleversante précision, paraissant douées d’imagination et animées de mouvements aléatoires. Supérieurs techniquement à ces automates aux gestes saccadés qui ont vu le jour au XIXe, siècle de l’industrialisation, les androïdes à la mécanique fluide apparus au XVIIIe et dont le cœur bat encore aujourd’hui se comptent sur les doigts d’une main. Trois d’entre eux se sont incarnés grâce au génie des Jaquet Droz père et fils (Pierre et Henri-Louis), horlogers chaux-de-fonniers, et de l’ingénieur Jean-Frédéric Leschot: l’Ecrivain, le Dessinateur et la Musicienne, d’une infaillibilité de métronome, furent de géniaux outils promotionnels destinés à faire vendre à travers le monde la production horlogère des Jaquet Droz auprès des puissants, amateurs d’art et d’illusion.

Les Jaquet Droz, une dynastie éclairée

Produisant des garde-temps dotés de complications, l’horloger Pierre Jaquet Droz, un mécanicien prodige doublé d’un intellectuel, ami des philosophes de son temps et grand voyageur, avait lancé la marque en 1738 à La Chaux-de-Fonds. à l’âge de 17 ans. Dès 1758, il est introduit à la cour d’Espagne. Après un voyage d’une année qui se clôture par la vente de plusieurs pièces horlogères au roi Ferdinand VI, la maison Jaquet Droz augmente considérablement ses finances, permettant à Pierre Jaquet Droz de se lancer dans la fabrication de ses automates, consolidant sa notoriété internationale. Son fils Henri-Louis, musicien et dessinateur, devient son associé dès l’âge de 20 ans, se révélant un entrepreneur avisé et participant à l’essor de la marque. Caroline Junier, conservatrice au Département des arts appliqués du Musée d’art et d’histoire de Neuchâtel, où demeurent les androïdes depuis 1909, retrace l’épopée de la famille: «C’est Henri-Louis qui a donné la dimension à l’entreprise Jaquet Droz, une dimension européenne tout d’abord puis internationale.» Grâce à lui, une deuxième manufacture voit le jour à Londres en 1774, la ville du commerce international horloger au XVIIIe siècle. Pour développer et faire connaître leur travail, le père et le fils s’associent à un orfèvre et marchand anglais, James Cox, qui revend les pièces horlogères en Chine. Pendules et oiseaux chanteurs font la renommée des Jaquet Droz, dont les créations sont prisées par l’empereur et les mandarins de la cour impériale.

Leurs fabuleux automates, produits marketing avant l’heure, les accompagnent dans leurs pérégrinations. Ils sont présentés à la cour de Versailles en 1775 avant de sillonner l’Europe. Dix ans plus tard, une troisième manufacture s’implante à Genève. A la mort d’Henri-Louis en 1791, Jean-Frédéric Léchot reprend la succession jusqu’en 1810, date à laquelle la maison cesse sa production.

Entre-temps, l’Ecrivain, le Dessinateur et la Musicienne, dont le sort est scellé par leur rôle de représentation, pivot de cette success story , seront vendus en 1785, les Jaquet Droz ayant besoin d’argent. Leur acheteur, un impresario, les fera tourner dans toute l’Europe, exploitant jusqu’à la dernière goutte d’huile ses pantins obéissants tout en perpétuant le nom de la dynastie chaux-de-fonnière.

Une pérennité miraculeuse

Deux enfants et une jeune fille aux joues roses, sensibles au moindre écart de température susceptible de dérégler leur mécanisme et qui, pourtant, ont survécu à des années de ballottements incessants, convoyés en bateau à fond de cale, bousculés dans des caisses de bois mal arrimées à la merci des intempéries et malmenés par des manipulations hasardeuses… S’ils ont probablement dû subir révisions de rouages et transplantations de cames dans leur trajectoire au long cours, leur mécanisme est miraculeusement resté aussi alerte qu’au premier jour. Si on perd leur trace en 1830, on les retrouve fin XIXe chez un collectionneur méticuleux qui leur impose une restauration conséquente. «Ce qui est exceptionnel, c’est que le propriétaire de l’époque a fait marquer toutes les pièces qu’il a changées. On sait donc ce qui a été restauré à la fin du XIXe mais on ne sait pas du tout quelles pièces ont été remplacées au cours des voyages du temps des Jaquet Droz», explique Caroline Junier. Des existences qu’on imagine chaotiques mais qui gardent à jamais leur part de mystère quant à leurs péripéties. La conservatrice en évoque quelques-unes: «En fonction des variations de température, le métal se dilate ou se resserre. Le problème dans ces cas-là c’est que les cames n’arrivent pas juste en face des crochets ou alors ces derniers se coincent entre deux cames. Il suffit que la température baisse en dessous de 0° C et les huiles se figent. A Beijing, où l’Ecrivain a été présenté en décembre dernier, le froid était terrible et l’automate faisait un bruit incroyable!»

Mécanisme savant et travail d’orfèvre

Mais qu’ont donc dans le ventre ces androïdes surdoués qui ne faiblissent jamais? Ils sont actionnés par la rotation d’un jeu de cames, leur «disque dur» que ne pourrait reproduire aussi parfaitement un ordinateur aujourd’hui. Cet assemblage ingénieux de roues dentées témoigne de l’esprit visionnaire de leurs inventeurs mais aussi de leur grande dextérité manuelle. Car il faut un doigté d’horloger pour donner au mouvement cette précision de funambule. Le moindre grippement dans les rouages, un changement de température et le geste de l’automate a des ratés. «Tous les spécialistes sont unanimes pour affirmer qu’il est impossible aujourd’hui de reproduire de telles machines uniquement par ordinateur. On peut évidemment faire prédécouper les cames grâce à l’informatique, mais ensuite ce sont des artisans horlogers qui doivent opérer un limage doux sur toutes les pièces pour arriver à cette précision. C’est une question de réglage, il faut limer jusqu’à ce que ça fonctionne mais il ne faut pas limer trop… Tous les réglages devraient être faits à la main et c’est tellement long…», énonce Caroline Junier.

Magie, légendes et preuves scientifiques

Avoir adapté la forme du mécanisme au corps des automates participe à l’illusion parfaite, leur mise en mouvement donnant lieu, au cours des siècles, à toutes sortes d’interprétations invoquant des pouvoirs magiques. «On ne sait pas si les Jaquet Droz ont jamais présenté la mécanique en démonstration, explique Caroline Junier. Probablement pas, parce qu’on a des témoignages de l’époque, de personnes qui racontent par exemple que les automates étaient actionnés depuis plus loin. C’est possible parce que sur les boutons servant à les faire fonctionner il y a une petite boucle, donc on pouvait imaginer qu’il y avait une ficelle. Ou encore on disait que les automates se mettaient en marche tout seuls. Il y a beaucoup de légendes, de témoignages curieux qui circulent…»

Mais leur fabrication n’est pas simplement le produit de marchands d’illusions. Au siècle des Lumières où la science s’éveille, on crée des automates pour appréhender le fonctionnement du corps humain. Il existe déjà des planches dessinées représentant des écorchés mais elles ne servent à rien dès lors qu’on cherche à comprendre comment s’effectuent la respiration ou la circulation du sang. Et les automates, en recréant ces processus internes, deviennent des instruments scientifiques à part entière. Ce qu’évoque la conservatrice: «Jacques de Vaucanson (inventeur et mécanicien français du XVIIIe, ndlr) a créé le «Joueur de galoubet (petite flûte à bec, ndlr)» aussi pour expliquer le phénomène de respiration, son fameux canard pour comprendre la digestion. Ils n’existent plus mais c’étaient des pièces exceptionnelles à caractère scientifique. Quand l’horloger allemand Peter Kintzing imagine la «Joueuse de tympanon», un des automates du XVIIIe siècle qui fonctionnent encore, c’est pour en faire cadeau à Marie-Antoinette en tant qu’objet scientifique à vocation didactique.»

Et aujourd’hui, au siècle des smartphones et des écrans tactiles, la magie des automates opère avec autant de force qu’au temps de leur conception. Le Dessinateur, du haut de son tabouret de bois et la Musicienne concentrée montrent ce qu’ils savent faire devant nos yeux incrédules.

A la fin de l’exercice, on insiste pour que la pianiste se lève et vienne saluer après sa prestation millimétrée, ce qui nous paraît une preuve de savoir-vivre élémentaire. Mais la conservatrice en doute: «Les robots qui marchent tout seuls, c’est seulement dans les films!»

Du 28 avril au 30 septembre 2012, l’exposition Automates et merveilles, parrainée par Montres Jaquet Droz SA se déroulera simultanément dans trois musées (le Musée d’art et d’histoire de Neuchâtel, le Musée international d’horlogerie de La Chaux-de-Fonds et le Musée d’horlogerie du Locle). Chacun présentera un des automates en démonstration en illustrant des thématiques diverses: la miniaturisation des mouvements mécaniques, la production musicale automatisée ou encore les liens entre les automates du XVIIIe et les robots d’aujourd’hui et du futur. Rens. sur:

www.automatesetmerveilles.ch

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