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Grande-bretagne

Aux sources de l’élégance

Les Britanniques ont tout inventé en matière de style et règnent en maître dans le monde de l’élégance masculine. Des ateliers de grande mesure de Savile Row aux bottiers de Northampton en passant par l’île écossaise de Harris et ses tweeds, excursion extatique au pays de référence

C’est d’abord une patine. Rien d’autre qu’une noble usure: une paire d’Oxfords Chelsea «Dark Oak Antique» modèle 82, ennoblies par leur âge.

C’est un culte du passé, transcendé en vecteur d’avenir. Une tradition qui écrit le futur: un costume croisé en tweed Cheviot.

Ce sont des règles. Des codes qui gouvernent les apparences et rythment la vie sociale. Des lois qui ont figé des lignes intemporelles et discrètes devenues modèles: une queue-de-pie grande mesure gris anthracite à Ascot, œillet à la boutonnière.

C’est surtout la référence absolue. Là où tout a commencé. L’élégance britannique, mère de toutes les autres. Un pardessus droit en drap à carreaux house check . Une dinner jacket en velours noir, brodée par Hand & Lock. Un smoking bleu avec revers à cran aigu en satin noir.

Au pays du fuseau horaire de référence, le style masculin est à son zénith. Pour s’en convaincre, il suffit de trois pas dans Londres. Errer dans la cité de Westminster et comprendre que les hommes ne peuvent être qu’admirables pour faire honneur à l’histoire grandiose dont ils sont pétris. Longer les Houses of Parliament, le palais des lois du royaume, pour découvrir que l’on se trouve là où le beau se met en scène à grande échelle, sans conteste et surtout sans emphase.

L’alignement impeccable des immeubles victoriens, la beauté sobre et majestueuse des arbres de Kensington Gardens indiquent aux hommes la voie à suivre. Capitale du goût dans la mesure, Londres est une ville où le sang bleu s’instille partout, l’histoire jaillit des pierres dans une cité en majesté.

Dans une chemise de grande distribution repassée pour l’occasion avec un soin maniaque, c’est les mains tremblantes que nous sommes allés promener notre carnet de notes là où les hommes sont plus élégants que n’importe où ailleurs.

Nous sommes en Grande-Bretagne avec des sueurs froides et une citation en tête, tirée du livre Savile Row – Les maîtres tailleurs du sur-mesure britannique de James Sherwood: «Un homme ne peut faire l’amour avec conviction que s’il porte un pardessus taillé à moins d’un kilomètre de Piccadilly.» Note personnelle: penser à laisser tomber H&M de toute urgence. Mais pas question pour autant d’aller se morfondre dans quelque pub anglais du cœur de la ville. Il y a trop à voir. Trop à admirer.

D’abord Savile Row, le temple londonien de la grande mesure. Puis Northampton et ses bottiers d’exception. Et enfin l’un des coins les plus reculés d’Europe, l’île de Harris où sont tissés à la main les tweeds, ces étoffes dotées d’une âme et rugueuses comme la terre d’Ecosse. Un pèlerinage pour recenser quelques-uns des métiers d’art parmi les plus anciens, et comprendre par quelle magie ils rendent les hommes sublimes.

Le style britannique est un tremblement de terre. L’épicentre se situe à Savile Row, la rue des tailleurs au centre du «Golden Mile», dans le quartier de Mayfair. Premier touché par le séisme: ­Gieves & Hawkes, au numéro 1 de la mythique rue qui s’étire dis­crètement, derrière les immeubles qui contiennent l’agitation brouillonne de Regent Street, entre Oxford Circus et Piccadilly.

«Quand vous vous intéressez à l’élégance masculine, se rendre au no 1 de Savile Row est comme venir au paradis», dit en toute simplicité Mark Henderson, le président de l’institution, qui nous reçoit dans un salon attenant à la boutique. L’adresse est exceptionnelle, aucun doute. Nous sommes littéralement cernés par des pièces sublimes, une collection de vêtements militaires d’apparat à faire pâlir d’envie n’importe quel musée de l’armée.

«L’art tailleur militaire est l’une des principales racines de l’élégance britannique et par extension de la mode masculine. Avant de fusionner en 1974, Hawkes, fondée en 1771, était dès le début associée à l’armée, et Gieves, qui date de 1785, était une maison de naval tailors (uniformes d’officiers de marine). Lorsque vous travaillez pour des soldats, tout doit être absolument parfait. L’apparence doit refléter la rigueur et la discipline.»

Exemple de cette filiation directe: la dinner jacket . Cette veste, qui donnera à son tour naissance à celle du costume d’affaires d’aujourd’hui, est l’héritière des jaquettes d’officier. Elle a été inventée il y a 150 ans à Savile Row pour le prince de Galles, le jour où l’on a coupé les deux longs pans arrière qui permettaient à l’origine de monter à cheval et de couvrir les flancs de la bête par temps de pluie, en les unissant par une boutonnière.

Autre pièce phare, le blazer, qui provient en droite ligne du vestiaire des officiers de la Royal Navy. Les broderies sont, elles, moins présentes aujourd’hui sur les habits civils. Question de prix, entre autres. Et les uniformes sur mesure sont très coûteux. Raison pour laquelle l’antique maison n’en fabrique plus que 25 ou 30 par an. «Avant, les officiers étaient très riches et souvent moins ­compétents. Aujourd’hui, c’est l’inverse», commente Mark Henderson.

Gieves & Hawkes emploie à l’heure actuelle à Londres 20 tailleurs pour le bespoke c’est-à-dire la grande mesure, la confection de costumes sur mesure entièrement à la main, sans patron générique ni modèle. Moins de 1000 pièces par an. Car la maison gère avant tout un héritage d’exception. L’adresse londonienne est devenue en avril dernier la vitrine du géant hongkongais Li & Fung (via sa filiale menswear Trinity Ltd), un groupe côté en bourse. Auparavant, la marque appartenait depuis une dizaine d’années à Wing Tai Properties (aussi de Hong­kong), qui l’a déclinée en centaines de boutiques de demi-mesure et prêt-à-porter dans le monde.

L’élégance masculine? «C’est nous les Anglais qui en avons écrit les règles, poursuit notre hôte d’un ton assuré mais d’une voix feutrée. Chez Gieves & Hawkes nous avons eu un rôle particulier dans l’écriture de ces règles qui ont codifié toutes les occasions de se vêtir, occasions dont nous raffolons par ailleurs en Angleterre.»

«Nous aimons les vieilles choses, regarder en arrière. Dans une ville en perpétuel mouvement comme Londres, cela produit un équilibre subtil entre tradition et modernité. Peut-être avons-nous des prédispositions particulières à trouver le bon équilibre entre les deux, grâce à notre goût. Je crois enfin que c’est une confiance en soi. Les Anglais ont confiance en eux.»

«Britons never, never, never shall be slaves» (Les Britanniques jamais ne seront des esclaves), dit le chant patriotique «Rule Britannia». Les Anglais prisonniers des codes et des apparences? C’est ce que nous allons entre autres essayer d’examiner, 377 pieds (115 mètres) plus loin dans le Golden Mile.

«Britons never, never, never shall be slaves»

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