Mode

Aziz Doumbia, la tête pensante du premier concept store d’Abidjan

Le Dozo est devenu le point de ralliement d’une jeunesse branchée et en plein essor. Rencontre avec son gérant, alors que deux designers présentés dans la boutique sont à Genève à l’occasion d’Afrodyssée

Publié ce jour de grève des femmes, cet article a été écrit et édité auparavant dans le T magazine.

«Ce qui se passe actuellement en Côte d’Ivoire est quelque chose d’unique. Il y a une telle effervescence! Entreprises, collections de vêtements, albums de musique: la création est partout… C’est un moment très important. Comme la période des Trente Glorieuses en Europe ou le miracle ivoirien à l’époque d’Houphouët-Boigny et du café-cacao.» Aziz Doumbia, jeune Ivoirien d’une trentaine d’années, est attablé à la table de la très sélecte Villa Lepic, une maison d’hôte du quartier chic de Cocody, à Abidjan. Il est en train de planifier l’organisation d’une fête. Dans un coin du jardin, un paon se balade au frais des arbres du parc en ayant l’air de trouver tout naturel de se trouver ici.

Avant d’arriver, nous nous sommes arrêtés à cinq minutes de là, à la boutique Dozo, du nom des chasseurs mandingues installés dans le nord de la Côte d’Ivoire et à qui la tradition attribue les pouvoirs de faire fuir les mauvais esprits ou de se transformer en lions. Aziz Doumbia l’a ouvert il y a huit mois. Et depuis, l’endroit fait le buzz dans toute la capitale. Même si au premier regard, entouré d’autres devantures plus tapageuses, on perçoit à peine ce concept store sans enseigne, seulement surmonté de trois ampoules horizontales orange. Une signature géométrique très tendance pour ce lieu inédit.

Slogans africanistes

Aziz Doumbia a vécu neuf ans à Paris. Il y a fait des études de marketing et de commerce international puis s’est immiscé dans la scène de la mode. Surfant sur l’engouement pour le wax et les créateurs africains, il monte plusieurs boutiques éphémères. Il revient à Abidjan en 2015. Une simple visite familiale de deux mois qu’il prolonge à six avant de prendre la décision de se réinstaller chez lui. Fort de son expérience parisienne, il commence alors à s’activer en créant des pop-up stores. Son but? «A Abidjan, vous avez soit des boutiques «ethniques» avec du wax, du petit travail artisanal, soit des boutiques de luxe qui vendent du Dolce & Gabbana, Gucci, Armani. Il n’y avait rien pour les marques locales qui ont choisi de travailler avec des matières assez nobles, comme du lin, des boutons à la main, des boutons en bronze qui font vraiment pièces de créateurs.» En août 2018, il fait le grand saut et inaugure le Dozo, ouvert quotidiennement de 11 à 20 heures.

De la vendeuse en short en jean aux t-shirts aux slogans africanistes et aux fresques murales, la boutique Dozo est une petite enclave qui vit à son rythme au sein de la mégapole. Les habits des créateurs ivoiriens et des pays alentour sont suspendus au-dessus des tableaux posés à même le sol ou de sandales aux talons en forme de petits masques sculptés en bois. A l’étage, les coussins aux noms des différentes communes de la capitale ivoirienne – Yopougon, Cocody, Abobo – sont placés à côté de chemises chinées dans des friperies et de la nouvelle revue d’art et de réflexion Something We Africans Got.Parmi les designers, signalons Kente Gentlemen, qui dessine le futur des pagnes tissés, et Olooh, aux costumes amples (les deux participeront à Afrodyssée, le salon africain qui se tient les 14 et 15 juin à Genève).

Quant aux chaussures et accessoires les plus spectaculaires, elles sont l’œuvre de Loza Maléombho, une créatrice qui surfe entre esthétique tribale et mode new-yorkaise. Ses miniatures de masques africains fixées sur les brides de ses différents modèles de sandales ont traversé les mers et tapé dans l’œil de Beyoncé. Pas moins.

Reconnaissance tardive

Choix des matières, savoir-faire et affirmation d’une modernité africaine: le Dozo fait vibrer la jeunesse huppée d’Abidjan, qui veut être hype. En quête d’identité, les artistes, acteurs et simples clients de cette scène se réapproprient leurs racines culturelles. «Je ne parle aucun dialecte ivoirien. Etant Noir, quand je suis arrivé en France, on me disait souvent: «Ah, mais tu parles bien français!» Nous, on a grandi en admirant la France, en écoutant des musiques européennes et eux ne savent même pas que la langue officielle de la Côte d’Ivoire est le français. Nous voulons rétablir le rapport de force. Ce n’est pas à la France de faire ce travail-là.»

L’engouement pour la mode ivoirienne ne date pourtant pas d’hier. L’entreprise Uniwax, une référence en matière de pagnes made in Africa, existe dans le quartier de Yopougon depuis 1968. Gilles Touré, inventeur de la Gilshirt, Angybell, la reine du raphia, Pathé’O, actuellement recruté par Dior, sont aujourd’hui des figures reconnues. «Ce qui change, c’est la façon de diffuser, la rapidité. Les pionniers ont dû attendre des années avant de recevoir une distinction qui leur permette de se faire remarquer à l’international. Maintenant, vous avez le succès dès la première unité. Aujourd’hui, un jeune motivé va faire une collection de vêtements, organiser un shooting photo, développer sa visibilité sur Instagram. Et il va peut-être commencer à vendre à l’international en n’ayant qu’une valise de vêtements chez lui et avant même de vendre sur le marché local. Même pour moi, c’est une approche très surprenante.»

A lire aussi: Chez A’Salfo de Magic System: «La musique à elle seule, cela ne suffit pas»

Flâneurs lookés

Le Dozo est devenu le centre névralgique de ce monde ultra-rapide et hyper-connecté, la plateforme qui permet à l’ébauche d’un mouvement de se constituer. Artistes, créateurs, journalistes, architectes, DJ et sympathisants ont commencé à se rassembler une fois par mois le dimanche. D’abord dans la cour qui jouxte la boutique. Mais face au succès, ils doivent vite chercher un nouveau lieu. Aujourd’hui, leur réunion dominicale a un nom, la Sunday, et un cadre, les somptueux jardins de la Fondation d’art Donwahi. Dès 15 heures, la pelouse accueille un millier de flâneurs lookés et avides d’échanges dans une atmosphère nonchalante. A la nuit tombée, le parterre se transforme en piste de danse. Aux platines officie souvent DJ Asna, qui remixe de «vieux sons ivoiriens» comme François Lougah à côté d’autres grands noms de la musique africaine des années 60.

Infatigable, Aziz est l’un des coorganisateurs de la Sunday, mais il se projette déjà bien plus loin: «Beaucoup de franchises européennes comme Zara arrivent à Abidjan. Pourquoi ne pas persévérer et créer à terme une chaîne de boutiques africaines?»


Afrodyssee 2019 – African Trends Market, Genève, salle communale de Plainpalais, les 14 au 15 juin 2019, afrodyssee.ch

facebook.com/dozo.abidjan

Publicité