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Baccarat, souffles de cristal

C’est dans un petit village du nord-est de la France que prennent forme les cristaux de lumière qui étincellent depuis deux siècles et demi sur les plus belles tables du monde. A Baccarat, le savoir-faire des verriers se transmet de génération en génération. Reportage dans la manufacture qui totalise le plus grand nombre de meilleurs ouvriers de France

Baccarat [bakara] n.m. (1898; de Baccarat, n. de ville) : cristal de la manufacture de Baccarat. Des verres en Baccarat.

Baccarat. L’un des rares mots de la langue française à avoir ses entrées dans le dictionnaire des noms communs et dans celui des noms propres. Ce dernier nous apprend que Baccarat est une petite ville de Meurthe-et-Moselle qui compte moins de 5000 habitants, une église moderne, une célèbre cristallerie fondée au XVIIIe siècle, des constructions métalliques, des brasseries. Entre les lignes, on pressent toute une vie de province, le confort et l’ennui, les allées de platanes, la chorale du lundi soir. Le chef de gare de Baccarat est pourtant habitué à voir défiler Parisiens et Japonais par grappes. Des anonymes, curieux de visiter le petit musée de la cristallerie, quelques hommes d’affaires et des designers (Ettore Sottsass, Jaime Hayon, Arik Levy, Marcel Wanders, Philippe Starck) sont venus voir comment, sous ce ciel gris du nord-est de la France, des verriers transforment depuis deux siècles et demi du sable en lumière.

Avant de visiter la manufacture, l’escale parisienne s’impose. Chez Baccarat, il n’y a qu’un seul moyen d’entrer: par la grande porte, celle de l’Histoire et des soirs de fête. A Paris, la maison Baccarat a déménagé en 2003 dans l’ancien hôtel particulier de Marie-Laure de Noailles où Philippe Starck a su faire étinceler les fastes et l’extravagance du cristal dans une demi-pénombre de bal masqué, rendant hommage à l’esprit de Cocteau et des surréalistes qui y avaient leurs habitudes. Des pièces les plus avant-gardistes de la maison (comme les vases «cartoonesques» de l’Espagnol Jaime Hayon) au candélabre du tsar de 1897, c’est toute l’histoire de la création chez Baccarat qui s’offre au regard et qui reflète, à travers l’évolution des formes, celle des mœurs et de l’art de vivre. «C’est sous l’Empire napoléonien que naissent l’usage et la mode d’utiliser un service de verres complet à table. La société française de l’époque était friande de décorum et d’apparat, et ce nouvel art de recevoir adopté par la grande et petite bourgeoisie a favorisé l’essor de ­Baccarat», explique Michaela Lerch, conservatrice du service patrimoine chez Baccarat. C’est ensuite Louis XVIII qui passe commande, bientôt suivi par toutes les grandes cours du monde, des maharadjas du Rajasthan aux rois d’Arabie, l’Empire ottoman, les Japonais et bien sûr, les tsars. Jusqu’à la révolution de 1917, la Russie est un marché colossal pour Baccarat: un four où travaillaient un millier d’ouvriers était entièrement dédié à ceux qui avaient pour habitude de jeter leur verre après en avoir bu le nectar! Aujourd’hui, les plus grands marchés de l’entreprise sont le Japon, les Etats-Unis et la Russie. A Paris, les riches clients étrangers ne viennent pas seulement pour passer commande d’un lustre de cristal adapté aux dimensions de leur salon de réception; ils viennent aussi acquérir un peu de ce savoir-vivre à la française, un certain style défini par sa mesure et sa cohérence: «Notre clientèle internationale a besoin d’être guidée, elle veut savoir recevoir sans se tromper. Nous avons un rôle de conseil dans les pays émergents», confirme Michaela Lerch. Dans cette inépuisable source de fantasmes que véhicule la culture française, l’élégance tient naturellement une place centrale: à l’entrée du restaurant gastronomique qu’abrite la maison Baccarat, on peut voir quelques-uns des plus beaux flacons de parfum que la marque a produits, notamment dans les Années folles. Les Guerlain, bien sûr, et d’autres moins connus dont le souvenir des fragrances depuis longtemps éventées ne tient plus qu’à un nom gravé: «Adieu sagesse», «Chère petite chose», «Sous la charmille», «Masque rouge», «Si tu veux»…

Jusqu’en 2007, le TGV ne reliait pas encore Paris à Nancy. Il fallait des heures de train puis de tortillard pour arriver en gare de Baccarat. Aujourd’hui, trois petites heures de voyage séparent l’hôtel particulier de Marie-Laure de Noailles de la manufacture. Pour les rares privilégiés autorisés à visiter ce site, tout commence comme dans un film de Chabrol. Dans la maison de maître aux boiseries patinées de ce gris-bleu si français, il fait un peu cru et l’on sert pour dîner une soupe et un plat de charcuterie. On est en province, entre les murs d’un petit château du XVIIIe siècle, là où les privilèges ne ressemblent en rien aux préciosités de la capitale.

La nuit est tombée depuis longtemps sur ce mercredi soir d’octobre; il est 20 h, l’équipe du soir prend ses fonctions à la «manuf’». On s’y relaie en permanence selon le système des trois-huit: de 4 h du matin à midi, de midi à 20 h, de 20 h à 4 h. Les équipes de nuit travaillent notamment sur les grosses pièces, les vases, les brocs. «Vous verrez, ce sont des costauds», nous avait-on prévenu. Sous la carrure de rugbyman, on découvre la précision d’une gestuelle de ballerine. Impossible de se retourner brutalement dans la «halle à chaud»: au sol, des trappes sont ouvertes et de tous les côtés, une matière vitreuse et brûlante tourne au bout de cannes métalliques. Porté à 1250 degrés, le cristal est cueilli dans le four pour être travaillé par les verriers. La conscience aiguë de l’espace et du mouvement est acérée: chacun tient son rang et connaît le poste de son voisin, son itinéraire, son rythme. Pour couvrir le bruit incessant des machines, beaucoup s’isolent dans le silence ouaté et méditatif des boules Quies. Mais ce soir, dans l’atelier où l’on fabrique les vases Abysse, on fait exception pour suivre par bribes le match de foot Lyon-Liverpool retransmis à la radio. Impossible pourtant de tressaillir aux pénaltys: la moindre seconde d’inattention serait fatale pour le cristal en fusion que l’on n’a de cesse de faire tourner pour contrebalancer l’effet de la pesanteur. Sous l’impulsion d’un souffle expert, cette matière brute se transforme alors en une boule dont la forme sera travaillée et affinée par des outils rudimentaires: palette de bois, pince, compas, ciseaux. Mais c’est la précision et l’habileté des gestes du verrier qui émerveillent: comment un processus de fabrication aussi archaïque et entièrement manuel donne-t-il naissance à des objets qui ne souffrent aucun écart, aucune imperfection, et semblent absolument identiques? Grâce à la sensibilité des gestes du verrier, capable de doser, de mesurer, de pressentir et de ressentir l’interaction entre la forme et la matière. La plupart d’entre eux ne regardent pas les plans qui indiquent l’ordre de marche pour la confection de tel ou tel objet: seule compte l’intuition du geste développée par l’expérience. «Ils ont l’habileté de chefs pâtissiers qui travailleraient avec du sucre», remarque Christine ­Henissart, responsable du château et du musée de la manufacture.

On dit qu’il faut quinze ans pour faire un verrier, pour qu’il dompte et apprivoise le processus de fabrication du cristal. René Vinter fait partie de ceux qui excellent dans cet art: c’est l’un des 25 meilleurs ouvriers de France que compte Baccarat, le nombre le plus élevé de cette élite d’artisans parmi toutes les maisons de luxe françaises. Il est 21 h 55, c’est la pause. Quelques cigarettes allumées, on bavarde au réfectoire. «Ça ne sert à rien de souffler fort; il faut souffler du ventre», explique René Vinter, qui a appris à travailler sa respiration comme un chanteur d’opéra qui s’ignore. Il est rentré à la «manuf’» à 17 ans; il en a aujourd’hui 44. Son père, ses sœurs, tout le monde y travaillait. C’était alors une évidence, pas une vocation. «Au début, ça ne me plaisait pas trop. C’était dur, les chefs étaient durs. Aujourd’hui, la mentalité a bien changé, je dirige une équipe, mais je suis beaucoup plus sympa avec les ouvriers. J’ai commencé par cueillir au ferret des jambes, des pieds, j’ai appris à mouler des paraisons sur des verres à calotte, si vous voyez ce que je veux dire… J’ai eu la chance de pouvoir faire un tas de choses différentes. A chaque étape, il m’a fallu trois ou quatre ans pour maîtriser la gestuelle. C’est à partir du moment où l’on sait bien faire les choses que l’on commence à prendre du plaisir. Je suis le premier de ma famille à être meilleur ouvrier de France. C’est là qu’on se dit que l’on a quand même réussi quelque chose de bien…» Ce qui intéresse aujourd’hui René Vinter, c’est de travailler sur de nouvelles pièces. Grâce aux designers de renommée internationale avec qui Baccarat a engagé une collaboration active depuis l’an 2000, les défis ne manquent pas. Les pièces d’avant-garde ont permis à la marque d’être bien plus qu’un symbole de tradition sur les belles tables, et de se tailler une place de choix dans la création contemporaine. Ce nouvel ancrage dans la modernité constitue une remise en question pour les verriers, mais aussi pour l’ensemble de l’appareil de production qui reste largement calqué sur un modèle hérité du XVIIIe siècle. Architecturalement d’abord: le château des anciens administrateurs fait face à la halle des ateliers «à chaud». De part et d’autre des deux bâtiments s’étendent les maisons des verriers: dès 1765, un an après que la verrerie fut entrée en activité, les ouvriers étaient logés sur place pour être disponibles rapidement en cas de problème, comme en témoigne encore la grande cloche qui surplombe les halles. Aujourd’hui, 60 familles (les plus modestes) habitent dans ces logements exempts de loyer. La manufacture de Baccarat est une ville dans la ville et mène dès ses débuts une politique sociale active; elle construit une chapelle (aujourd’hui reconvertie en lieu d’exposition), une crèche, une école de formation générale et de dessin, un potager, elle crée des caisses de retraite, un livret d’aide pour la main-d’œuvre féminine. Dans l’usine, le savoir-faire a évolué au gré des progrès technologiques. Mais l’art du cristal, par essence, ne peut faire l’économie d’un rapport direct entre l’homme et les éléments. L’artisanat a toujours représenté la force de Baccarat, depuis 250 ans. Mais ces modes de production semblent de plus en plus éloignés des lois du marché actuel, qui exigent toujours davantage de rentabilité. Depuis 2005, Baccarat, qui faisait partie du groupe Taittinger, est aux mains du fonds d’investissement américain Starwood Capital. Délocaliser la manufacture, les dirigeants le savent, est impossible: on n’exporte pas un savoir-faire séculaire. Leur stratégie actuelle consiste plutôt à diversifier les produits, comme les lignes de bijoux, et à développer des pièces plus simples à produire en série. Dans quelques années, Barry Sternlicht, qui dirige Starwood Capital, aura-il encore la patience de laisser plusieurs ouvriers travailler un jour entier sur un vase?

L’amorce d’une nouvelle ère, quel que soit son visage, est inévitable. D’abord parce que certains équipements de la manufacture vivent probablement leurs dernières heures, comme l’archaïque et magnifique «four à pots» – qui date de 1925 et dont chacune des 21 alvéoles contient un pot de cristal en fusion d’une couleur différente – qui s’affaisse inexorablement. Ensuite parce que la transmission du métier de génération en génération, telle qu’elle s’est toujours pratiquée dans les familles de la région, est sur le déclin. Cette nouvelle donne ouvre cependant plus largement les portes à ceux qui rejoignent Baccarat avec une forte motivation. Depuis quelques années, l’entreprise investit d’ailleurs massivement pour former ses futures élites. Davantage de femmes ont également pu ainsi accéder à la profession de verrier: elles sont une dizaine aujourd’hui, à la manufacture, à exercer cette profession traditionnellement réservée aux hommes. Parce que des familles entières étaient parfois employées à la manufacture, qu’on y travaillait, qu’on y dormait, qu’on y mangeait, que des couples s’y formaient, quelques règles de conduite cristallines se sont imposées. Le mariage entre une choisisseuse (l’ouvrière qui contrôle la qualité des pièces) et un verrier «à chaud» est impossible, car elle risquerait alors de devenir partiale dans ses jugements. Chez Baccarat, les nouvelles règles du jeu restent à inventer; mais les gestes ancestraux s’y perpétuent depuis deux siècles et demi.

La recette du cristal

«Dérivé du grec krustallos, morceau de glace, le mot cristal désigne le cristal de roche, et par extension une qualité de verre extraordinairement pur et transparent. Seul peut être qualifié de cristal un verre dont l’indice de réfraction est égal ou supérieur à 1,545 et qui contient 24% de minium», indique-t-on chez Baccarat. Chaque maison a sa propre recette, ses secrets de fabrication, mais la recette de base est la suivante: on mélange trois parts de silice (sable blanc), deux parts de minium (oxyde de plomb), une part de carbonate de potasse, trois parts de groisil (du cristal recyclé) et quelques diverses substances chimiques, le tout étant porté à fusion à plus de 1100° C, puis affiné, c’est-à-dire débarrassé de toutes les impuretés à plus de 1450° C. C’est la part de minium qui fait la différence entre du verre et du cristal. Le premier cristal de plomb a été introduit pour la première fois à la fin du XVIIe siècle, en Grande-Bretagne, par Sir George Ravenscroft. Au début de son activité, en 1764, Baccarat était une simple verrerie – fondée par l’évêque de Metz pour sauver une population menacée par la misère, suite à l’arrêt de l’exploitation d’un domaine forestier. C’est en 1816 qu’elle fut transformée en cristallerie sous l’impulsion d’Aimé Gabriel d’Artigues.

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