Trois minutes avant l'heure officielle du défilé. Six coiffeurs s'acharnent, ensemble, sur la tête d'un mannequin ni maquillé ni habillé. Un assistant replie les cheveux noirs, un autre pique une épingle, un troisième colle la mèche peroxydée dans la nuque, un autre laque... En face, Irina Lazareanu, les yeux dans le vide, fait des moulinets avec la main, comme pour accélérer la maquilleuse qui peint ses lèvres trop minutieusement. De l'autre côté du rideau, la salle est déjà au complet, bruissante de la même impatience qu'en coulisses. Saison après saison, le défilé de Kate et Laura Mulleavy est devenu une étape essentielle de la Fashion Week new-yorkaise. Programmé un jour après Proenza Schouler, deux heures avant le grand Marc (Jacobs), il est un de ceux qui réjouissent à l'avance acheteurs et rédactrices en quête de sang frais. Du sang, justement, il en sera beaucoup question cette saison. Les deux sœurs ont pris pour étendard une robe à traîne maculée de taches écarlates, spectaculaire et bouleversante. Une façon d'affirmer que la mode dépasse le vêtement mais finit toujours par se soumettre à une réalité, celle du corps. Derrière la grâce des tons pastel, du mohair, des jupes tutus, un sentiment de drame puissant donne à ces pièces une valeur artistique évidente. Pourtant, ces robes existent hors des podiums et loin des galeries d'art. Elles font même la fierté de la poignée de magasins internationaux élus ambassadeurs de la marque - Bergdorf Goodman à New York, Colette à Paris... Tous se disputent le privilège de vendre à un public d'esthètes ces pièces dont certaines ont coûté parfois deux cents heures de travail et peuvent valoir jusqu'à 25000 euros. Leur poésie fait le bonheur des actrices nouvelle génération à Hollywood. Dernièrement, Keira Knightley a troqué ses habituelles tenues Chanel pour une de leurs robes tulipes à la première d'Atonement. Idem de Natalie Portman, en Rodarte sur le tapis rouge de The Other Boleyn Girl au dernier Festival de Berlin.

On compte sur les doigts: six collections seulement. Et zéro connexion pour servir de tremplin, aucune filiation prestigieuse dans la mode ou la jet-set. Kate et Laura sont deux aliens, mues par leur sincérité, leur engagement et un curieux destin. En 2005, les deux sœurs sont étudiantes à Berkeley, respectivement en histoire de l'art (Kate) et en littérature moderne (Laura). Ces fausses jumelles, deux brunettes à l'allure sage légèrement farouche, ont grandi en Californie. D'abord à Aptos puis à Pasadena. Leur imaginaire est nourri des légendes de Jack Kerouac, des grandes chevauchées épiques de l'âge beatnik. Les deux sœurs ont aussi une passion pour les toiles de Gainsborough conservées à la Huntington Library, à deux pas de la maison familiale. Velazquez et Mondrian font partie de leurs références au même titre que les héroïnes d'Hitchcock, de toutes les grandes dames des films en noir et blanc, ivres de fourrures, de talons aiguilles et de mystères. Dans le cottage à deux pièces où elles ont grandi, leur père, d'origine mexicaine, est botaniste: sa serre est un lieu d'émerveillement pour les deux fillettes. Leur mère, Vickie, qui réalise aujourd'hui les bijoux de la marque, descend d'une famille d'émigrés italiens. Une grand-mère qui leur est chère habite encore aujourd'hui la maison d'en face. Comment la mode, ses paillettes et son brouhaha, fait-elle son entrée dans cet univers banlieusard familial, studieux et plutôt insulaire? «Laura a toujours dessiné des vêtements», suggère simplement Kate. On insiste, et elles se souviennent qu'elles ont, un jour, atterri un peu par hasard dans un salon de tissus à Los Angeles. Des rouleaux de soie semblaient les attendre. Sans trop savoir pourquoi, elles réalisent une dizaine de robes qu'elles décident, toujours au hasard, d'aller faire estimer à New York. Elles ne connaissent personne. Pour forcer les portes des magazines et des acheteurs en ce début d'année 2005, elles envoient des poupées en papier et leur panoplie à découper. «So cute»... Les retombées de ce voyage improvisé sur la côte Est ne tardent pas: trois semaines après avoir improvisé cette tournée des grands bureaux d'achats et des magazines, une des robes a les honneurs d'une couverture prestigieuse, celle du Woman's Wear Daily (WWD), la bible de la mode. Quelques semaines plus tard, la rédactrice en chef du Vogue américain, Anna Wintour en personne, les reçoit en audience et leur prodigue son conseil: «N'écoutez pas les conseils.» Ces deux anachroniques qu'on dit incapables d'envoyer un email (faux), montent une première collection de 16 looks qu'elles lancent sous les feux de la rampe en septembre de la même année. Le défilé conforte les premiers espoirs. Les deux couturières autodidactes ont accumulé les prouesses techniques, même si elles ont travaillé sur les tables du salon familial et de la bibliothèque municipale. La presse, impressionnée, valide le modèle tresse en bandes de satin couleur argent lune ou une robe colonne en mousseline frissonnante de volants. Six mois plus tard, les deux sœurs renouvellent l'exploit. Leur style est parfaitement défini: éthéré, floral, quasi organique. Le bruit court qu'elles ont appris seules la couture en dépeçant des vestes Chanel (archi-faux). Le milieu de la mode s'extasie de ce savoir-faire couture surgi du néant californien. Les deux surdouées remportent le Prix de la Fondation Ecco Domani. Sont finalistes pour les prestigieux Prix CFDA Swarovski et CFDA Vogue. Dès la troisième collection, on identifie leurs obsessions: cols ganse, volants en rafales, fleurs de tissu faites main et plumes appliquées... Le commentateur de Style.com se fait un peu plus sévère: «Attention à ne pas négliger le caractère portable du vêtement.» Ironie, Gap, le poids lourd de l'industrie textile, les appelle alors pour une collaboration. Leur chemise blanche s'avère parfaitement commerciale. Elle affiche même sold out à peine en magasin. Au même moment, et comme pour entretenir le flou, deux robes entrent au musée: l'une au Metropolitan, l'autre au FIT de New York. Aujourd'hui, Kate et Laura peuvent compter sur un réseau solide de magasins internationaux dont Colette à Paris, qui leur a confié récemment ses vitrines. Karl Lagerfeld, qui passait par là, a adoubé les jeunes filles en achetant un modèle pour son amie Amanda Harlech. Malgré les prix semi-couture, une clientèle privée émerge, des collectionneuses d'art contemporain, heureuses de revêtir ces robes insolites pour femmes d'exception. Des stars aussi: Keira Knightley, Kirsten Dunst ou Dita Von Teese, devenue une amie... Toujours basée à Pasadena chez leurs parents, les sœurs Mulleavy assistent à la montée en puissance de Rodarte. Comme deux spectatrices-actrices d'un show de téléréalité qui les aurait élues reines à l'unanimité, pour la sixième saison.

Le Temps: Un média a évoqué «Giselle» en parlant de cette collection hiver 2008: est-ce que vous l'avez conçue en pensant à l'univers du ballet romantique?

Kate et Laura Mulleavy: Pas vraiment. Cette saison, on est vraiment parties de deux sources d'inspiration, qui étaient les films d'horreur made in Japan et le théâtre kabuki. C'était une prolongation de la collection d'été, dédiée aux dessins animés japonais. Une saison tout en aquarelles, qui regardait l'océan, le ciel, les paysages. Pour cette suite, on a imaginé notre personnage dans une ville, perdue. Les héroïnes de ces films d'horreur vivent toujours des situations surréelles, tragiques, qui les conduisent au suicide. En réalité, comme toujours, pour construire la collection, on est surtout parties de la couleur: comment atteindre la délicatesse d'une nuance naturelle avec des superpositions d'étoffes différentes, des transparences…

– On vous imagine peu en train de regarder des films d'horreur. Votre univers de mode est très spirituel, désincarné et léger…

– On adore. C'est un cinéma tellement visuel. On a vu et revu tous les classiques, Ring, Ju-on, Ugetsu… C'est très différent du film d'horreur américain qu'on regarde depuis des années à la maison. Dans les scénarios américains, il est toujours question de fantômes, de morts-vivants. Des esprits passés dans l'au-delà qui reviennent hanter la terre: c'est très chrétien. Dans le cinéma japonais, c'est plutôt un démon qui prend peu à peu possession d'une héroïne. Elle ne s'appartient plus. Physiquement, ça se traduit par une métamorphose: c'est comme si son corps était plongé dans l'eau, sa peau devient très blanche, son visage se couvre de poussière, de longs cheveux lui cachent la face… On a retrouvé cette figure chevelue dans le kabuki. On est tombées sur un livre magnifique du XVIIe siècle, une vraie explosion de couleurs. A partir de ces deux sources, on a imaginé notre propre histoire d'horreur, mais déviée par une beauté délicate. On a cherché à créer un univers entre le glamour et les vampires. Un lieu où la beauté s'avère pouvoir rapidement virer au très laid.

– Ça pourrait être la définition du ballet romantique.

– Oui, c'est un art sadique, le ballet. Il y a beaucoup de souffrance. En même temps, c'est la quintessence de la beauté, sa forme la plus pure. Dans notre histoire, il y avait aussi le thème de la corde nouée. Ces héroïnes sont des créatures de la terre. Souvent, une racine sort d'elles ou pousse de la terre et les agrippe pour les emprisonner comme dans le bondage: une autre influence qu'on revendique cette saison. On l'a traduit par des collants en résille de mohair déchirée, comme des toiles d'araignée dont l'héroïne chercherait à s'échapper. Le ballet, c'est la quête de l'apesanteur: nos robes aussi cherchent à flotter. Elles refusent de rester posées là. Comme des cygnes.

– Kim Gordon, la chanteuse de Sonic Youth était la marraine de la collection. Comment l'avez-vous rencontrée?

– Elle est venue nous rendre visite à New York, après notre dernier défilé. Nous avons parlé d'art et de Buffy, la chasseuse de vampires… On a eu un dîner ensemble à Pasadena, un soir très pluvieux, quelques mois plus tard. C'était chez Raymond, un endroit qui était à l'origine l'écurie d'un grand hôtel. Il y a ces incroyables fenêtres en verre au plomb, on était assises près de cette vieille cheminée… Kim est une immense source d'inspiration et une artiste formidablement talentueuse.

– Plus vous évoluez, plus vos créations ressemblent à de la couture. Votre nom a été évoqué pour prendre la direction artistique de maisons parisiennes. Vous pourriez vivre ailleurs qu'à Pasadena?

– Non. Nous avons voyagé dans plusieurs villes ces dernières années, dont Paris, New York ou Tokyo, mais c'est vraiment Los Angeles qui correspond à notre espace imaginaire. C'est l'environnement qui nous fait réagir. Laura et moi avons grandi en Californie du Nord, au pays de Steinbeck, au milieu des paysages les plus splendides: les champs de moutarde, les vergers de pommiers, les ranchs à chevaux. Nous allions tout le temps à Capitola Beach – une petite ville balnéaire avec des maisons en stuc de couleur bordées d'eucalyptus – et à Carmel. On a passé toute notre enfance à gambader dans les forêts de séquoias, à creuser dans le sable ou à soulever les bâches des piscines.

– Quelqu'un a évoqué «Alice au pays des merveilles» à propos de votre monde. Vous êtes d'accord?

– Oui, il est possible qu'on ait l'air d'avoir basculé dans le trou du lapin de temps en temps. Juste au moment où vous pensez que vous allez pouvoir ouvrir la porte, la serrure change, la porte grince… En un sens, c'est ce qui rend la création si intéressante et si excitante.

– Vous croyez aux phénomènes paranormaux?

– Kate: Laissez-moi vous raconter une anecdote: un jour, Laura et moi étions en train de conduire et je lui ai dit: «Laura, on va avoir un accident, là, tout de suite!» Et littéralement, dans la seconde suivante, une voiture a percuté la nôtre. Pourtant, je ne suis pas sûre que je crois aux phénomènes psychiques. J'aimerais bien. Je veux dire par là que j'adore les tarots, les fantômes, les maisons hantées…

– Vous avez aussi dit que vous cherchiez toujours à équilibrer deux désirs: celui de satisfaire votre sens artistique et celui de voir les femmes porter vos robes.

– Kate: Je suppose que la mode, c'est aussi ça: un moyen de se sentir à l'aise avec soi-même. La mode, c'est ce qui permet de rêver. Parfois, le rêve est ­impossible. Mais c'est justement ce qui est beau.