Design

Le Bauhaus, ici et maintenant

Ouverte en 1919 à Weimar par l’architecte Walter Gropius, l’école de design voulait changer le monde. A Lausanne, au Musée de design et d’arts appliqués contemporains, une exposition montre comment ce projet utopique se réalise actuellement

En 1919, le monde n’est plus tout à fait le même. La Première Guerre mondiale a redistribué les cartes des puissances européennes. Vaincue, l’Allemagne est économiquement saignée à blanc. Psychologiquement, sa population touche le fond. Pour l’architecte Walter Gropius, le salut viendra de l’esthétique. Mais comment faire le bien avec le beau? En ouvrant une école où des artistes et des architectes enseigneraient à produire de la beauté à échelle industrielle.

Au Bauhaus, on ne parle pas encore de design ni de designer, mais d’artiste-artisan. Ses élèves ne sont d’ailleurs pas formés par des professeurs mais par des maîtres. «Plus qu’un style, le Bauhaus est un esprit, une méthodologie pédagogique qui va tenter de considérer le design au-delà de la simple production d’objet, comme une solution aux besoins de la société. Le mobilier, l’architecture, les arts appliqués, la vie: pour le Bauhaus, tout est design», insiste Marco Costantini, conservateur au Musée de design et d’arts appliqués contemporains (Mudac) à Lausanne qui reprend The Bauhaus #itsalldesign, une exposition organisée conjointement par le Vitra Design Museum de Weil am Rhein et la Bundeskunsthalle de Bonn. Pour son étape vaudoise, l’accrochage a ainsi été augmenté avec des pièces appartenant à une collection privée zurichoise et des tirages d’’époque de Lucia Moholy, la photographe attitrée du Bauhaus, conservés au Musée de l’Elysée.

Fabuleux casting

Produire de beaux objets de qualité pour le plus grand nombre. En cela, le Bauhaus est l’héritier du Deutscher Werkbund qui, dès 1907, lance son grand projet moderne en fédérant les meilleurs industriels et artisans du pays. Cette union du savoir-faire et de la machine doit imposer le label germanique sur un marché dominé par l’Angleterre et les Etats-Unis. La Première Guerre mondiale stoppera net ces ambitions. Walter Gropius reprend l’idée en 1919. Le Bauhaus, qui veut allier la fonction et l’esthétique, recrute un fabuleux casting d’artistes d’avant-garde. Paul Klee, Lyonel Feininger, Vassily Kandinsky, Laszlo Moholy-Nagy enseignent la peinture, le métal, la poterie, la typographie, l’architecture et la menuiserie. L’école s’installe d’abord à Weimar jusqu’en 1925.

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Puis a lieu le déménagement à Dessau, où Gropius conçoit les plans de son établissement scolaire. Un ouvrage manifeste, tout en acier, en béton et en verre. «C’est un tournant pour l’école, reprend Marco Costantini. C’est à Dessau que le Bauhaus s’organise vraiment comme une société de production. L’atelier typographique dirigé par Herbert Bayer crée un catalogue, imprime des publicités, bref, diffuse massivement les articles fabriqués par l’école.» Parmi eux se trouvent des icônes du design du XXe siècle: la chaise Wassily de Marcel Breuer, le fauteuil MR 20/3 de Mies van der Rohe.

Echec commercial

Pour autant, le Bauhaus n’a pas été un immense succès commercial. «A part les petits objets, comme les cendriers, les théières en métal et les céramiques, la production se vendait très mal. Le mobilier était compliqué à fabriquer et les prix de vente trop élevés. D’où la difficulté de retrouver des meubles d’époque, que l’on connaît surtout à travers leurs rééditions contemporaines. Et puis il faut aussi imaginer un Allemand habitué à des meubles en bois massif à qui on proposait d’acheter une chaise Wassily, tout en cuir et tubulure d’acier.»

Les nazis, pour qui le Bauhaus représente «un bolchevisme culturel», font fermer l’école en 1933. Les professeurs s’exilent et se dispersent. Walter Gropius et Mies van der Rohe poursuivent leurs carrières d’architecte aux Etats-Unis. Josef Albers rejoint le Black Mountain College en Caroline du Nord. Fondé en 1933 sur les principes de la transversalité entre les disciplines, l’établissement va profiter de la pédagogie du peintre obsédé par le carré.

Mauvais moment

Très vite, certains vont chercher à faire revivre l’esprit du Bauhaus. Dès 1939, Moholy-Nagy ouvre le New Bauhaus à Chicago. En 1953, l’artiste, designer, architecte zurichois et ancien élève du Bauhaus Max Bill inaugure à Ulm la Hochschule für Gestaltung, dont il a dessiné les plans. Mais ces renaissances vont être émaillées de dissensions internes entre les professeurs et la direction. Chicago ferme en 1944, Ulm en 1968. «Dès sa création, le Bauhaus a toujours été une école conflictuelle. Les changements fréquents de directeur ont induit des changements de vision. Et puis le politique s’en est aussi souvent mêlé. Pour un établissement qui prônait une totale liberté, cela ajoutait à la difficulté de tenir une ligne claire.»

L’idée du Bauhaus de 1919 reste en cela un projet utopique, une tentative un peu naïve d’œuvrer à une société nouvelle dans un pays qui se relève péniblement de la ruine. «Dans le contexte complexe de l’Allemagne de l’entre-deux-guerres, les initiateurs du Bauhaus ont un peu perdu le sens de la réalité économique. Etait-ce vraiment le bon moment de proposer de jolis objets à Monsieur et Madame Tout-le-Monde alors que la crise politique s’installait et que le nationalisme émergeait?» s’interroge le conservateur du Mudac, pour qui cette question du design capable d’organiser la vie est sans doute arrivée trop tôt. «En fait, elle se repose vraiment maintenant. On le voit avec le succès de concepts comme l’Open Design et le Social Design, pour lesquels le but du design est de répondre aux besoins d’un monde qui change. Un meuble ou une application multimédia pour la médecine doivent ainsi faire écho à la société dans laquelle ils s’inscrivent.»

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Héritiers de la pensée

Pour parler de cet héritage, l’exposition présente quelques pièces de mobilier contemporain signées Enzo Mari ou Jerszy Seymour, dont tous les éléments de la Workshop Chair tiennent ensemble grâce à des pâtés de résine fluo. «Il n’y a pas forcément de rapport formel avec ce qui se faisait au Bauhaus. Par contre, il y a une réflexion commune sur l’objet. Comment produire une nouvelle chaise? Et par quoi commencer? Le confort, la fonction, la méthode de pensée? Celle de Jerszy Seymour montre à la fois une grande compréhension du matériau, une réflexion sur les moyens économiques de la fabriquer tout en revendiquant une esthétique propre très forte.»

En cela, The Bauhaus #itsalldesign n’est pas une exposition historique. Elle veut surtout montrer comment les préoccupations des artistes-artisans d’il y a un siècle entrent en résonance avec celles des designers de 2018. «Les designers d’aujourd’hui doivent s’adapter aux technologies numériques de la même manière que ceux du Bauhaus ont dû composer avec la situation économique d’après-1918», reprend Marco Costantini.

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Alors oui, bien sûr, la crise que nous traversons est différente de celle des années 1930. Mais la problématique liée à la gestion des ressources est identique. «Le Bauhaus cherchait à tout rationaliser, jusqu’à l’habitation et le mode de vie. Notre époque plaide pour le développement durable dans le souci de ne pas gaspiller impunément les matériaux. Les mots ne sont pas les mêmes, mais la pensée est équivalente.»


The Bauhaus #itsalldesign, jusqu’au 6 janvier 2019, Musée de design et d’arts appliqués contemporains, Lausanne.

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