Il faut imaginer la scène. Dans cinq ans, peut-être moins. On pourra commencer la journée par un scan de peau avec un petit boîtier posé sur la table de nuit, pas plus grand qu’un bon vieux réveil à piles. En consultant l’application reliée à l’objet sur son smartphone, on saura avant même de se regarder dans le miroir comment prendre soin de son visage, en fonction des carences analysées, mais aussi de la météo et de l’indice de pollution du jour. Ensuite, sous la douche, un galet en silicone le nettoiera en profondeur. Puis une machine à capsules délivrera sérum et crème gorgés en actifs parfaits pour le profil cutané de l’instant. Avant de sortir, on sélectionnera les couleurs de ses palettes yeux et de son rouge à lèvres, en accord avec sa tenue, à l’aide de la simulation maquillage de son smartphone. Plusieurs fois par semaine, on se couvrira d’un masque type carnaval de Venise qui contient des centaines de LED côté peau pour des soins anti-âge en profondeur…

Digne d’un épisode de Black Mirror, cette routine de soins technologiques et connectés n’est pas aussi futuriste qu’elle en a l’air. Depuis une dizaine d’années, les salons consacrés à l’innovation technologique en électronique grand public, comme le célèbre Consumer Electronics Show de Las Vegas ou le Cosmetic 360 Innovations & Solutions à Paris, annoncent l’avènement de la beauté connectée. «C’est la course contre la montre au sein des start-up californiennes, qui exploitent des quantités colossales de données collectées en ligne, mettent au point des applications, des objets, des machines pour proposer aux consommatrices des soins personnalisés et de nouveaux rituels de beauté», analyse Françoise Rodhain, dermatologue et auteure de La Peau, la Beauté et le Temps, publié il y a deux ans.

Réalité augmentée

Si l’épilateur électrique et le recourbe-cils ont figuré parmi les seuls gadgets de beauté pendant des décennies, ces nouveaux outils se sont implantés progressivement, en phase avec les progrès de l’informatique, d’abord dans le cercle fermé des professionnels. «La beauté connectée découle logiquement des progrès technologiques, mais aussi des notions de transhumanisme et de réalité augmentée. Les ingénieurs et les informaticiens ont un peu tendance à prendre la main et les médecins leur emboîtent le pas», détaille-t-elle.

Selon Franckie Béchereau, directrice du salon Cosmetic 360, dédié à l’innovation de la parfumerie cosmétique et qui a lieu chaque automne au Carrousel du Louvre, la beauté connectée se retrouve à tous les niveaux, la digitalisation se faisant sur l’ensemble de la filière de la parfumerie cosmétique et à toutes les étapes de production. «Elle représente une source d’innovation majeure, puisque nous sommes à un tournant technologique. Mais son succès n’est pas uniquement justifié par l’attrait futuriste. Il y a une conjugaison de plusieurs phénomènes: on est à un point de jointure entre les considérations comme le bien-être de l’être humain dans sa valeur globale, physique et mentale, la nécessité de répondre aux besoins des individualités et le fait d’être au plus près des consommateurs avec des solutions dédiées.»

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Car ces appareils ont pour la plupart l’ambition de promettre un rajeunissement global hyper-personnalisé. Les consommatrices ont compris le pouvoir des soins sur mesure, adaptés non seulement à chaque peau mais aussi à son état dans le temps selon des facteurs d’hygiène de vie et environnementaux. «Les femmes veulent devenir actives et expertes dans leur salle de bains. Elles ne se fient plus nécessairement aux soins professionnels en institut. Les esprits ont beaucoup évolué ces cinq dernières années vers la notion d’individualité. Les outils connectés vont dans ce sens: on les choisit en fonction de leur couleur, de leur design, de l’expérience qu’ils proposent, on se les approprie et on devient acteur de sa prévention vieillissement ou de la santé de la peau», développe Françoise Rodhain, qui a suivi l’évolution du secteur ces quarante dernières années.

Miroir de soi

Le marché de la beauté connectée se scinde en deux secteurs. On trouve d’un côté des interfaces digitales interactives entre les consommatrices et les marques, comme le simulateur de maquillage lancé par L’Oréal. Le principe: plus besoin de se couvrir le dos de la main avec des poudres et des rouges à lèvres avant d’acheter une nouveauté en boutique. En scannant le code-barres d’un produit avec son smartphone, on voit immédiatement sur son écran le maquillage en question appliqué sur son visage par le biais de la réalité augmentée.

Ailleurs, des machines de type scanner installées sur les points de vente analysent la peau des clientes pour leur conseiller les produits cosmétiques les plus adaptés. «Avant, on choisissait une crème pour peau sèche, grasse ou mature. C’était vraiment très limité. Grâce à ces machines expertes, on va désormais vers du sur-mesure, notamment à partir du microbiote et du génome de chacun. Du coup, ces interfaces représentent des milliards de renseignements et de data qui vont pouvoir donner naissance à des objets connectés ou des produits adaptés dans les prochaines années», relève Françoise Rodhain.

L’autre secteur de la beauté connectée, en plein essor, concerne les objets domestiques électroniques qui partagent leurs informations avec une interface, type tablette ou smartphone. Certains d’entre eux fonctionnent comme aide au diagnostic de peau. Le masque en silicone Mapo, fabriqué en France, contient des capteurs intégrés qui analysent le degré d’hydratation de notre peau. Plus complet, le scanner Oku, qui se présente sous la forme d’un petit cube, fouille les différentes couches de la peau grâce à la lumière multispectrale. «Relié à une application, il est capable de déceler si la peau est assez hydratée, si les rides sont plus profondes que la veille, s’il y a de nouvelles taches brunes», observe Françoise Rodhain. Même principe avec le HiMirror, un petit miroir domestique sur pied semblable à un modèle classique mais intelligent, qui évalue les rides, ridules, cernes, taches sombres, boutons, rugosités et pores de la peau. Mais il peut aussi scanner les produits de sa salle de bains pour déterminer les mieux adaptés, tout en assurant le suivi des soins et des améliorations.

La protection solaire est également la cible de cette prévention connectée. En tête: le patch My UV de La Roche-Posay. Collé sur la peau, c’est un capteur cutané électronique, flexible, associé à une application pour smartphone. Il intègre des colorants photosensibles qui jouent le rôle de dosimètre. Ainsi, en fonction du changement de couleur, on peut mesurer en temps réel les doses d’UVB et d’UVA reçues. Il suffit de photographier le patch avec le smartphone, dans lequel on aura intégré au préalable son profil: couleur de cheveux, d’yeux, type de peau, sensibilité au soleil, lieu du séjour, pour savoir s’il convient de renouveler la protection solaire ou s’il est impératif de cesser l’exposition.

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D’autres objets connectés sont conçus pour prodiguer de nouveaux gestes de soins. Parmi ces derniers, le nettoyage de la peau est au cœur de la stratégie de Foreo, une marque suédoise qui s’est fait un nom grâce à ses modèles de brosses colorées en silicone, au design et à l’emballage minimalistes, inspirés d’Apple. «Nous avons écoulé plus de 20 millions de brosses Luna dans le monde depuis 2013 et faisons partie des dix marques les plus populaires de la planète. Les trois quarts de nos produits sont connectés depuis deux ans, en réponse à la demande croissante pour cette sorte d’interactivité savante», explique Paulo Feferbeum, responsable du marché suisse. La gamme compte également Iris, un appareil qui diffuse des pulsations autour des yeux pour un effet anti-âge et anti-fatigue. Mais aussi Ufo sorte de masque intelligent en forme de disque qui associe diverses technologies cutanées, notamment les LED, à des formules de masque coréennes pour faire pénétrer les actifs en 90 secondes.

Plus confidentiel et luxueux, le fabricant londonien Opatra compte un éventail de produits anti-âge haut de gamme pour le visage et le décolleté. Ils combinent plusieurs traitements, tels que la technologie du courant galvanique, la stimulation par ultrasons, la luminothérapie LED et le massage vibrant, qui travaillent ensemble à lisser les rides du visage, à resserrer les muscles, à stimuler la circulation sanguine et la production de nouvelles cellules cutanées.

Dynamiser les cellules de l’intérieur

En Suisse romande, la marque Biolux, spécialisée dans la luminothérapie, a lancé en 2018 un premier appareil domestique, une sorte de gros coquillage qui s’ouvre pour diffuser sa lumière colorée. On le maintient ouvert face aux différents côtés du visage en alternance. Des LED rouges, bleus, jaunes ou blancs diffusent leurs ondes pendant trois minutes. Ce printemps, une nouvelle version est annoncée, connectée cette fois-ci, pour activer des soins encore plus personnalisés par le biais d’une application. «Les consommateurs auront le choix entre plusieurs protocoles qui ciblent l’anti-âge, le traitement de l’acné, la réduction des effets de la fatigue sur le contour des yeux ou encore l’éclat du teint. En seulement trois minutes par jour, les différents traitements axés sur la photomodulation boostent les cellules de l’intérieur et leur procurent l’énergie nécessaire pour qu’elles puissent se régénérer sans s’abîmer», assure Patricia Weides, responsable de la stratégie marketing de Biolux.

Beaucoup de promesses technologiques, au fond. Et encore peu de recul vis-à-vis de l’efficacité de ces versions domestiques, souvent calquées sur des appareils professionnels bien plus puissants. «Certains objets font sens, d’autres restent des gadgets. Mais si ces outils peuvent motiver les jeunes trentenaires urbaines asservies à leur smartphone à prendre soin de leur peau en retardant ainsi le vieillissement cutané, ils ne seront pas tout à fait inutiles», conclut Françoise Rodhain. En fait, pour l’heure, cette beauté connectée est surtout la promesse d’une gigantesque masse de données recueillies, qui permet aux grands groupes de l’industrie cosmétique de connaître les besoins et les attentes de millions de personnes, à même de faire naître de nouveaux élans stratégiques de plus en plus personnalisés dans la parfumerie cosmétique de demain.

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Françoise Rodhain, «La Peau, la Beauté et le Temps», Paris, Editions du Cherche-Midi, 2017.