Déjà la veille, à Zurich, quand il était monté sur le podium pour recevoir les 100000 euros décernés par l'association Swiss Textiles. Cette façon de regarder par terre, du (très) haut de sa silhouette svelte, et de (très) loin derrière ses grosses lunettes intimidées.

Et encore le lendemain au petit déjeuner, juste avant l'avion qui va le ramener sur Anvers, cette manière de parler de mode, d'élégance et de technique avec détermination, mais de répondre par de grandes esquivades aux questions plus indiscrètes. «Oui, oui, je travaille beaucoup.» [Silence]. «Mais j'ai du temps.» [Silence] «Je n'ai pas de vie privée, je n'ai que ça à faire.» [Long, long silence]. Cette fois, c'est sûr, physiquement, ce Bruno Pieters cravaté et lunettisé, on dirait Yves Saint Laurent, période années 70.

Sauf que la filiation inconsciente (ou le cousinage cultivé?) s'arrête là. Parce que Bruno Pieters est Belge, comme une grande partie des talents qui façonnent la mode actuelle avec un temps d'avance sur le rythme commercial du luxe - et les deux pieds à côté des tapis rouges et de leurs célébrités aux logos clignotants. D'ailleurs, s'il a remporté, à Zurich, il y a quelques jours, le Swiss Textiles Award 2006, l'un des prix de mode les mieux dotés au monde et des plus prestigieux (LT du 20.11.06), Bruno Pieters, 28 ans, ne se fait plus les mêmes illusions que ses aînés: «Les temps sont devenus beaucoup plus durs, la mode a changé, les magazines et les clients ne sont plus très favorables aux jeunes créateurs. Il faut travailler pour d'autres marques que la sienne. Ça tombe bien, puisque ça me plaît de dessiner pour des marques plus grand public. Notez, on m'avait proposé de reprendre une maison de haute couture, mais la griffe ne me semblait pas prête, j'ai dit non. Dans la mode, il vaut mieux réussir son coup, on ne vous offre pas 2000 chances.»

Il est né à Bruges. Photo. Cours de dessin. Ecole d'art. Comme beaucoup des créateurs qui déboulent aujourd'hui sur la scène de la mode, Bruno Pieters est arrivé au vêtement par la bande. Pas carrément par hasard mais par ce faisceau de correspondances qui place aujourd'hui la mode au carrefour des arts plastiques, du design et du spectacle-performance. «Je me suis orienté vers la mode parce que c'est une discipline qui combine le graphisme, la sculture en 3D, la musique, la mise en scène.»

Sur les ailes du noir

Au moment de choisir une école, Bruno Pieters déménage à Anvers pour sa fameuse académie. Il en sort quatre ans plus tard - il y retournera l'an prochain, comme enseignant. Diplôme en poche, il travaille chez Martin Margiela le cultissime, en haute couture aux côtés de Christian Lacroix. Puis il lance sa marque qui compte aujourd'hui une quarantaine de points de vente, Japon, Etats-Unis, Europe, séduits par ce que Pieters appelle son «romantisme froid», son talent de constructeur, son doigté dans les finitions - «Je ne pense pas que la mode doive inventer de nouveaux trends. Le futur de mon métier, ce sont la coupe, l'architecture, les détails.»

Comme les petits cols redoublés de ses robes à la taille haute, et qui semblent avoir atterri sous le vent, les jupes-cylindres, les épaules aérées, les bustes tendus de noir froncé. Austérité en apesanteur, matières qui conversent sans effort (lins teintés, cotons enduits, jersey de soie). Casquées de métal, les silhouettes présentées à Zurich déplient les ailes de leurs noirs que parzèbrent des claques bleues ou des éclairs métallisés.

Il y a vingt ans, déboulait la première vague belge, les Dries Van Noten, Ann Demeulemeester et autres Margiela. En pleine époque surépaulée et surpanthérisée, cette fameuse «bande-des-6» qui n'avait rien en commun sauf un camion loué de conserve, imposait son respect pour le silence des matières, sa probité pré-grunge et le romantisme de ses finitions patinées en atelier. Puis vint la deuxième vague, Raf Simons, Véronique Branquinho, née du minimalisme.

La nouvelle génération, d'Olivier Theyskens à Bruno Pieters, en passant par Haider Ackermann, Christian Wijnants ou Kris Van Assche, fait souffler un chic sensuel sur l'austérité flamande. Les silhouettes se sont allongées, aérées, sans tomber dans le panneau du sexy-à-tout-prix, sans quitter les marges ombragées de la pudeur.

En vingt ans, certaines de ces marques belges, nées à l'écart de l'hystérie milan-paris-londres, ont trépassé. Mais la plupart ont développé leur business dans le périmètre du luxe, certaines font un chiffre d'affaires de plusieurs millions de dollars sans faire de pub, sans poduire, comme tant d'autres, des parfums ou des sacs. Oasis, petit miracle. Comme il existe un graphisme helvétique, il y a une vraie école belge, qui continue de tricoter des vêtements dont l'intimité savante rencontre celle de millions de corps.

En 2006, l'élégance qu'y ajoute Bruno Pieters, sa sûreté de coupe et son chic innocent tombent pile, après une demi-décennie de coquetterie épuisante à force de mines froufroutantes.