MODE

La Belgique, pépinière de stylistes convoités

Que ce soit dans la lumière, toujours un peu tamisée, des maisons les plus en vogue ou dans la discrète efficacité des studios, les «Belges» déploient leur influence créative sur les podiums du monde entier

En septembre, à Paris, les défilés les plus suivis impliquaient comme souvent des directeurs artistiques belges – Demna Gvasalia chez Balenciaga ou Anthony Vaccarello chez Saint-Laurent pour ne citer qu’eux. Leur signe distinctif? Un art du trompe-l’œil appliqué au vêtement par des constructions subtiles et des superpositions inattendues, indétectables de prime abord. La Belgique est tissée de second degré, sa mode de surréalisme rigoureux.

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Ces stylistes ont été formés dans deux écoles de renommée internationale: La Cambre arts visuels de Bruxelles et l’Académie royale des beaux-arts d’Anvers. Avec la Saint Martin’s School de Londres, ces établissements fournissent aux grandes maisons et aux studios indépendants des talents rompus à tous les exercices artistiques et sociologiques de la mode. Particularisme belge: ces écoles sont publiques et donc gratuites. Les aspirants créateurs les intègrent sur la base de leur potentiel et de leurs jeunes compétences, et non en fonction du portefeuille de leurs parents. Ils sont ensuite estampillés «designers belges», qu’ils en aient ou non la nationalité.

Les «Six d’Anvers»

L’avant-garde de la mode résulte d’une longue histoire qui remonte à la créativité austère des drapiers des Flandres au XIIIe siècle. A l’époque, les superpositions, les pièces démontables n’étaient pas conçues par effet de style, mais par nécessité dans ce pays au climat versatile. Quelque 800 ans plus tard, des créateurs visionnaires ont réinventé l’acception même du vêtement en déconstruisant ses volumes, ses usages et ses finitions. Ils se sont approprié les effets d’optique, se sont intéressés au travail des tailleurs pour le détourner en pièces cousues dehors-dedans. Martin Margiela, figure de proue de ce renouveau, a su détourner les certitudes de la mode par la réinvention des coupes, la manière d’aborder la forme des vêtements, la récup' et la présentation de ses créations au public.

Cette émergence de talents au début des années 1980 est l’heureuse conséquence d’une grave crise de l’industrie textile qui frappa le pays à la fin des années 1960. Le gouvernement belge lança un «Plan textile» pour sauver le secteur. Des fonds importants furent alloués au mécénat de jeunes stylistes prometteurs. L’association de six étudiants de l’Académie d’Anvers extraordinairement talentueux – Dries Van Noten, Walter Van Beirendonck, Dirk Bikkembergs, Marina Yee, Ann Demeulemeester et Dirk Van Saene – fut décisive. Les «Six d’Anvers», ainsi baptisés par la presse anglaise qui peinait à orthographier leurs noms, changèrent le visage de la mode internationale.

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Sans concession et sans sommeil

A La Cambre de Bruxelles comme à l’Académie d’Anvers, aujourd’hui dirigée par Walter Van Beirendonck, la formation est axée sur une maîtrise impeccable de chaque technique de la mode et, surtout, sur une obsession du dépassement de ses limites créatives. Pas de cours de gestion ou de stratégie, c’est un autre métier. Les meilleurs sont ceux qui auront accouché d’eux-mêmes, sans compromission et, souvent, sans beaucoup de sommeil. «La plupart des élèves qui sortent de La Cambre ou de l’Académie d’Anvers sont placés dans les plus grandes maisons internationales. La scène contemporaine belge se mondialise», explique Cedric Charlier, ex-diplômé de l’école des arts visuels à la tête de sa marque depuis six ans. Comme pour confirmer ses dires, Lisi Herrebrugh et Rushemy Botter viennent de remporter le Grand Prix du Festival d’Hyères et d’être nommés à la tête de la création chez Nina Ricci.

En 1998, Cédric Charlier avait quant à lui intégré la maison Céline, avant de rejoindre le studio de Jean-Paul Knott, puis l’équipe de Lanvin. En 2009, il accède à la direction artistique de Cacharel. En 2012, il se lance en créant des vêtements à son nom. Il s’inscrit aujourd’hui dans une démarche solaire et colorée qui fait évoluer l’épure des générations de designers belges précédentes. «Si la mode belge se caractérise encore par une rigueur qui se mêle à une certaine humilité, chacun trouve sa voie dans l’après-Six d’Anvers.» Pour le printemps-été 2019, il a imaginé des drapés impeccables, des froncés qui dissipent la droiture des rayures et soulignent les courbes du corps. Une liberté de séduction inspirée de la Renaissance, de la précision des sculptures, et retranscrite en empiècements ultra-légers, pour sublimer le mouvement. Une acception moderne et cosmopolite des vêtements, de la part d’un créateur dont les inspirations voyagent.

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«Le propos de la mode belge n’est pas de créer du produit, mais du rêve»

De son côté, le duo constitué d’An Vandevorst et Filip Arickx sont des créateurs diplômés d’Anvers en 1991. Depuis vingt ans à la tête d’A.F.Vandervorst, ils définissent la sensualité d’une allure sportive et sensuelle, avec l’apaisement paradoxal de coupes militaires. «Le propos de la mode belge n’est pas de créer du produit, mais du rêve. Cela se perçoit dans les défilés, les images, les mises en scène. Mais ensuite, ces rêves-là sont très faciles à porter!» expliquent-ils à l’unisson. Uniformes dévoyés et transformés en langage couture, ils offrent une séduction nouvelle, presque une tendresse autoritaire. Quand on leur parle d’avant-garde, ils répondent: «La mode, ce n’est pas l’avenir, c’est le présent.»

Parmi les autres créateurs, citons Haider Ackermann, qui investit toute son originalité dans le minimalisme. Une séduction légère et altière qui dispense du bonheur sans verser dans le fleuri et le chamarré, une alternative à la tendance attendue. Et Olivier Theyskens. En 1997, il quitte La Cambre après sa deuxième année d’études pour lancer sa propre marque. Il n’a que 20 ans. Cinq ans plus tard, il est nommé directeur de la création chez Rochas.

Révolutionnairement authentiques

Forts de leur intégrité, les Belges ne se laissent pas contaminer par l’injonction commerciale du «à peine consommé, aussitôt démodé», même lorsqu’ils sont expatriés depuis des années à Paris ou à New York. En atteste Raf Simons, qui est parti présider au destin de Calvin Klein après son passage chez Dior. Quelle que soit leur obédience, les créateurs passés par Anvers ou La Cambre possèdent la grâce de dissimuler des siècles de culture sous une distanciation typiquement belge. Du Y/Project de Glenn Martens, fidèle à la tradition surréaliste, qui poursuit son exploration des volumes réinterprétés avec grâce et second degré, jusqu’aux pièces théâtrales et délirantes d’un Jean-Paul Lespagnard. En toute discrétion. «Aujourd’hui, défendre sa nationalité n’est plus une priorité. L’évolution est dans «le faire» plutôt que dans «l’être». Ça, c’est contemporain», analyse Cédric Charlier.

Les «héritiers» de l’énigmatique Martin Margiela ne cessent de développer son art d’émerveiller en fabriquant de l’exceptionnel à partir d’éléments du quotidien. Marine Serre, lauréate 2017 du Prix LVMH, a su s’approprier l’idée qu’il n’y a pas de création amnésique, avec sa nouvelle collection, Hardcore Couture, présentée en septembre à Paris sur un pont au-dessus du métro, au cœur du XVIIIe arrondissement. Décor authentique et populaire, un set installé à contre-emploi, des enfants intégrés à la scénographie (de son temps, Margiela leur avait fait dessiner les invitations) et des mannequins «à gueules» qui semblaient avoir été recrutés dans le quartier. En filigrane, un art de la récup' de luxe qui force l’imagination. Autre exemple avec Elvis Pompilio, le modiste qui a conçu des chapeaux pour Madonna, Sharon Stone, Axelle Red ou Lady Gaga, et qui fabrique depuis le début les époustouflantes coiffes des défilés Ann Demeulemeester.

La rupture est création

Tous ces créateurs ont un point commun: ils ont pour la plupart conservé leur indépendance financière et créative ainsi qu’une identité très forte, dépouillée de concessions commerciales. Paradoxalement, c’est ce qui les rend si rentables. Tony Delcampe, directeur du département mode de La Cambre depuis près de vingt ans, rappelle le mantra de l’école, inspiré par Joseph Noiret, l’un de ses prédécesseurs: «La rupture est création! Nous dormirons plus tard… L’école belge a su s’affranchir de la mode comme produit enseigné au sein des écoles d’art, la mode est et reste un mode d’expression qui interroge notre société à travers les yeux de créateurs… Cela conjugué à un travail acharné et continu sur les réflexions de formes, volumes, matières… Modestes, nous parlons peu, mais nous agissons.»

Une caractéristique de ce pays trilingue à l’humour singulier et aux émotions exubérantes incarnées en art discret. Cet automne, lors de la Fashion Week parisienne, Gamut, un collectif de six jeunes diplômés de La Cambre, a présenté «à la fraîche» sa collection «no gender» et «no limits». Une proposition progressiste, sexy, et contemporaine. Ils n’ont pas encore 25 ans. Inspirante, décalée, précise, la création belge grandit partout où la mode est encore bien vivante.

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