Horlogerie

Les belles heures du Bauhaus

Héritiers des théories fonctionnalistes de l’école de Weimar, une poignée d’horlogers allemands conçoivent des garde-temps au design réduit à l’essentiel

Des boîtiers de montres sans fioritures, des cadrans dépouillés à l’extrême, des aiguilles débarrassées de tout superflu. Et une fonction utile, essentielle: donner l’heure. En marge d’une tendance actuelle qui glorifie la sophistication et les designs complexes, quelques horlogers se revendiquent du courant Bauhaus et privilégient la sobriété du fonctionnalisme en réduisant la montre à sa plus simple expression. Une vision moderniste héritée de la Staatliches Bauhaus, l’école d’arts appliqués fondée à Weimar en 1919 par Walter Gropius. Cent ans plus tard, les préceptes visionnaires enseignés jusqu’en 1933 dans ses murs traversent le design horloger. Le concept «Less is more», la fameuse maxime du troisième et dernier directeur du Bauhaus, Ludwig Mies van der Rohe, n’a pas encore dit son dernier mot.

La forme suit la fonction

C’est tout naturellement vers l’Allemagne qu’il faut se tourner pour trouver les exemples les plus frappants de ces designs intelligibles au premier coup d’œil. Nichée en plein cœur de la Forêt-Noire, la manufacture Junghans s’illustre depuis plus de cent cinquante ans dans la confection de garde-temps marqués par un vocabulaire épuré et graphique. Au début des années 1950, la marque qui s’impose alors comme le plus grand fabriquant de chronomètres en Allemagne fait appel au designer et architecte suisse Max Bill pour concevoir une nouvelle montre. L’ancien élève du Bauhaus se met à la tâche et s’applique alors à simplifier radicalement les formes horlogères tout en portant une grande attention aux détails.

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En 1956, il signe tout d’abord une horloge de cuisine aux lignes dépouillées. Le principe selon lequel «la forme suit la fonction» édicté par l’architecte américain Louis Sullivan et adopté par l’école du Bauhaus s’exprime ensuite pleinement dans une horloge de table en 1958. La feuille de route de Max Bill est claire: «Faire des montres qui s’éloignent le plus possible de toute mode. Aussi intemporelles que possible, mais sans pour autant oublier le temps.»

En 1961, Junghans illustrera ce mot d’ordre pour la première fois dans une montre-bracelet qui vise l’essentiel: offrir la lecture de l’heure, tout simplement. Une vision du design horloger qui fonctionne sans avoir à se soucier des aléas de la tendance depuis bientôt soixante ans. Pour preuve, le design des premiers modèles de Max Bill reste aujourd’hui encore quasi inchangé. Une esthétique illustrée cette année dans trois modèles anniversaire dont la Max Bill Automatic 2019 éditée à 1000 pièces qui s’inspire des codes esthétiques du bâtiment du Bauhaus de Dessau dans lesquels Max Bill a étudié entre 1927 et 1928.

Epure et simplicité

Parmi les marques d’outre-Rhin chez lesquelles le Bauhaus continue de faire des émules, on citera volontiers Laco, Defakto ou Junkers, dont certains modèles en reprennent explicitement les exigences de sobriété et de fonctionnalité. Mais aussi Stowa, une manufacture allemande également basée dans la Forêt-Noire.

Dès 1937, cette dernière fabrique les toutes premières montres imprégnées du style Bauhaus en y intégrant des cadrans produits par l’entreprise Weber & Baral, alors considérée comme la plus grande usine de cadrans du monde. Lange & Söhne livrera d’ailleurs à la même époque quelques modèles marqués par une esthétique similaire sans pour autant poursuivre dans cette voie. En 2004, sous l’impulsion du designer Jörg Schauer, Stowa a relancé son modèle des années 1930 avec succès. A tel point que cette collection baptisée Antea est depuis lors déclinée dans de nombreux diamètres, animée par des mouvements automatiques ou manuels et habillée de cadrans de diverses teintes.

Le vocabulaire esthétique ne varie quant à lui pas d’un iota. Epure et simplicité sont toujours de rigueur. Plus encore dans l’édition 2019 qui célèbre les 100 ans du Bauhaus à travers un cadran noir ou blanc, tout juste ponctué de lignes graphiques en guise d’index.

Un design branché

De l’autre côté de la frontière allemande, le voyage dans l’esthétique fonctionnaliste du Bauhaus se poursuit à Glashütte, une petite ville isolée où ne s’aventurent que quelques touristes passionnés d’horlogerie. Aux côtés de grandes marques telles que Lange & Söhne ou Glashütte Original, Nomos est parvenue en moins de trente ans à se faire une place au soleil. Son créneau: une esthétique minimaliste hyper-contemporaine qui porte la signature des «maîtres» du Bauhaus et des mouvements fiables qui font honneur à la légendaire qualité allemande.

Créée en 1990 par Roland Schwertner, la marque a raflé de nombreux prix de design. Notamment avec son modèle classique Tangente. Souvent décrite comme la «montre Bauhaus» par excellence, elle brille par sa simplicité formelle. Un boîtier rond, une fine lunette, une typographie graphique, des aiguilles et des index bâtons… Drapée d’une esthétique stricte, elle fait pourtant fureur auprès d’une clientèle jeune et branchée.

Pour les 100 ans du Bauhaus célébrés au gré d’une édition spéciale en neuf versions, le caractère épuré de la Tangente reste fidèle à celui des débuts. Les designers du studio berlinois de la marque se sont cependant autorisé quelques écarts savamment maîtrisés en empruntant le pinceau coloré de Paul Klee, qui fut pendant près de dix ans l’un des éminents «maîtres» de la Staatliches Bauhaus.

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Le pourtour du cadran couleur papier à dessin est ainsi souligné par un cercle rouge, bleu ou jaune. «Nous poursuivons notre œuvre de la même façon que les maîtres du Bauhaus quand il s’agit de concevoir nos montres et d’apporter le développement nécessaire à nos calibres, affirme le directeur de Nomos, Uwe Ahrendt. En se concentrant sur l’essentiel et en laissant de côté le superflu tout en étant incroyablement exigeants sur les détails qui restent. Ce sont des garde-temps qu’ils auraient pu concevoir et porter aujourd’hui.»

Aujourd’hui seulement car n’oublions pas que de 1919 à 1933, dans les ateliers du Bauhaus, à Weimar ou à Dessau, le design horloger ne figurait pas parmi les matières enseignées dans les classes de Gropius, Kandinsky, Klee ou Breuer.

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