«Quelqu’un aurait du feu pour un pauvre chanteur qui aimerait fumer?» demande-t-il, se retournant sur la terrasse. Il a donné rendez-vous au Loulou, boulevard Saint-Germain, à la lisière entre le Ve et le VIe. Il arrive en fredonnant, jean noir et lunettes de soleil, mèche haute plutôt rock, ras sur les côtés, bad boy élégant, Biolay Benjamin, chanteur de 47 ans. Il est de bonne humeur. Bien loin de sa réputation de type parfois revêche et ombrageux. Son récent dernier album, Grand Prix, grand disque, a mis encore une fois tout le monde d’accord, et s’est retrouvé en pole position des ventes, catégorie pop française et variété classe.

Ici, c’est un diner à l’australienne, chill et branché, rouge et blanc dans les couleurs, fin d’été, toasts à l’avocat et œufs pochés dans les assiettes, ce genre. C’est tout près de chez lui, de son actuel repaire dans Paris. Que cherche-t-il en venant là? «Loulou, c’est comme ça que j’appelle ma seconde fille, Louise. Elle vit à Buenos Aires avec sa mère. Elle me manque affreusement.» Confinement oblige, il ne l’a pas vue depuis des mois. Alors il l’imagine partout, par ici, il parlera beaucoup d’elle durant l’entretien.

Des rêves d’ailleurs

On est venu l’interroger à Paris, son Paris, sachant bien qu’il n’est pas du coin, mais que cela lui donne précisément un désir et un regard sur la ville. «Chanter en France, ça veut dire passer par là, mais pas forcément d’en être. Trenet était de Narbonne, Ferré de la Côte d’Azur, Montand venait d’Italie, Bashung arrivait d’Alsace. Il n’y a guère que Gainsbourg qui soit né ici. Et quand j’étais petit, à Villefranche-sur-Saône, je ne rêvais pas de Paris. Je trouvais ça beau quand je voyais des images à la télévision, mais j’avais des rêves de Londres, de New York, de Mexico, de Buenos Aires déjà…»

La ville représentait tout de même une sorte d’espérance. «Je suis venu avec très peu d’argent, au début. Arriver là, c’était un challenge complètement excitant. J’ai dû prendre le TGV en fraude 25 fois pour des rendez-vous dans une maison de disques. A ce moment, là, tout a un goût fabuleux. Et le jour où j’ai signé dans une de ces maisons reste le plus beau de ma vie. Je savais très bien que ce n’était pas une fin en soi, mais je me suis dit que j’avais réussi un truc pas mal, pour un petit Français de province.» Devant nous, les passants déambulent, sans l’importuner. Benjamin Biolay n’a que faire des regards qui de temps en temps s’arrêtent sur lui. «Paris est une ville anonyme, dit-il, tout le monde dans ce quartier est habitué à croiser un acteur ou un ministre en sortant de chez lui.»

Provincial, il le revendique encore. «J’adorais ma ville de Lyon. Je trouvais que c’était un endroit magnifique, une grande ville à mentalité de province, dans le bon sens du terme. Si vous demandez l’heure à quelqu’un à Lyon, il vous répond. A Paris… pas forcément. Alors, quand j’ai dû m’en aller, ça m’a fichu un coup.»

Il a donc appris à aimer Paris par fantasmes et quartiers, au gré des saisons et des déménagements. «Ça n’a jamais été le coup de foudre, lâche-t-il. Mais je suis devenu très charmé par Paris le jour où ma première fille y est née.» Il parle d’Anna, 17 ans désormais, qu’il a eue avec l’actrice Chiara Mastroianni. Elle fait des chœurs sur son disque. «Ma fille est une «Parisienne rive gauche», une vraie de vraie. Et cela fait ainsi dix-sept ans que je vois Paris comme la ville de ma fille. Ce quartier, le VIe, j’y suis attaché précisément parce qu’elle a grandi pas loin.» Il fait un geste en montrant devant lui: «Elle a été à la crèche juste là, au jardin du Luxembourg. Ce jardin, c’est typiquement le genre de lieu devant lesquels je passais, avant, et dont je me fichais complètement, moi qui étais encore nostalgique du parc lyonnais de la Tête d’or.» La Tête d’or: sorte de Central Park lyonnais emblématique de ce qu’il avait «perdu».

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Son Paris, c’est la nuit

Il a ainsi découvert le quartier latin à l’époque de ses amours avec la maman d’Anna, et y revenir lui fait remonter plein d’images de sa fille. «Revenir dans le Ve, Paris latino, ça me va bien. Ça demeure assez vivant, et je m’y sens libre.» Et il l’adore la nuit, évidemment: «Rentrer vers Saint-Germain très tard, je continue de trouver ça fascinant. Il n’y a pas un chat, passer alors près de la fontaine Saint-Sulpice, c’est se retrouver comme hors du temps.»

Il a vite retrouvé dans ces rues chargées d’histoires, de chansons et de fêtes des endroits qui lui vont bien. Pas forcément les classiques, Flore, Deux-Magots, etc., mais des endroits qui rappellent aussi l’Amérique du Sud de sa deuxième famille. «Ici, il y a un super resto péruvien que j’adore, El Picaflor, rue Lacépède.» Ceviche, empanadas et pisco sour, il s’y sent chez lui. «Et puis, pas loin, il y a ce restaurant argentin, rue Dauphine, où je vais souvent: Volver.» C’est aussi le titre d’un de ses albums.

Finalement, c’est souvent le regard des autres qui rappelle à Benjamin Biolay la beauté de la ville. «C’est lorsque mes amis argentins débarquent que je vois à quel point Paris est merveilleuse. Quand ils voient Notre-Dame, ça les rend fous. Là-bas, beaucoup de gens ont des origines en Europe, et donc il y a un petit côté retour aux sources.»

Il aime souligner que Paris, c’est 20 arrondissements, et donc 20 villes, et qu’elles ne sont pas toutes romantiques. «Il y a par exemple un Paris, vers la porte de la Chapelle, qui devrait se regarder dans les yeux et se dire: «Je ne peux pas rester comme ça.» Quand vous arrivez gare du Nord, vous êtes assez loin de Midnight in Paris de Woody Allen. J’aime ce coin très urbanisé, mais des gens y vivent aussi dans la détresse. La densité de population y est une des plus importantes du monde.»

Avant Saint-Germain, Biolay a aussi vécu dans le XIe, rive droite, dans l’Est parisien. «J’adorais. C’est un quartier populaire, il a gardé son visage humain, avec un côté village français. Au bout d’un moment, tout le monde se connaît, ça me rappelait un peu la province, encore une fois.» Il y a gardé des attaches et quelques secrets. «A 2 heures du matin, si je voulais aller boire un dernier verre – j’aime les derniers verres –, je me retrouvais au café Charbon, rue Oberkampf. Et pour dîner, il fallait me chercher au café de l’Industrie, un endroit charmant.»

Une France nostalgique du passé

Paris serait-elle comme une belle femme devenue si âgée qu’elle ne parlerait que des temps anciens? Il n’est pas loin de le penser: «Il existe un passé de la France qui rend nostalgique tout le monde. La France n’entre pas dans le futur avec une grande aisance. Elle se sent un peu dégradée, on n’est plus ce qu’on était. Il y a eu un déclin, depuis une quarantaine d’années. Et Paris reste aussi un peu trop imbue d’elle-même, je le dis d’autant plus facilement que je n’y suis pas né. C’est une ville un peu déférente avec elle-même. Elle devrait moins se respecter, et davantage respecter ses habitants.» Il pense la vie par ici plus rude que beaucoup ne le croient. «C’est une ville très âpre, je trouve, très dure. Une ville de solitude avec des millions de solitaires. On y est très seuls, mais tous à la fois.»

Dans Ton héritage, l’un de ses titres les plus émouvants, il chantait préférer Paris quand vient l’orage: «Oui, c’est vrai, j’aime les choses spectaculaires. Et l’orage à Paris, la nuit, c’est ce qu’il y a de plus romantique. Vous voyez les gens se mettre à l’abri et s’embrasser, je ne l’ai pas mis par hasard dans la chanson. C’est une image forte, imprégnée. Il y a une lumière différente dans ces moments-là. Comme si la nature reprenait ses droits sur la pierre et le béton, et que cela devienne palpable. Dans cette cité si urbanisée, c’est rare.»

Il confesse qu’il a beau s’y être habitué, faire partie du décor, avoir écrit et chanté cette ville, il y est d’abord pour le travail. «J’y vis, mais je n’y suis pas attaché au point de me dire que j’y resterai jusqu’à la fin de mes jours.» D’une certaine façon, aimer Paris, c’est aussi vouloir en sortir souvent. «J’ai tendance à aller à la mer dès que je peux. J’ai une petite maison à Sète, la seule chose dont je suis vraiment propriétaire. C’est un peu mon refuge.»

S’éloigner pour aimer

Car ici, son refuge a toujours été d’attendre le soir. «C’est ma nature, le côté oiseau de nuit, comme beaucoup de musiciens.» Alors son esprit repart encore ailleurs dans la ville. «C’est aussi pour ça que j’étais comme un poisson dans l’eau quand j’étais dans le XIe ou le XXe. Et puis il y a eu toute l’époque où j’allais au Baron tous les soirs, dans le VIIIe. Le club a fermé en 2018, c’était la dernière boîte de Paris un peu folle, un peu comme le Palace d’autrefois, où toutes les âmes en peine, ou pas, bref, tous ceux qui voulaient voler un peu de temps, se perdre dans la vraie vie, se retrouvaient. Au Baron, il y avait un mélange de célébrités et de fêtards heureux. C’était un truc qui n’était pas du tout typique de la nuit parisienne, qui est très sélecte quand même. Il faut toujours connaître quelqu’un, ou montrer patte blanche. Aujourd’hui, si je vais en boîte, il y a une chance sur deux pour que le videur ne me reconnaisse même pas, et je n’y vais plus trop. Je n’ai pas envie de montrer ma carte bleue pour pouvoir entrer.»

C’est toujours un peu l’éloignement, l’espérance, le désir, qui lui ont fait vraiment aimer Paris. «Je sais, les gens disent que c’est la plus belle ville du monde. Et je les comprends chaque fois que je m’en vais un moment et que j’y reviens en longeant les quais: là, je suis émerveillé.»

Ce qu’il attend avec tout son cœur, maintenant, c’est Loulou. «Je l’emmènerai ici manger un truc. Et puis je referai avec Louise le tour des endroits où j’emmenais sa grande sœur. On ira à la grande galerie de l’évolution, au Jardin des plantes, c’est un endroit merveilleux où l’on redécouvre toutes les espèces d’animaux. L’aquarium du Trocadéro aussi, c’est sublime.» Puis le jardin du Luxembourg, forcément, flâner autour des bassins. «Ce sont les manèges les plus chers du monde, rit-il. Un petit coup de balançoire à 2 euros c’est toujours sympa!» Il a l’air de se réjouir, quand même, un peu comme dans cette chanson de Trenet qu’il adore fredonner, ressemblant à l’aventure de cette ville qui a aimanté Benjamin Biolay comme les autres: «Seul sous la pluie/Parmi la foule des grands boulevards/Quelle joie inouïe/D’aller ainsi au hasard.» C’est toujours comme cela, aujourd’hui comme hier, Revoir Paris.


Playlist 

Biolay chante Paris 

«Paris, Paris», 2005, «A l’origine» 

«Les Bords de Seine», reprise avec Elli Medeiros, 2008, «Tombés pour Daho»

«Revoir Paris», reprise, 2015, «Trenet»

«Paris sur Mer», avec Morcheeba, 2018, «Blaze Away»

«Station 4 Septembre», 2018, «Songbook»

Grand Prix, de Benjamin Biolay, Universal.

Concert à Lausanne, Salle Métropole, 14 janvier 2021, 20h.

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