En quoi cette technologie au service de la beauté vient-elle transformer le rapport au corps?

Pour la première fois dans l’histoire de l’humanité, les outils connectés rendent tangible l’activité du corps par le biais d’une machine domestique. Les nouveaux capteurs et applications donnent des infos sur le rythme cardiaque, le nombre de pas réalisés, l’état de la peau ou des cheveux. Ils invitent à entrer dans un processus d’apprentissage du corps et de stratégie d’auto-santé.

Quand est-ce que ce virage s’est-il fait?

A partir des années 1970, moment où l’hybridation s’est posée à même le corps. Les électroencéphalogrammes ou électrocardiogrammes rendaient déjà visible l’activité interne à travers un tracé des courbes. Ce qui est nouveau, aujourd’hui, c’est la portabilité de ces objets. Ils deviennent non seulement domestiques, mais aussi interactifs. Les smartphones, montres et autres tablettes jouent un rôle de relais entre ce miroir technologique et le corps.

Mais les informations sont également récupérées dans la foulée…

Je fais partie des rares philosophes qui ne sont pas méfiants vis-à-vis de ces technologies. La plupart y voient une aliénation de l’homme. Bien sûr, il ne faut pas occulter la question des datas et de l’accès aux informations individuelles. Mais je perçois surtout l’intérêt de ces dernières dans la compréhension de soi et de sa santé.

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L’idée d’utiliser un objet qui fasse interagir le corps et la conscience a-t-elle des précédents historiques?

Comme le signalait Michel Foucault, les journaux intimes endossaient par exemple le rôle d’objet d’interface entre le ressenti et l’extérieur. Mais il s’agissait alors de subjectivité. La révolution technologique d’aujourd’hui génère la production d’une connaissance objectivée par l’instrument. Cette dernière va s’imposer dans un rapport à la vérité différente de ce que Foucault appelait la vérité subjective. Le sujet a désormais une perception de soi, tout en étant confronté à une data, une information objective, qu’il va devoir s’approprier.

On se découvre sous un angle inexploré.

Oui. Cela nous oblige à apprendre de notre corps et non plus sur notre corps. On se met à l’écoute de l’activité de notre propre vivant, pour comprendre les informations qui donnent accès à tout un continent invisible: l’intériorité, le dedans. Cette nouvelle introspection participe de ce que j’appelle l’écologisation de soi. La crise économique et la prise de conscience liée à l’urgence climatique ont largement influencé les consommateurs dans leur recherche d’un processus d’écologisation de leur propre corps. S’isoler à la campagne pour sortir de l’urbanisation et de la sphère industrielle ne suffit plus. Aujourd’hui, pour éviter de subir passivement les méfaits de l’environnement, on se tourne vers la pratique du sport, du yoga, de la méditation, et vers toute expérience susceptible d’être source de bien-être. Les objets connectés vont dans ce sens en créant une manière de percevoir son corps à travers l’expérience d’un soin sensoriel. De plus, ils ne nécessitent pas pour la plupart de consommer des produits cosmétiques dont les ingrédients sont encore trop souvent controversés.

Vous parlez de la fétichisation des objets qui procurent du bien-être. On met beaucoup d’espoir en eux pour être plus beau ou en meilleure santé.

Oui, bien sûr, il y a un rapport d’abandon. On s’en remet à un objet technique qui vient miraculeusement résoudre un problème de fond qu’on ne peut pas régler par soi-même. D’autant plus lorsque l’objet répond à un algorithme personnel, s’adaptant à la singularité de chacun avec des programmes ciblés.

Vous dites que nous sommes passés d’une logique de protection du corps à une logique d’activation. Dans quel sens?

Dans le sens que notre corps avait des ressources non exploitées jusque-là. Les nouveaux outils créent des processus d’activation, des techniques de conscience et d’éveil du corps qui procurent plus de dynamisme. Le corps est la religion du XXIe siècle. En France, pourquoi est-ce que les gens se battent pour leur retraite? Pour avoir du temps de vie, pour s’occuper de leur corps, leur santé, leur bien-être, en salle de sport ou avec ces nouveaux objets connectés. Depuis les années 1970, on a compris que notre corps nous appartient et mérite le respect. Dans la société contemporaine, le corps est devenu un capital de beauté à faire fructifier.

Mais ce capital concerne aussi la beauté intérieure…

Oui. L’objectif n’est plus d’être musclé comme dans les années 1980 où l’on investissait davantage la surface du corps suivant les tendances corporelles de l’hygiénisme et du bodybuilding. On assiste à un mouvement de fond qui voit l’exercice physique comme l’élément d’un tout: le corps vivant. Les gens aspirent à une sensation de bien-être à travers la profondeur du corps, l’éveil des sens, le soin de la peau, le massage, tout en visant l’activation intérieure du corps via le yoga ou la méditation. Ils cultivent une dimension plus fondamentale et écologique du corps. Comme s’ils construisaient la beauté extérieure à partir du bien-être intérieur.

Bernard Andrieu est professeur en Staps à l’Université de Paris et directeur de l’EA I3SP Institut des sciences du sport-santé de Paris.
Dernier Ouvrage, «Manuel d’émersiologie – Apprends le langage du corps», Paris, Ed. Mimesis, 2020.

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