C’est là. Juste après «Chez Claude», à deux pas de la «menuiserie Joseph». Là que sévissent deux inclassables de la haute horlogerie et leurs équipes: Denis Flageollet et David Zanetta. La manufacture De Bethune, une soixantaine de personnes qui composent une planète à part, dans le Jura vaudois. La Chaux, un hameau posé sur des pâturages glacés au milieu des bois. Nous sommes début janvier, à 1000 mètres d’altitude seulement et pourtant à des sommets. Loin du vacarme de la plaine, nous sommes montés voir des maniaques de la belle ouvrage, des obsédés du Beau et du bien fait, qui officient dans l’air pur de la montagne.

Il s’agit d’un de ces jours comme seul le Jura en produit. Un balcon sur la vallée éclairée par un soleil à l’avant-goût de printemps, le tout saupoudré de neige juste ce qu’il faut. A l’entrée du site de La Chaux – une bâtisse qui abrite le siège de la recherche et du développement de la jeune marque indépendante –, le décor est champêtre, l’ambiance familiale. Un employé, baguette sous le bras, nous précède. Soudain, le coin-coin d’un canard: la sonnerie du portable du patron, qui ramène sans cesse l’horloger des sommets aux contingences de la plaine. En bas, dans l’agitation du monde, se prépare le SIHH, le grand raout genevois des marchands d’heures de prestige.

Nous faisons connaissance avec Denis Flageollet, que l’on trouve au bout de quelques nuits blanches, dans l’excitation qui précède le Salon où la marque va présenter, en marge de l’événement, ses nouveautés du moment. Et sans doute marquer, encore une fois, les esprits. Aiguille d’or du Grand Prix de l’horlogerie de Genève en 2011, la société De Bethune a vu le jour en 2002 et déjà créé une vingtaine de calibres maison qui animent des mini-séries et nombre de pièces uniques. Changements de dernière minute, tension à son comble, phase extatique de la création. Le maître horloger nous reçoit en l’absence de son double, le cofondateur de la marque. David Zanetta, l’esthète, l’expert ­visionnaire, l’encyclopédiste, est en villégiature plus au sud, quelque part sans doute en train d’admirer des cailloux rares.

Denis Flageollet, des mains de paysan animées par des doigts de ballerine. Un manuel aux extrémités calleuses, greffées sur une âme d’artiste. Un horloger, avec une mémoire et une vision. Un poète du temps, au sens étymologique du terme (du grec «poieo», «je fabrique»). Un regard clair, catégorie bleu-rêveur. Un nez d’aristocrate.

De la noblesse, on en trouve effectivement chez De Bethune. D’abord dans le nom de la marque (le patronyme d’un érudit à particule – une grande famille française –, qui a fait évoluer l’échappement sur les pendules au siècle des Lumières). Dans leur fief jurassien, ces aristocrates de l’horlogerie ont deux châteaux: la recherche et le développement ainsi que les pièces uniques à La Chaux, et 3 kilomètres plus loin, la manufacture pour les (petites) séries, à l’Auberson. En tout, entre 400 et 500 pièces par an. Un étendard, aussi, qui claque. Celui de l’innovation, de la qualité et du beau. Et comme chez tous les nobles, une devise: «Ne pas faire plus, mais mieux.»

Ici, on défend une vision de l’horlogerie, une vraie philosophie; celle des pères fondateurs, à savoir la maîtrise d’un art en perpétuel mouvement. Un savoir-faire antique au service d’une innovation constante (lire interview ci-après). «Pour nous, la tradition horlogère n’est pas de faire de l’horlogerie traditionnelle, résume Denis Flageollet. La tradition horlogère, c’est de faire comme l’ont fait les pères, c’est-à-dire d’innover sans cesse.» Dont acte.

Déformées par le prisme du marketing omniprésent, les images que l’on se fait de l’horlogerie sont trompeuses. D’un côté, les campagnes publicitaires léchées à gros budget qui font croire à des momies travaillant avec des outils antédiluviens, à un culte passéiste pour des montres fossiles. De l’autre, des jouets-gadgets-ultra-futuristes qui exploitent le high-tech comme autant de coups marketing pour gonfler les dividendes. Chez De Bethune, la réalité de l’horlogerie est ailleurs. Elle s’appuie sur le passé pour mieux inventer l’avenir.

On voit beaucoup d’exclusifs à la manufacture. Mais que l’on ne s’y trompe pas. Derrière ces matériaux inhabituels (météorite) ou récents (titane, silicium et zirconium en tête), bat le cœur de l’horlogerie véritable: celle de chronomètres toujours plus inventifs et plus fiables – ces «outils», au sens noble, de la mesure du temps.

Embrayage absolu, balancier spiral thermocompensé, résonique (lire ci-dessous)… Pièces métier d’art, tourbillon en silicium et titane, seconde morte, quantième perpétuel en une seule pièce, parée de zirconium couleur ébène… Les merveilles sont pléthoriques. Avec un catalogue de haute horlogerie qui force l’admiration et une recherche permanente de la qualité – technique et esthétique –, on ne peut que songer à la devise de Bayard. «Sans peur, sans reproche», et surtout sans concessions. «En cas de commandes spéciales, nous discutons à l’interne pour savoir si nous restons dans le cadre de notre vision du métier, avant d’accepter, ou de refuser», explique Denis Flageollet.

Cette «Dream Watch» dont la boîte a été taillée dans les scories du métal d’une météorite? Un coup marketing? L’émotion subite et furtive dans l’œil du maître horloger indique que la question rebute. Tout comme l’aspect promotionnel de son activité: «La seule chose qui nous guide est notre plaisir, et notre curiosité liée à l’amour des matériaux. Nous aimons par-dessus tout, David et moi, découvrir tout ce que l’on peut tirer d’une matière. On aime essayer, s’amuser. J’ai besoin de toucher le matériau, de le travailler. Dès qu’il y a un morceau de quoi que ce soit qui nous passe entre les mains, on a envie de voir si on peut en faire une montre!» «Nous sommes des artisans avant tout, complétera plus tard Laurent Belot, le responsable de la production des modèles de série. Nous ne sommes pas des business­men. Ce n’est certainement pas le cas de Denis en tout cas. C’est un puriste, un passionné.»

Parquets qui grincent, prototypes en nombre. A La Chaux, où il vit et travaille, l’horloger français d’origine passe sans cesse de son bureau à son atelier avec en permanence une multitude de projets et d’idées en tête. Denis Flageollet saute de son écran et de la conception assistée par ordinateur en 3D à ses outils, pour explorer, tester, développer. Le tout à partir de dessins griffonnés sur un coin de table en compagnie de David Zanetta.

A la manufacture de l’Auberson, à quelques kilomètres des bureaux de recherche, personne pour admirer la vue. On s’affaire, sans prêter attention au monde extérieur. 90% des pièces sont fabriquées sur place. Une décolleteuse maison assure depuis un an la quasi-totale autonomie: «La fabrication des pièces, c’est la base, note Laurent Belot, le responsable. Pour avoir la main sur la qualité, de A à Z, et pouvoir tout ­contrôler en permanence et en temps réel, on doit faire nous-mêmes, au maximum.»

Anglage, polissage, traitement des surfaces… Un travail de titan et d’orfèvre, entièrement effectué à la main. Devant nous, un pont de chrono entre une paire de mains expertes: il faudra entre cinq et six heures pour l’angler. Autre maniaquerie: la décoration des pièces en «côtes de Bethune». L’une des signatures de la marque: on fait se rejoindre les côtes au centre de la pièce en une seule ligne. Aussi le polissage à plat: comme sur ces supports pour les triples pare-chutes, polis un à un du bout d’un doigt ganté de cuir, sur une meule en buis. Des manipulations d’équilibriste.

Sébastien, lui, est dans la lune. Il a le regard fixé sur une boule, de la taille d’un grain de poivre. L’ouvrier manipule avec la plus grande précaution la sphère qui va devenir le satellite de la Terre dans une montre phase de lune en trois dimensions. A la chaleur de sa lampe à alcool, il est en train de bleuir l’astre miniature. Les deux demi-sphères collées et polies, l’une en palladium, l’autre en acier, réagissent différemment à la flamme. La partie acier s’oxyde et prend cette teinte bleu-violet aux nuances et à la profondeur incomparables. «C’est magique, mais très difficile, sourit l’employé. Le gros souci c’est qu’à la moindre micropoussière, il faut recommencer tout le travail, depuis le polissage…»

A côté, Aurore, elle, est une chasseuse d’étoiles. Elle s’affaire sur ce qui deviendra un tourbillon joaillerie. Sur le cadran en titane poli puis bleui, elle vient chasser les étoiles de la voûte céleste: 90 micro-trous ébavurés à la main de diamètres différents dans lesquels elle glisse une goupille en or. Chez De Bethune, d’un employé à l’autre, ce sont des heures et des heures de perfectionnisme qui s’additionnent les unes aux autres dans des proportions affolantes. Avec à chaque étape le couperet du contrôle qualité. «Nous, on ne se rend pas compte, on est dedans, philosophe Laurent Belot. On fait nos cadrans à la main, ça nous paraît banal. Comme de passer cinq heures sur une aiguille…»

Autre frisson pour le visiteur: le montage des tourbillons en titane et silicium. Une opération sensible du fait de la fragilité du silicium dans sa manipulation; mais le gage au final d’une pièce ultrarésistante car ultralégère. Comme la fabrication des balanciers: 0,0680 millième de gramme de titane auquel on greffe des ogives d’équilibrage. La maison fabrique aussi ses propres balanciers en silicium.

Face à une telle panoplie de ­savoir-faire, et tant de pièces d’art, on a juste l’envie de s’asseoir, là, et de profiter de l’air et de la lumière, sans se demander de quel plissement hercynien est né le paysage, ni ce qu’il y a de l’autre côté de la montagne. Savourer. La même émotion que l’on éprouve devant une œuvre d’art. Celle qui n’appelle pas de commentaire.

De l’histoire, de la science, de la culture, l’amour des Arts, de la mécanique et du travail. Finalement peut-être est-ce chez un homme de Lettres qu’il faut chercher une tentative de définition, pour qualifier le binôme créateur et les équipes inclassables De Bethune. Rabelais, un autre géant, le Tiers Livre: «[…] folz comme poëtes, et resveurs comme philosophes.»