Boire et manger

Beyrouth, la délicieuse

Ville trop souvent victime de son lourd passé, découvrons un autre aspect de la capitale, fait de traditions gastronomiques et d’éclectisme culinaire, avec vue sur la mer

Beyrouth est une ville fascinante, autant par son charme, son intensité, sa densité que par ses cicatrices. Dès les premiers kilomètres parcourus depuis l’aéroport Rafic Hariri (homme d’affaires et premier ministre sunnite assassiné le 14 février 2005), un sentiment étrange vous envahit à la vue des premiers bâtiments encore criblés de balles qui côtoient de luxueuses maisons de maître coloniales et des tours de verre fraîchement sorties de terre. Vestiges d’une guerre civile qui aura duré quinze longues années, séparant à tout jamais la ville entre l’est chrétien et l’ouest musulman et plongeant tout un pays au destin glorieux dans le chaos et l’horreur.

Aujourd’hui, même si les tensions semblent relativement apaisées, la situation demeure préoccupante, politiquement et économiquement parlant. Actuellement sans gouvernement, le Liban peine à trouver un consensus avec ses 18 partis religieux représentés à la Chambre des députés.

Régal et opulence

Mais ce contraste saisissant fait de Beyrouth une ville unique au monde qui donne force et courage à son peuple pour sans cesse renaître de ses cendres. Du quartier bourgeois d’Achrafieh, en passant par le disparate Solidaire, sans oublier les rues animées de Gemmayze, les allées hétérogènes de Hamra, la promenade de la Corniche et le secteur central de Sodeco, partons en immersion culinaire.

Alors que des chaînes hôtelières classiques (Four Seasons, Mövenpick, Kempiski) sont disséminées aux quatre coins de la capitale, l’hôtel Albergo vous accueille dans un univers feutré à deux pas du carrefour de Sodeco. Datant des années 1930, l’édifice s’est modernisé sans perdre de son charme, grâce à son restaurant en terrasse et sa piscine rooftop. Difficile de ne pas s’émerveiller devant ce boutique-hôtel situé à une centaine de mètres d’Abdel Wahab, le restaurant libanais traditionnel par excellence.

Alors que le cadre contemporain et la lumière artificielle du rez-de-chaussée donneraient plutôt envie de passer son chemin, la terrasse du premier étage offre calme et sérénité. Les mezzés (assortiments d’entrées orientales) sont à l’honneur avec les traditionnels houmous, moutabal, kebbes, feuilletés au fromage, salades et les incontournables foies de volaille au sumac et à la mélasse de grenade. La table se remplit à la même vitesse que l’estomac: régal et opulence.

La vie après la guerre

Un parfait préambule avant de s’imprégner des ambiances, de s’enivrer des parfums, de se fondre dans les rues de Beyrouth dont les noms escamotés occasionnent des détours imprévus. Après avoir bifurqué par Achrafieh, effectué un pit stop culturel au Musée Sursock et contemplé la beauté de l’édifice au blanc immaculé orné de vitraux colorés, direction la rue Gouraud, dans le quartier de Gemmayze, pour prendre un café au SIP.

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Le décor rentre dans un concept typique à n’importe quelle grande capitale occidentale: murs bruts, sols aux carreaux tendance et chaises en cuivre rutilantes. Un peu plus loin se trouve un nouveau restaurant exclusivement dédié à la cuisson au four. Avec son comptoir en forme de croissant de lune ouvert sur la cuisine et sa décoration intérieure dans les tons blancs et bleus, Zimi amorce un décollage culinaire tout en douceur. En guise de mise en bouche, on se délecte d’un man’oushe jebneh makhlouta, traditionnelle pâte à pain recouverte d’un mélange de fromage akkawi, persil et oignons rouges.

L’aventure continue vers le centre-ville et son grand Sérail superbement reconstruit. Mais le quartier a perdu son âme; les souks de Beyrouth, que l’on aurait pu imaginer grouillants de monde, ne sont désormais qu’un centre commercial à ciel ouvert où l’enseigne Zara côtoie celle de The North Face. La sortie du souk au détour d’un Starbucks permet de tomber accidentellement sur l’immeuble où siégeait la rédaction du journal L'Orient Le Jour.

Dans le bâtiment ravagé par la guerre se tient une exposition d’art. Au même titre que le Holiday Inn, squelette de béton marqué par les tirs de mortier, les traces de la violence du passé font face à la vie actuelle ultramoderne. Une vie qui se déroule en bord de mer où des calamars grillés, une salade fattouche et une bière artisanale glacée vous attendent à La Plage, institution locale «les pieds dans l’eau» où le Tout-Beyrouth se retrouve.

Frères fâchés

Un café libanais plus tard, le chemin du retour permet de longer le palais du Conseil des ministres, des églises de confessions diverses, le cinéma du centre-ville (qui n’est plus qu’une ruine), jusqu’à deux mini-échoppes à falafel que tiennent les deux frères Sahyoun fâchés depuis des années. La fraîcheur de cet en-cas aux notes de menthe, de (vraies) tomates charnues, de radis finement ciselés, agrémenté par les fameuses boulettes de pois chiches et fèves mélangées est roborative. Ne manquez pas non plus le restaurant arménien Mayrig et ses délices imaginés par sa propriétaire, Aline Kamakian. Et laissez-vous emporter par le fishnah kebab (viande grillée recouverte d’une sauce aux cerises amères), le kebbé nayé (tartare d’agneau agrémenté de blé concassé), le sou beurek (gâteau feuilleté aux fromages) ou encore le mante (mini-dôme de viande servi en cassolette et recouvert de sauce tomate et de yaourt).

Le périple s’achève au Tawlet (littéralement la table) qui permet à ses hôtes de découvrir un menu unique sous forme de buffet différent chaque jour. L’adresse exalte les différentes traditions et cultures culinaires libanaises en respectant l’agriculture durable. D’ailleurs, les profits réalisés soutiennent les chefs de cuisine, les producteurs et les agriculteurs locaux.

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A DEGUSTER

Hôtel Albergo, 137 rue Abdel Wahab, El Inglizi, +961 1 33 97 97, albergobeirut.com

Abdel Wahab, rue Abdel Wahab, El Inglizi. +961 1 200 550.

SIP, Gouraud, Beyrouth. +961 1 567 569

Zimi, Gouraud, Beyrouth. +961 1 449 920

La Plage, Choucri Ghanem Street, Ain Mreisse, Beyrouth. +961 1 366 222

Sahyoun Falafel, Bechara El Khoury, Beyrouth. +961 1 659 139

Mayrig, 282 Pasteur Street, Mansour Building, Beyrouth. +961 1 572 121, mayrigbeirut.com

Tawlet, 12 rue Naher, Armenia Street, Beyrouth. +961 1 448 129, soukeltayeb.com/tawlet/

A CONSULTER

Le site d’Edouard Amoiel www.crazy-4-food.com

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