Voyage 

Bhoutan, à la recherche du bonheur perdu

Perché dans l’Himalaya, ce petit royaume bouddhique tente de préserver ses traditions ancestrales face aux tourmentsd’une globalisation galopante

Soudain, elles jaillissent des nuages. Les montagnes qui encerclent la piste d’atterrissage sont si hautes (plus de 5000 m) qu’elles ne laissent qu’un passage limité à l’avion. Le pilote se met à zigzaguer entre les sommets boisés de pins, une manœuvre normalement réservée aux films catastrophe. En dessous, les toits des temples et des maisons se rapprochent dangereusement. Pendant un court instant d’angoisse, l’accident semble inéluctable. Mais après un rétablissement quasiment en seuil de piste, l’appareil se pose sans encombre à l’aéroport de Paro, au Bhoutan. Nous voici à 2300 mètres d’altitude. Le soleil brille. Il y a dans l’air quelque chose de doux et d’exceptionnellement calme.

Un héritage fragilisé

L’estomac retourné mais le cœur joyeux, nous retrouvons Tashi Tshering, notre guide pour la semaine. Courtois, blagueur, ce Bhoutanais de 33 ans, arbore le gho, le costume traditionnel pour homme, une sorte de kimono assorti de hautes chaussettes noires et d’élégantes chaussures. En arrivant à Thimphou, la capitale du pays, il s’avère que cette tenue n’a rien d’un divertissement pour touriste en mal d’exotisme. A l’école, au travail et dans les lieux sacrés, le port du gho ou de la kira, la version féminine, est une obligation légale. Au pays du Dragon Tonnerre, la sauvegarde du patrimoine culturel est un combat de tous les instants.

Depuis le lancement de sa politique de modernisation au milieu du XXe siècle, le Bhoutan, petit royaume bouddhique de l’Himalaya enclavé entre l’Inde et la Chine, se bat pour répondre au désir de progrès de sa population, tout en préservant ses traditions ancestrales et ses valeurs bouddhistes. Mondialement connu pour son bonheur national brut (BNB), un indicateur économique concurrent au PIB, cette monarchie constitutionnelle prône une croissance durable qui tient compte des critères immatériels de la richesse. Pour l’Occidental, ce slogan un peu mièvre peut faire sourire. Le BNB est-il la clé d’un développement équitable ou une simple coquille vide?

Une chose est certaine, le Bhoutan est devenu une marque qui attire chaque année plus d’étrangers (133 000 en 2014) en quête de spiritualité, de paysages époustouflants – ou simplement du prestige d’y être allé avant tout le monde. Conscient des conséquences néfastes du tourisme de masse sur le tissu social et l’environnement, le pays a en effet assorti l’obtention de visa de règles très strictes, comme une taxe de séjour allant de 200 à 250 dollars selon la période de voyage. Grâce à cette politique, le Bhoutan parvient à capter une clientèle haut de gamme tout en ignorant les stigmates des hubs touristiques éculés – mendicité, vol ou tourisme sexuel. Il n’en reste pas moins pétri de paradoxes.

A Thimphou, capitale d’environ 100 000 habitants située dans l’ouest du Bhoutan, il n’y a pas de feux de circulation, mais la plupart des gens veulent posséder une voiture. De (petits) bouchons ont donc fait leur apparition, qui sont gracieusement régulés par des policiers à gants blancs. Dans les ruelles piétonnes, la tranquillité est constamment rompue par l’aboiement de chiens errants se disputant des morceaux de viande. Au passage d’un carrefour, l’œil s’accroche aux maisons de style bhoutanais, sortes de chalets blancs à toit pentu souvent recouvert de motifs auspicieux. Les autres types d’architecture sont bannis par décret royal, tout comme les panneaux publicitaires, encouragements au consumérisme. Cependant, l’esprit villageois de Thimphou est troublé par l’apparition de plusieurs centres commerciaux. Dans cinq ou dix ans, y trouvera-t-on des Starbucks ou des McDo?

Paradis fissuré

Derrière sa façade pittoresque, Thimphou cache les fissures d’une cité qui a grandi trop vite: exode rural, taux de suicide élevé, toxicomanie. Aujourd’hui, la capitale absorbe un septième de la population bhoutanaise et le chômage des jeunes y est particulièrement élevé. Un constat surprenant pour un pays où l’éducation est quasiment gratuite. «Le Bhoutan est comme la France. Les gens qui ont un diplôme refusent de travailler avec leurs mains. Ils pensent que le gouvernement doit tout leur donner. La seule différence, c’est qu’il n’y a pas de grèves ici», ironise Françoise Pommaret ethnologue française installée depuis trente-cinq ans dans le pays.

Le soir venu, cette jeunesse dorée se retrouve dans les quelques boîtes de nuit de la capitale. Musicien et chanteur, Tashi nous emmène au Viva City, où il a l’habitude de se produire avec son groupe, The No Names. Ici, on a tombé le gho et la kira. Sur le dancefloor, des filles en minijupe s’agitent sur une techno agressive. L’alcool coule à flots et, bien que la fumée soit prohibée dans tout le pays, un obscur fumoir permet de soulager son besoin de nicotine. Ivres sous des spotlights rouges, à quoi pensent ces insouciants, à quoi rêvent-ils? «Beaucoup de mes amis partent à l’étranger pour avoir une meilleure vie, c’est-à-dire plus de confort matériel. Moi aussi j’ai eu envie de ça», confie Tashi. Mais après un passage en Inde et à Bangkok, il a fini par revenir travailler avec son père, également guide. «Dans les mégapoles, les gens sont si matérialistes. Je me rends compte que j’ai de la chance d’être né au Bhoutan. Travailler dans le tourisme m’a fait apprécier ce que nous avons.» Sur le bras gauche de Tashi, on aperçoit le Bouddha qu’il s’est fait tatouer il y a un an. «Je ne vais pas au temple pour prier et je n’ai pas d’autel bouddhiste chez moi. C’est ma façon de rester proche de ma religion et de mes racines.»

Pour l’étranger, la visite des nombreux sites culturels bouddhiques du pays est un incontournable. Il suffit de parcourir quelques kilomètres depuis Thimphou pour découvrir ces légendaires paysages où les dieux et les saints se seraient baladés en laissant derrière eux d’immenses traces de pas. C’est parfois si beau que l’on croit à un mirage.

Les importantes variations climatiques nous font rapidement passer d’un environnement alpin à un climat subtropical, des montagnes arides aux rizières en terrasses. Partout, la nature est exubérante, entre rhododendrons géants, genévriers, magnolias et cactus. Partout, des drapeaux de prières colorés flottent au vent, dispersant leurs bénédictions à travers le monde.

Phallus géant

Planté dans ce décor de carte postale, chaque temple, chaque monument funéraire (chorten ou stupa) grave dans la mémoire un souvenir indélébile. Se faire bénir par un phallus géant (oui, un phallus géant!) au temple de Chime Lhakhang, lieu de pèlerinages des femmes infertiles. Etre subjugué par le dzong de Punakha, majestueuse forteresse digne des fresques historiques du cinéaste taïwanais Ang Lee. Marcher trois heures dans la vallée de Paro pour atteindre le monastère Takstang, le fameux Nid du Tigre, accroché à une falaise à 3120 mètres d’altitude.

Dans ces lieux saints, le sacré et le profane coexistent de façon surprenante. Entre deux prières, les moines envoient des messages sur leurs smartphones. Sur les autels aux couleurs kitsch, l’eau et les fruits ont fait place aux paquets de chips et aux bouteilles de Coca-Cola. Des billets de dollars, d’euros, de roupies, de yens ou de francs suisses ont été anarchiquement déposés au pied des divinités. Mais si le Bouddha accepte toutes les devises étrangères, ses disciples nous accueillent rarement comme des touristes. Plutôt comme des invités privilégiés.

Pendant leurs prières, les moines semblent nous appeler de leurs murmures mystérieux et hypnotiques. Leurs chants sont si beaux, leur foi si profonde que même le plus fervent des athées ne pourrait rester insensible. Et tout à un coup, le cynisme s’évapore: peut-être ce slogan de bonheur national brut n’est-il pas une coquille vide. Peut-être qu’au milieu du chaos du siècle, le Bhoutan est parvenu à s’ouvrir au monde tout en préservant sa foi et son sens de la communauté. La question est de savoir pour combien de temps.


 Y aller

Un voyage au Bhoutan doit être réservé auprès d’un tour-opérateur agréé dans le pays de départ. En Suisse romande, Tourisme pour tous propose un circuit de 10 jours à partir de CHF 2645.- par personne en chambre double dans des hôtels 3 étoiles (pension complète). Le prix comprend également le visa d’entrée au Bhoutan, un guide local anglophone, un chauffeur et une voiture privés, les visites et excursions (indications valables jusqu’en octobre 2016).

En ce qui concerne le transport aérien, un vol aller-retour Genève-Katmandou avec Turkish Airlines et Katmandou-Paro avec Bhutan Airlines se réserve chez Tourisme pour tous à partir de CHF 1100.- par personne.

Y dormir

Pour un maximum de confort, possibilité de séjourner (à vos frais) dans les quelques boutique-hôtels qu’accueille le Bhoutan. Nous recommandons le splendide Uma by Como, à Paro, un quatre-étoiles surplombant la vallée et bénéficiant d’un beau spa avec piscine intérieure, ainsi que le très zen Amankora de Thimphou, dont le décor minimaliste en bois n’est pas sans rappeler certains établissements de Gstaad!

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