Voyage

Bologne, La Rouge

Sans fausse pudeur, gouleyante et intello, Bologne est la ville à ne pas manquer en Emilie-Romagne

«Bologne a, ce me semble, beaucoup plus d’esprit, de feu et d’originalité que Milan», écrivait Stendhal. Pour le comprendre, il faut se promener sous les belles arcades aux teintes rouges de la ville. Trente-huit kilomètres de portiques courent le long des rues, rien que dans le centre historique, à l’homogénéité magnifiquement préservée. Ces arcades n’ont pas non plus la rigueur froide et monumentale de leurs sœurs de Turin. Stendhal, toujours lui, raconte dans ses Voyages en Italie, qu’il aimait s’y promener, vers 2 heures du matin, «oppressé de bonheur» et les larmes aux yeux…

 En flânant, descendez jusqu’à la piazza di Porta Ravegnana, jusqu’aux deux tours penchées emblématiques de la ville. Depuis la rue, elles évoquent des monolithes surréalistes, défiant les lois de la gravité. Elles témoignent d’un temps, les XIIe et XIIIe siècles, où chaque famille puissante se lançait dans la construction d’une tour, qui devait surpasser celle de ses rivaux. Il en reste une vingtaine aujourd’hui, dont la torre degli Asinelli et la Garisenda. La première, qui s’élève à plus de 97 m, est la plus haute tour penchée de la Péninsule. On la gravit par un vertigineux escalier de bois…

Passez ensuite sur la place principale de la ville, la piazza Maggiore, pour voir la fontaine de Neptune, qui en a fait rougir plus d’un. Elle est signée Jean de Bologne et date de 1565. La nudité du dieu des Mers choqua. Le sculpteur, bridé par l’église, ne put lui offrir les attributs flatteurs qu’il avait d’abord projetés… Mais il s’est vengé. Tournez derrière le monument: vu d’un certain angle, par un effet d’optique, la main tendue du dieu ressemble furieusement à un phallus. Et nous n’avons encore rien dit des quatre sirènes délurées, au dessous, qui font jaillir de l’eau de leur avantageuse poitrine. Pour l’anecdote, le trident sculpté par Jean de Bologne est devenu le symbole de la marque de voitures Maserati.

 Pour une atmosphère plus conviviale, choisissez la piazza Santo-Stefano, avec ses quatre églises romanes. Un havre de paix pour boire un Spritz. Et, comme la nature fait défaut au centre-ville de Bologne (pas de parc, de fleuve, ni même d’arbre), passez, si vous en avez l’occasion, jeter un coup d’œil au discret et pittoresque canale delle Moline, le canal des moulins, visible de la via Piella.

Héros dodus

Tout aussi impudique que la fontaine de Neptune, il faut visiter l’incroyable musée du palais Poggi, avec ses cires anatomiques (la salle d’obstétrique surtout ainsi que les «montres et curiosités de la nature» ne vous laisseront pas indifférents, au risque de vous couper l’appétit). Ces cires réalisées au XVIIIe témoignent de l’aura intellectuelle de Bologne, qui abrita, dès 1088, la première université d’Europe.

Vous n’y couperez pas, dans les musées et les églises, partout s’affiche le style bolonais. Les blasés n’y verront d’abord qu’une avalanche de corps musclés et dodus de héros, de saints et de martyrs éplorés. Il est vrai que l’art de la Contre-Réforme n’est pas toujours des plus subtils… Mais il faut s’attarder sur les œuvres de Ludovic Carrache, de Guido Reni et du Guerchin. Avant de changer radicalement d’époque et de découvrir l’œuvre du Bolonais Morandi (1890-1964). Ses natures mortes dépouillées (quelques bouteilles ou de menus objets du quotidien, repris de toile en toile) fascinent par leur simplicité et touchent à une dimension métaphysique. (Le Musée Morandi a été transféré au Musée d’art contemporain, le MAMbo, en raison du tremblement de terre qui secoua la ville en 2012.)

Enfin, si vous vous rendez à Bologne avant le 24 juillet 2016, profitez de voir l’exposition temporaire consacrée à Edward Hopper. Elle fait fureur au palazzo Fava. Un dialogue impromptu s’instaure, par exemple entre le fameux tableau Gas de 1940, prêté par le MoMA, représentant des pompes à essence, et le cycle des fresques qui ornent le palais, peint par les Carrache au XVIe siècle… Les mélomanes visiteront aussi la magnifique collection d’instruments réunis par Luigi Ferdinando Tagliavini, sise depuis 2010 à l’oratorio di San Colombano. Ce musicologue, qui a dirigé l’Institut de musicologie de l’Université de Fribourg, a trouvé ici, dans la «capitale de la musique», un écrin à la hauteur de sa collection. Les instruments y sont régulièrement joués, lors de concerts gratuits.

Sauce bolognaise

Forcément, vous dégusterez la fameuse sauce bolognaise. (Le secret de sa fabrication? Elle est composée de 2 tiers de viande de bœuf et d’un tiers de lard.) Et rappelez-vous que vous êtes en Emilie-Romagne: les jambons et la charcuterie sont à tomber (Parme n’est pas loin).

Notre coup de cœur? La trattoria La Montanara, petit établissement à la cuisine locale et d’origine paysanne. Côtelettes à la bolognaise, délicieuses courgettes farcies de boulettes de viande, pâtes «gramigna» à la saucisse… Simple et goûtu! Terminez par une petite pâtisserie, la pinza («la pince»), pâte roulée agrémentée de moutarde bolognaise (une confiture noire à base de prunes et de coings). Les amoureux de produits locaux, dans une version un peu plus élaborée, iront faire bombance du côté du Caminetto d’Oro, via dei Falegnami 4, qui régale depuis 1927. Ou alors à Meloncello, ouvert depuis 1918 à la via Saragozza 240A, autre temple de la tradition gastronomique locale.

Enfin, Bologne «La Rouge», bastion historique de la gauche italienne, peut compter sur la présence de nombreux étudiants pour animer ses rues, ses cafés et ses bars de nuit. En soirée, un passage à Le Stanze s’impose, principalement pour le décor de cet établissement atypique. Nous ne parlons pas du bouddha qui trône sur le bar, mais du spectaculaire plafond de cette ancienne chapelle du XVIe siècle!

Y aller

En train. Compter un peu plus
de 5 heures depuis Lausanne.
Avec escale à Milan

Y manger

Trattoria La Montanara, via Rihi 15

Trattoria Meloncello, via Saragozza 240A

 Y dormir

Hôtel Corona D’oro, via Oberdan 12

Publicité