Mode

Au bonheur des hommes

La fashion week masculine de Paris s’achève ce dimanche. La tendance? Des vêtements aux proportions exagérées inspirés par l’uniforme militaire, l’électro allemande des années 80 et les sports insulaires

Chasuble noire UY-Studio enfilée par-dessus un pull en résille: Ciarán Mac Domhnaill a soigné son look spécial fashion week. Celle de Paris en l’occurrence, dédiée à la mode homme printemps-été 2018 et qui s’achève demain soir. Le jeune garçon est Irlandais, fashion designer à Amsterdam et vient pour la première fois à Paris suivre la semaine de la mode masculine. «C’est très important pour moi de venir ici, de sentir l’ambiance, de voir en vrai des pièces que je regarde d’habitude dans les magazines.» Enfin celles des défilés dans lesquels il pourra entrer. La menace terroriste a fait que, cette année, pour obtenir les adresses où ils se déroulent, il faut forcément y avoir été convié. Certains postent en tas sur Instagram leurs cartons d’invitation, histoire de faire monter le frimomètre. Tandis que d’autres tentent de repérer sur les photos les lieux où les événements s’organisent.

Dans la rédaction de «Libération»

Comme toutes les fashion week, les défilés sont une affaire d’architecture. La Générale est un ancien poste de transformation électrique qui accueille depuis dix ans des projets de création artistique. Ce bâtiment industriel avec ses portes verrières et ses 10 mètres sous plafond, c’est l’endroit qu’a choisi Glenn Martens, le designer anversois, tête pensante de Y/Project pour présenter sa nouvelle collection. Beaucoup de jeans, de chemises déstructurées, de coupes veston oversize et de pantalon baggy qui font beaucoup de plis. C’est jeune, c’est frais, bigrement contemporain et en plein de cette obsession qu’a la mode masculine en ce moment pour la fringue surdimensionnée.

Dries Van Noten, lui, a réquisitionné un parking situé au numéro 11 de la rue Béranger. Au sommet de ce garage où les voitures circulent sur une voie en colimaçon, se trouvait jadis la rédaction du journal Libération. Ambiance de fin du monde et de départ précipité. Les locaux n’ont pas été intégralement déménagés. Des ordinateurs Mac d’un autre âge trônent sur des bureaux et servent de décor au défilé du styliste belge. Dries Van Noten, c’est celui qui réinventait l’habit pour homme en donnant un coup de frais au costume, le grand classique de la garde-robe masculine. L’année prochaine, l’homme Dries enfilera des pantalons à pinces qui se boutonnent haut, des trenchs en cuir, des vestes aux coupes impeccables et aux motifs à carreaux, cachemire ou fleurs séchées avec au pied des bottines pointues ou des sandales en peau de python. Le tout dans une palette de couleurs tendres qui va du vert d’eau au jaune vanille parfois rehaussé de touches de paillettes.

De Kraftwerk à Drake

Un défilé, c’est aussi une histoire de bande-son. Pour Louis Vuitton, Drake, la superstar du rap, a carrément composé un morceau exclusif pour Archipelago, la collection de Kim Jones «parce qu’elle m’a été inspirée par les îles», précise le directeur artistique du prêt-à-porter homme de Louis Vuitton. Le designer anglais reste en cela fidèle à l’esprit de la marque qui voue un culte au voyage depuis sa création. Comme partout dans la mode, le sportswear s’invite sur le podium. Mais du sportswear insulaire alors, qui surfe sur la vague, s’accroche aux falaises et plonge dans des lagons turquoise. Les modèles portent des chemises imprimées très hawaïennes, des blousons et des pantalons découpés dans le néoprène des combinaisons subaquatiques avec aux pieds des souliers aux semelles maousses, adaptées pour la plage. L’atmosphère fleure bon l’iode, l’odeur du sable chaud et la fraîcheur de l’air du temps imposée par le styliste londonien au malletier parisien.

Pour la musique, Christophe Lemaire a fait venir de Berlin The Wilde Jagd pour donner du rythme à son show. Comme son nom l’indique, le groupe est allemand et fait dans l’électro rock. Ce qui ne doit rien au hasard vu la collection présentée par le styliste français. Blouson tout simple, veston taillé super XXL, le tout dans des teintes rouille, jaune, vert olive et bleu gris administratif avec çà et là une ou deux touches de blanc. C’est strict, sans fioriture, mais avec beaucoup de métier dans les détails (ceintures intégrées à des pantalons surpliés). Bref, c’est du minimalisme qui parle avec l’accent de la Westphalie.

L’inspiration? On hésite entre des créations du Bauhaus revisitées et les costumes de scène de Kraftwerk, pionniers de la musique électronique. Christophe Lemaire confirme: «Les groupes allemands des années 70 et 80 m’ont beaucoup inspiré.» Au point que la seule chemise rouge pétard de sa collection fait diablement penser à celle qui habille les musiciens de Düsseldorf sur la pochette de The Man Machine, album de 1978. Ce que le designer admet. Tout comme il confesse que ses baskets montantes lui ont été soufflées par La Düsseldorf, groupe de Krautrock (ce «rock choucroute» efficace et typiquement germanique) du milieu des années 70.

Cuir transparent

C’est aussi un DJ allemand – Ben Frost – qui impose sa cadence industrielle au show de Boris Bidjan Saberi, lequel se décline en nuances d’orange, de brun et de vert. «J’aime les vêtements militaires, explique le styliste d’origine iranienne, né à Munich mais installé à Barcelone, où il possède une énorme collection d’uniformes de l’armée, de toutes les époques et de tous les pays. Ce qu’il appelle ses archives. «Je possède des milliers d’échantillons. Pour moi le vêtement militaire représente la quintessence de l’habit: il doit être confortable, inusable, pratique et bien coupé.» Et se laisse revisiter à l’extrême.

Chez lui, les militaires ressemblent à des voyageurs chargés d’énormes sacs à dos, ils portent des pulls en mailles grosses comme le poing et des coupe-vent taillés dans ce cuir transparent étonnant dont Boris Bidjan Saberi a déposé le brevet. «Pour cette collection, j’ai aussi beaucoup travaillé sur la couleur. Dans mes archives, je possède des milliers de verts différents. Lorsque vous les combinez, cela donne des effets de camouflage très intéressants» explique le styliste chez qui les couches qui s’empilent, le côté astucieux de ces tenues à l’élégance folle évoque l’idée du vêtement militaire, mais pas sa finalité forcément peu glamour-compatible. Histoire de transformer la machine de guerre en warrior pacifié et urbain.

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