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Bouchra Jarrar, la ligne pure

Lors de la semaine de la couture à Paris, un défilé au ton juste, suite de vêtements à la fois épurés, rigoureux et lumineux, a séduit l’assemblée: il était signé Bouchra Jarrar. La jeune femme a lancé sa propre marque après avoir dirigé les ateliers de Balenciaga et de Christian Lacroix. Rencontre.

Elle a fait ses gammes pendant dix ans dans les ateliers de Balenciaga sous la direction de Josephus Thimister, d’abord, puis de Nicolas Ghesquière avant de passer chez Christian Lacroix. Pour rester dans l’analogie musicale, c’est un peu comme si elle avait été successivement à l’école d’Edgard Varèse et de Jean-Philippe Rameau. Du style de ces créateurs et du couturier, étonnamment, on ne retrouve pas trace dans son travail. Elle a trouvé sa propre voix, dont les accents évoquent d’autres sources.

La collection qu’elle a présentée en juillet dernier à Paris, pendant la semaine de la haute couture – sa deuxième –, était animée d’une tension particulière. Comme si la créatrice voulait faire la synthèse entre l’épure, sa signature, et quelque chose contre quoi elle semble résister, et qui la pousse à glisser du doré çà et là, dans des ouvertures, alors que les seules couleurs qu’elle supporte sont le blanc, le noir et un peu de marine. A ce petit jeu, c’est l’épure qui gagne, même enrichie de ces dorures qui, ailleurs, exploitées autrement, frôleraient la vulgarité, alors que là, elles frôlent plutôt la grâce. On pourrait vouloir chercher dans ses racines maghrébines l’envie de cette couleur solaire, de ces noirs et de ces blancs, mais ce serait simpliste. Ce qui sort de ses mains est tellement parisien…

Si l’on devait lui créer un lignage stylistique, à Bouchra Jarrar, on évoquerait Yves Saint Laurent (collection haute couture automne-hiver 1965) et Rudi Gernreich (1966). Quand on évoque ces références, elle ouvre les yeux tout grands et dit «Ah bon?» Elle, quand elle crée, n’a pas de référent. Elle part de rien, même pas d’un dessin: «Je ne sais pas dessiner.» Elle choisit le tissu et coupe dedans, et la forme suit, avec le sentiment d’être dans la création spontanée.

Pourtant, rien ne naît de rien. Avec Bouchra Jarrar, c’est un peu comme si l’histoire de la couture avait été distillée, et serait devenue ce que la créatrice appelle joliment «un parfum de couture». Quelques gouttes, c’est tout ce qu’elle aurait gardé de cet héritage-là.

Le Temps: Qu’est-ce qui vous a poussée à créer une nouvelle marque, la vôtre?

Bouchra Jarrar: Je fais ce métier très sincèrement. J’ai bientôt 40 ans et c’est un âge où l’on est soi-même. J’ai choisi de créer en mon nom, car j’avais quelque chose à dire. Quand vous prenez des matières et que toutes les idées vous viennent, c’est magique. Vous savez que vous êtes prête. Je l’ai fait avec la seule certitude que j’étais passionnée, que je ne pouvais plus travailler pour un créateur et que j’étais prête à raconter quelque chose, tout en restant extrêmement réaliste. Je ne pars de rien, mes seuls atouts étant mon métier et la certitude de ce que je pouvais apporter aux femmes. Après, c’est une affaire de goût: on aime ou pas.

– Vous dites que vous ne pouvez plus travailler pour un créateur. Pourtant, c’est à leurs côtés que l’amour de votre métier est né.

– J’ai travaillé pendant dix ans dans la maison Balenciaga. La dernière année où Josephus Thimister en était le directeur artistique, il cherchait une directrice de studio. J’avais 26 ans, mais j’étais de nature responsable: ça ne me faisait pas peur de tenir un studio et d’être le bras droit d’un créateur. Ce que j’ai découvert alors, c’est l’amour du faire: œuvrer avec des ateliers, des gens qui font qu’un créateur existe. J’ai aussi découvert le bonheur de travailler avec des tissus magnifiques: Josephus faisait des défilés avec des failles, du taffetas, tout ce qu’on ne retrouve pas chez moi. Puis Nicolas Ghesquière a pris la suite et m’a proposé de l’accompagner. Œuvrer à ses côtés, c’est créer avec ses yeux. Il a fait de Balenciaga quelque chose d’inouï, qu’on aime ou pas. Dix ans plus tard, j’ai décidé de quitter cette maison. Je suis rentrée chez Jean-Louis Scherrer, mais j’en suis partie quatre mois plus tard – je ne voulais pas m’abîmer. Puis j’ai rencontré Monsieur Lacroix et je l’ai accompagné lors de ses trois dernières collections. Là, j’ai vraiment goûté au métier de la haute couture et à ce savoir-faire français magique.

– Vos collections ne sont pas de la haute couture, et plus tout à fait du prêt-à-porter.

– Je me suis dit qu’il y avait des choses à faire entre la couture et le prêt-à-porter. Pour la première saison, je me suis autofinancée mais en étant accompagnée par des personnes du métier très compétentes et talentueuses, avec qui je partage une vision de la mode. C’est difficile de créer en France. Je croyais très naïvement que les institutions étaient là pour vous aider, mais non… La magie a opéré tout de suite dès la première présentation: il y a eu des retours très chaleureux qui m’ont confortée dans l’idée que la griffe pouvait exister.

– Votre mode est en accord avec l’époque et avec la femme d’aujourd’hui, avec ses recherches, ses envies, son besoin de structure et de formes fondamentales qui rassurent. Elle est totalement d’aujourd’hui et porte en elle un peu de l’esprit d’hier. Une de vos robes d’ailleurs m’évoque un peu la robe Mondrian d’Yves Saint Laurent…

– Je crée sans aucun support. Il y a certainement ce parfum que je ressens de la couture française qui passe dans mon travail. J’ai un profond respect pour l’histoire de la mode française. Mais quand je crée, je ne me pose pas de questions. Je ne pars de rien, je ressens, je suis libre…

– Pourquoi défiler pendant la semaine de la haute couture?

– C’est un choix très pragmatique: c’est un moment de pré-collection, tous les grands acheteurs sont à Paris. Mais au-delà de ça, même si ce n’est pas une collection couture, c’est un prêt-à-porter haut de gamme, avec le geste de la main. Les biais de soie, que je fais faire au millimètre près chez un artisan à Paris, sont cousus partiellement à la main.

– Dans cette collection, on sent une immense rigueur: chaque ouverture, chaque biais, chaque détail même invisible a une place millimétrée. Un sentiment renforcé par la présence de ces bordures noires. D’où vous vient cette obsession du biais?

– Je ne dessine pas. Or, avec ce biais de soie très lumineux, j’ai le sentiment de redessiner le vêtement une fois qu’il existe, une fois que j’ai étudié mon volume. Il y a bien un dessin, mais il est sur le vêtement. La ligne me tient en équilibre, comme une colonne. Et plus elle est droite et plus je suis à l’aise (rire).

– Vous ne dessinez pas. Comment créez-vous une collection?

– Je pars de la matière et je coupe. J’ai besoin de fendre le tissu, de le sentir. Je vais vers son tombé le plus naturel. Instinctivement, je vais travailler en volume. C’est la moindre des choses que de faire un joli vêtement le plus simplement du monde. Je n’invente pas la planète qui n’existe pas. Je fais des choses très simples. Avec un souci de tout: des détails, du tombé. Je ne fais aucune projection: ce n’est pas une mode que je fais pour moi. Je m’en fiche. J’ai besoin de sentir la chose hors moi, dans mon environnement.

– Vos choix de couleurs: le noir, le blanc…

– C’est un miroir. Pour cette saison, il y a eu l’ajout du marine mais cela n’a pas été évident pour moi. C’est une envie qui a trouvé sa place, un équilibre. Ces lignes, c’est parce que je cherche l’harmonie. Quelque chose de clair. Je réalise des collections que j’appelle plutôt «garde-robe», comme un vestiaire qu’une femme va s’approprier. Elle sait qu’elle va y trouver une veste, un manteau, un trench, son pantalon, sa robe, ses indispensables.

– Vous pensez à une femme en particulier?

– Non, je ne cristallise pas sur une personne en particulier sinon c’est une forme d’enfermement.

– Il y a quelque chose de très parisien dans vos vêtements.

– Quitter sa province pour monter à Paris alors que vos parents vous disent: «Ecoute, on ne peut rien faire pour toi, mais fais-le, comme tu peux», ce n’était pas évident. Je suis venue chercher quelque chose à Paris. Ce «parfum couture». C’est merveilleux, non, la couture? On aime la mode pourquoi? Pour son histoire, pour ses évocations… L’inspiration n’est pas figée. Vous ne partez pas de rien, d’une non-culture de la mode. Vous en faites juste ce que vous êtes.

– En voyant certaines robes, j’ai pensé à des tableaux de Kasimir Malevitch, le Carré blanc sur fond blanc, par exemple.

– C’est curieux… L’artiste est un être merveilleux, mais moi je suis dans mon métier: je ne fais que des vêtements!

– Je pensais surtout à sa démarche jusqu’au-boutiste. Vous aussi, vous semblez être allée au bout de quelque chose, avoir ôté le maximum.

– Oter ou rajouter des choses, ça ne viendrait pas de toute façon. Un vêtement est un équilibre. Au moment où je fais, quand je suis dans le geste, je vais chercher une harmonie. J’essaie de l’exprimer sur un vêtement. Ce n’est pas évident. Aujourd’hui, ça sort comme ça.

– Et cette omniprésence du triangle?

– Vous parlez du «V»? On le trouvait dans ma première collection déjà. Je pars du corps. Même si je travaille sur un Stockman (un buste mannequin, ndlr), mon outil de travail c’est le corps, et j’essaie de le suggérer en faisant des vêtements. Je pense toujours au corps et à ses proportions, quand je crée. Comment montrer une élégance, une sensualité? On est comme ça! On est des femmes, on a une sensualité, une fragilité. Si le vêtement peut nous aider un tout petit peu à faire ressortir cette élégance naturelle, on a gagné le pari. Le «V» s’inscrit dans une architecture du vêtement. Je trouve ça très beau, chez nous, le décolleté, l’épaule, l’arrondi d’une épaule. C’est joli de les montrer. On a envie d’être belle, non?

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