Liste des choses lisses: le capot d’une Opel Manta, le fond d’un bidet, mon crâne, la surface d’un étang, la nuit, quand les amants nus s’en sont allés, la lune qui se mire dans ce même étang, le visage d’Emmanuel Macron, le ruban que dessine une autoroute vidée de ses voitures par le confinement, le dos d’un bébé qui fait la sieste, le ventre neigeux d’une huître, Tintin et Brad Pitt.

Deux races sur cette terre. Pas une de plus. La première, c’est la race de ceux qui luttent avec leurs fantômes, les hommes et les femmes hantés par des démons, des souvenirs, des manques, des appels. La deuxième, c’est la race des lisses, celle des humains dont la psyché semble avoir été égalisée par le botox d’une main invisible, ceux qui luttent pour s’inventer des passions, des douleurs, des envies, des manques, des ravissements. D’un côté, les trop sensibles. De l’autre, les anesthésiés de tout.

Dans le camp des lisses, on pourrait en citer mille. On en citera deux: Tintin et Brad Pitt – oui, l’acteur qui a reçu, il y a quelques semaines, un Oscar pour son second rôle dans le dernier Tarantino. On parie que Tintin et Brad Pitt aimeraient être beaux. Ils sont jolis. Je suis sûr qu’ils se rêvent jaguar, vampire, virus. Ils ne sont que chat siamois, écureuil, pansement.

Au chroniqueur désespérément lisse que je suis aussi, toute la vie de Brad Pitt semble une quête de noirceur, de profondeur et de mystères. Chacun de ses revirements amoureux peut se lire comme une soif d’exister en 3D, d’être autre chose qu’un joli play-boy échappé de justesse des feuilletons télévisés. Brad Pitt est sans doute un des acteurs commerciaux qui ont le mieux construit une carrière pavée de risques, de contre-emplois, de personnages noirs et de volte-faces. Il a pourtant toujours l’air d’un bon garçon appliqué, d’un plagiste rêvant d’être une rock star, d’un savon guettant le moment où il deviendrait poison. Il a épousé la plus diva des divas hollywoodiennes, Angelina Jolie, il s’est exilé, il est revenu. Il s’engage avec une sincérité vigoureuse pour des causes nécessaires et justes – le véganisme, MSF, la lutte contre les pourfendeurs des droits humains.

Mais comme Tintin, il flotte sur une vie qui ressemble à une suite de cases. Le visage de Tintin est sans ombre. L’énergie lui tient lieu de passion, l’amitié masque son absence d’amour, l’ingéniosité lui sert de génie. Comme le célèbre reporter belge, Brad Pitt donne l’impression de vouloir toujours quitter la lumière, d’enjamber cette bonne volonté qui le tient éloigné du désir. J’ai trouvé, dans le dernier livre de Bulle Ogier intitulé J’ai oublié, une belle expression du drame qui semble se jouer derrière le joli visage de Brad Pitt. La voici: «Etre une icône qui joue son rôle d’icône.» Tintin et Brad Pitt sont de cette race d’icônes. Le plus étrange, c’est que, chez Brad comme chez Tintin, c’est leur platitude qui nous touche. Leurs vains efforts pour dériver comme des bateaux ivres réveillent les nôtres.

Deux races, j’ai dit. Ceux qui usent leur temps à exorciser leurs fantômes. Et ceux qui, comme Tintin et Brad Pitt, quand ils se penchent à l’intérieur d’eux-mêmes, n’entendent que l’écho de leur «Y a quelqu’un?»

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