Taisez-vous. Taisez-vous! Même vos pensées font un boucan d’enfer. Même vos rêves pétaradent comme une Guggenmusik. Mais taisez-vous, purée! Et à la fin, vous saurez pourquoi.

Car sans vous taire, sans arrêter de vous croire obligé de beugler votre vie tel un candidat de Voice Kids, comment allez-vous comprendre ce qui fait de Marguerite Duras et de Claire Bretécher deux avatars du même archétype, deux signes symétriques, deux poteaux indicateurs révélant le même sens caché?

Et pourtant, quelle différence, en surface, entre la bédéiste Claire Bretécher récemment disparue, et l’écrivaine Marguerite Duras. La première, c’est l’auteure de séries mythiques comme Les Frustrés ou Agrippine, qui racontent, mieux que mille livres, l’esprit d’une époque choyée et défunte. En apparence, Claire est la fille d’une bourgeoisie catholique nantaise pur beurre, qui monte très jeune à Paris pour fuir une ambiance familiale violente, se fait une place dans un univers macho, et semble traverser la vie avec la nonchalance amusée d’une chatte échaudée. Marguerite, on connaît son enfance et ses débuts via ses romans les plus connus qui en livrent des bribes: naissance en Indochine, malheurs familiaux, l’attente, le désir.

Il y a une vidéo merveilleuse (et courte) que vous retrouverez facilement. On y voit Claire Bretécher d’une beauté renversante, mais vraiment renversante, qui dit qu’elle ne fait rien de ses journées, qu’elle n’a pas de loisirs, pas d’activités autres que de «traîner» chez elle. A l’inverse, on connaît l’importance de l’attente, du désir et de l’impatience dans la vie et l’œuvre de Duras. Cela et tout le reste semblent opposer ces deux figures majeures de la culture francophone de ces cinquante dernières années: Claire est blonde, Duras brune; Claire déteste les enterrements, Duras écrit comme on prononce une oraison funèbre; Claire recule, se dérobe, fuit, élude, laisse à d’autres le soin de finir ses phrases; Marguerite charge, assène, claironne et parle par formules taillées pour servir d’exergues à des livres boutonneux. Claire efface, gomme, épure. Marguerite répète, assomme, psalmodie, brode et rebrode. Claire semble avoir fini heureuse en amour; Marguerite et la vie amoureuse, c’est plus compliqué.

Mais il y a une chose, une chose simple et inaccessible qui naît de l’œuvre des deux: le silence. Ce qui compte chez Claire, c’est les silences fulminants entre les bons mots, entre les attitudes exaspérantes, les défauts croqués ou les répliques inénarrables. Ce qui importe chez elle, c’est la mélancolie tue. De même, ce qui compte chez Marguerite, c’est le silence des mots, le silence qu’ils recouvrent, qu’ils cachent ou accouchent, le silence qu’ils révèlent comme la vague dans son ressac, le silence contre lequel ils font un barrage dérisoire. Il y a plus de beauté, de mystère, de vie, de mort et d’éternité silencieuse entre les cases de Claire et entre les phrases de Marguerite que chez mille écrivains fracassants.

«Celui qui ne se tait pas prive son âme de visage», écrivait Maeterlinck. Claire, Marguerite, les deux sœurs Silence qui nous donnent une figure. Lisez-les. Relisons-les. Chut.

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